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TRANSFORMATION STRUCTURELLE ET MONTEE EN GAMME INDUSTRIELLE : MOTEURS ET LIMITES DE L’EMERGENCE ECONOMIQUE DANS LES PAYS EN DEVELOPPEMENT.

Par Augustin KUPA MUKADI 

Professeur associé à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de l’Université de Kinshasa. Chercheur en Economie de développement et questions d’émergence économique.



Résumé

Cet article analyse les trajectoires d’émergence à travers le prisme de la transformation structurelle et de la montée en gamme industrielle. En s’appuyant sur des comparaisons empiriques (Chine, Brésil, Vietnam, Éthiopie, Corée du Sud…), il montre que l’industrialisation ne résulte pas d’un processus spontané de marché, mais d’interventions publiques stratégiques et cohérentes. L’article insiste sur le rôle central de l’État, les politiques industrielles ciblées, l’intégration régulée aux chaînes de valeur mondiales et les investissements en innovation. Il met également en évidence les nouveaux défis à l’émergence industrielle : désindustrialisation prématurée, contraintes écologiques, révolution numérique. L’étude conclut par des recommandations concrètes pour les pays en développement qui souhaitent atteindre une émergence structurelle et durable.


Mots-clés : émergence, industrialisation, transformation structurelle, montée                    en gamme, politique industrielle, Chine, Brésil, développement


Abstract

 

This article examines emerging economies’ trajectories through the lens of structural transformation and industrial upgrading. Drawing on empirical comparisons (China, Brazil, Vietnam, Ethiopia, South Korea…), it argues that industrialization is not a spontaneous outcome of market forces but rather the result of coherent and strategic public interventions. The article emphasizes the central role of the developmental state, targeted industrial policies, regulated integration into global value chains, and investment in innovation. It also explores new challenges facing industrial emergence: premature deindustrialization, ecological constraints, and the digital revolution. The paper concludes with actionable recommendations for developing countries seeking structural and sustainable emergence.

Keywords : emergence, industrialization, structural transformation, upgrading, industrial policy, China, Brazil, development.


INTRODUCTION GENERALE

 

1.    Contexte et problématique

Depuis le début du XXIe siècle, la notion d’émergence économique s’est imposée dans le vocabulaire du développement, désignant un groupe de pays affichant des performances économiques remarquables tout en conservant des caractéristiques propres aux pays en développement. Toutefois, l’émergence ne saurait se réduire à une croissance rapide du PIB. Elle implique des mutations profondes des structures économiques, notamment par une transformation structurelle réussie et une montée en gamme des systèmes productifs.

Malgré des taux de croissance soutenus, plusieurs économies africaines et latino-américaines peinent à consolider un développement endogène et à s'insérer durablement dans les chaînes de valeur mondiales à forte valeur ajoutée. D’où la question centrale : qu’est-ce qui différencie les trajectoires des économies qui ont réussi leur montée en gamme industrielle (comme la Corée du Sud ou le Vietnam) de celles qui restent cantonnées à des exportations primaires ou à une industrialisation bloquée ?

2.   Problématique

Actuellement, plusieurs pays, surtout ceux du Sud, se sont prononcés dans le cadre des efforts fournis au niveau économique, pour s’estimer être capables de devenir émergents selon une certaine échéance. Tout ceci parce qu’ils ont connu des taux de croissance parfois élevés durant une certaine période. En réalité, cette croissance élevée observée dans plusieurs pays au Sud, n’a été ni de qualité, ni capable de changer les conditions socio-économiques des populations de pays concernés, voire les hisser au rang des pays à revenu intermédiaire ou élevé.

Ce constat prouve à suffisance que l’émergence économique comporte d’autres facettes qu’il faudra découvrir, avant d’atteindre le stade de croissance économique durable, ou inclusive. A cet effet, nos préoccupations sont exprimées à travers les questions suivantes : 

L’émergence économique repose-t-elle sur une simple croissance quantitative, ou exige-t-elle une transformation qualitative des structures productives ?

A quelle condition l’industrialisation devient-elle un levier central de l’émergence durable ?

Quels facteurs institutionnels, technologiques et politiques conditionnent cette dynamique ?

3.   Hypothèse

L’hypothèse défendue est que l’émergence soutenable repose sur une transformation structurelle profonde (changement de la structure sectorielle de l’économie) combinée à une montée en gamme industrielle (accroissement de la complexité technologique et de la valeur ajoutée). L’absence de ces deux dynamiques au niveau de l’appréhension institutionnelle de l’émergence, conduit à des trajectoires de croissance sans développement.

4.   Objectifs de l’article

Vu la nécessité qu’il y a d’apporter la lumière sur cette notion d’émergence économique, notre réflexion s’est assignée comme objectifs :

  • De clarifier les liens entre montée en gamme industrielle, transformation structurelle et émergence ;

  • D’identifier les déterminants politiques et institutionnels favorables à cette dynamique ;

  • De comparer des trajectoires nationales (Vietnam, Éthiopie, Brésil, Afrique du Sud) pour illustrer ces processus ; et enfin,

  • Dégager les implications en termes de politiques publiques.

 

5.   Méthodologie

L’analyse repose sur :

  • Une revue critique de la littérature en économie du développement, économie industrielle et économie institutionnelle ;

  • Des données empiriques comparatives (part de l’industrie, exportations à forte valeur ajoutée, IDE, etc.) issues de sources comme la CNUCED, la Banque mondiale, UNIDO, ACET ;

  • Des études de cas nationaux, visant à illustrer les résultats de manière contextualisée.

 

6.   Plan de l’article

ü  Cadre théorique : transformation structurelle et montée en gamme industrielle ;

ü  Dynamiques empiriques dans les pays émergents ;

ü  Rôle des politiques industrielles et institutionnelles ;

ü  Défis contemporains à la transformation structurelle ;

ü  Étude de cas comparative : Vietnam vs. Afrique du Sud ;

ü  Conclusion générale et recommandations.

 

 

PARTIE 1.  CADRE THEORIQUE : TRANSFORMATION STRUCTURELLE, MONTEE EN GAMME ET EMERGENCE

1.1.        Transformation structurelle : un indicateur de développement                                              réel

La transformation structurelle est définie comme le déplacement des ressources (travail, capital) des secteurs à faible productivité vers des secteurs à plus forte productivité, principalement l’industrie manufacturière et les services modernes (Kuznets, 1966 ; Lewis, 1954). Etant indissociable avec l’émergence, elle induit le changement de la composition sectorielle d’une économie, c’est-à-dire le passage progressif d’une économie agricole de subsistance, à une économie industrielle, puis à une économie dominée par les services modernes à haute productivité.

Les travaux fondateurs de Chenery (1979) montrent que la croissance de long terme repose moins sur l’accumulation quantitative que sur la recomposition sectorielle de l’économie. Dans cette perspective, l’émergence ne peut être réduite à une simple accélération de la croissance du PIB, mais implique une transformation profonde de la structure productive, des exportations et des capacités technologiques (Chenery, Robinson & Syrquin, 1986).

Selon Kuznets (1971) et Chenery (1986), cette transformation est une caractéristique universelle des trajectoires de croissance durable. Ce processus s’accompagne souvent de trois facteurs, à savoir :

Ø  D’un transfert de main-d’œuvre vers des secteurs à plus forte productivité,

Ø  D’un accroissement de la productivité totale des facteurs, et

Ø  D’une augmentation du revenu par habitant, et de la diversification du tissu productif.

Plus récemment, Rodrik (2016) insiste sur le rôle central de l’industrie manufacturière comme moteur privilégié de la transformation structurelle, en raison de ses rendements croissants, de sa capacité d’absorption de la main-d’œuvre peu qualifiée et de son potentiel d’apprentissage technologique.Lorsqu’un pays réussi la transformation structurelle de son économie, celle-ci est mesurée par la variation de la part de chaque secteur dans le PIB et dans l’emploi ; l’élasticité de la productivité entre secteurs et l’évolution des avantages comparatifs dynamiques.

 

1.2.       Montée en gamme industrielle : un moteur                                         de complexification productive

La montée en gamme industrielle désigne la capacité d’un pays à produire des biens à plus forte valeur ajoutée (ex. : passer du textile à l’électronique), à Intégrer des processus de production plus complexes, et à accéder à des marchés technologiques plus sophistiqués.

Selon l’approche de Hausmann et Hidalgo (2014), cette montée en gamme est liée à la complexité économique, qui reflète la diversité et la sophistication des produits exportés par un pays. L’indice de complexité économique (ECI) mesure la capacité d’un pays à produire une large gamme de produits complexes. Il est corrélé à la croissance de long terme, selon les travaux de Hausmann.

1.3.       La combinaison des deux : pilier de l’émergence

L’émergence économique ne peut se limiter à une croissance rapide du PIB. Elle repose en plus sur ces deux piliers qui sont :

Ø  Une transformation structurelle effective, avec transition vers des secteurs modernes et productifs ;

Ø  Une montée en gamme, permettant une insertion compétitive dans les chaînes de valeur mondiales.

Ces deux dynamiques sont inséparables car d’une part, toute industrialisation sans montée en gamme mène au piège dans des activités à faible VA (ex : un simple assemblage) ; et d’autre part, une croissance tertiaire sans base manufacturière solide mène à la précarisation (ex. : informatisation des services).

1.4.       Rôle des institutions et des politiques industrielles

Les approches néo-structuralistes (Bresser-Pereira, Cimoli, Ocampo) et les travaux récents de Justin Yifu Lin ou Dani Rodrik soulignent que les marchés ne suffisent pas à initier la montée en gamme : il faut une stratégie industrielle, un État développementaliste, et des institutions d’apprentissage technologique.

Ø  Les externalités d’apprentissage (learning by doing) doivent être soutenues.

Ø  L’éducation technique, l’infrastructure industrielle, et la politique de financement jouent un rôle central.

Ø  L’intégration dans les chaînes de valeur mondiales doit être maîtrisée, pour éviter la dépendance aux segments les moins rentables.

La situation que nous présentons au tableau qui suit, comporte les données relatives à la part de l’industrie manufacturière dans le PIB (%) de certains pays sélectionnés de (2000–2022). L’évolution de cette part durant la période retenue, montre combien les autorités de chaque pays ont dû se comporter face à la transformation structurelle de leur économie.

 

1.5.       Tableau n°1. Part de l’industrie manufacturière dans le PIB                                                         (% du PIB total)

Pays

2000

2010

2022

Corée du Sud

27,1

29,3

28,4

Vietnam

16,7

21,0

24,2

Brésil

18,5

15,1

11,4

Afrique du Sud

19,6

16,9

13,2

Éthiopie

5,0

8,4

10,6

RDC (République Démocratique du Congo)

4,7

6,1

5,9

                Sources : Banque mondiale (WDI), UNIDO, calculs de l’auteur.

 

Ce tableau montre que seuls certains pays comme le Vietnam ou la Corée ont renforcé leur base industrielle. Le Brésil et l’Afrique du Sud ont connu une désindustrialisation relative avec la baisse observée de l’importance de la manufacture dans la production totale.

Par contre, le cas de la République Démocratique du Congo prouve que malgré tous les taux de croissance positifs réalisés pendant plus de dix ans, le pays est encore loin de maîtriser certains marqueurs de l’émergence économique. Même la production industrielle de la RDC, en plus d’être constituée des produits à faible valeur ajoutée, ne laissent aucune trace significative au niveau des exportations du pays.

C’est le cas type des asymétries structurelles entre le centre et la périphérie, où l’absence d’industrialisation conduit à une spécialisation défavorable qui maintient la détérioration des termes de l’échange, et freine toute trajectoire d’émergence autonome Prébisch, (1950) et Furtado (1964).

La part de l’industrie manufacturière dans le PIB n’a pas encore atteint même 10 %, pourtant, c’est la dynamique dans la manufacture, son expansion et sa croissance y compris dans les exportations, qui ont entre autres éléments, fait que ces pays soient qualifiés d’émergents.  

Dans la deuxième partie, nous allons examiner comment les pays retenus parmi les émergents ont recouru à des politiques diverses pour modifier les structures productives.

PARTIE 2. DYNAMIQUES DE TRANSFORMATION STRUCTURELLE DANS LES PAYS EMERGENTS

Dans les régions du monde où on parle de l’émergence économique, ce sont les pays asiatiques qui ont le plus réussi leur essor en adoptant le modèle industriel qui a réellement transformé les structures économiques.

Grefffi, Humphrey et Strurgeon (2005) soulignent que l’insertion dans les chaînes de valeur mondiales peut permettre aux pays en développement d’accéder progressivement à des segments à plus forte valeur ajoutée, à condition de développer les capacités productives et technologiques endogènes.  

2.1.       L’Asie de l’Est : l’archétype d’une transformation structurelle                                      réussie

2.1.1.           La Corée du Sud

Avec ce pays, nous sommes en présence d’un cas d’école du développement planifié. Au sortir de la guerre de Corée (1950–1953), la Corée du Sud était un pays rural, pauvre et dépendant de l’aide américaine. En quelques décennies, elle est devenue une puissance industrielle et technologique. On a assisté à un certain nombre d’actions réfléchies organisées par les pouvoirs publics au niveau de l’économie. Il y a eu entre autres : 

Ø  La transformation structurelle rapide : passage de l’agriculture à l’industrie (de 8 % de part du PIB en 1955 à 29 % en 2022).

Ø  Des politiques industrielles sélectives : soutien aux conglomérats (chaebols), exportations ciblées, orientation vers l’électronique, l’automobile et la sidérurgie.

Ø  Une montée en gamme rapide : du textile et de la pêche vers la microélectronique et l’ingénierie avancée.

 Le rôle central de l’État stratège est bien documenté par Alice Amsden (2001) : « Ce n’est pas le marché, mais la planification et le pilotage sectoriel, qui ont assuré l’essor sud-coréen ».

En observant ce qui s’est passé dans cette région du monde, la montée en gamme a été multidimensionnelle comme souligné par Humphrey et Schmitz (2002). On a vu la gamme des produits, gamme des procédés, gamme des fonctions et des chaînes des chaînes elles-mêmes. Dans ce processus, certains pays n’arrivent pas à atteindre les buts poursuivis et à transformer comme voulu leurs structures de production, d’où la mise en garde de certains auteurs contre une insertion passive, qui consiste à enfermer les économies dans des segments à faible valeur ajoutée comme le soulignent (Kaplinsky, (2000) ; Milberg et Winkler, (2013). 

2.1.2.          Le Vietnam

 Ici, nous avons une montée en gamme par intégration dans les chaînes de valeur. Depuis les réformes de Doi Moi (1986), le Vietnam a réussi à :

Ø  Attirer les IDE (notamment sud-coréens, japonais et taïwanais),

Ø  Développer des zones industrielles exportatrices (textile, électronique),

Ø  Augmenter la complexité de ses exportations (Samsung, LG, etc.).

Entre 2000 et 2022, la part du secteur industriel dans le PIB est passée de 16,7 % à 24,2 %, et la part de la manufacture dans les exportations a fortement augmenté.

 Toutefois, la dépendance à l’assemblage (low-value tasks) limite encore les capacités de montée en gamme autonome.

2.2.      L’Amérique latine : désindustrialisation prématurée                                                et essoufflement

 

2.2.1.          Brésil 

Le Brésil, après un fort effort d’industrialisation dans les années 1960-1980, connaît une désindustrialisation prématurée. Le recul de l’industrie brésilienne est intervenu malgré les capacités installées. Cette situation a été aggravée par :

Ø  Un réal fort (pénalisant les exportations),

Ø  Une pression fiscale sur les entreprises productives,

Ø  Une perte de compétitivité hors prix.

La part de l’industrie dans le PIB brésilien est tombée de 18,5 % en 2000 à 11,4 % en 2022.

Le pays reste fortement dépendant des matières premières (soja, minerais, pétrole), ce qui limite sa complexification productive.

2.2.2.         Mexique

La situation du Mexique a quelque chose de particulier ; c’est d’avoir intégré les chaines de valeur ajoutée mondiales sans autonomie technologique. Cet état de chose a été rendu possible grâce à l’arrivée des entreprises étrangères plus spécialisées dans le montage et commercialisation que dans le transfert des technologies. On a constaté les faits suivants au Mexique :

 

 

Ø  Une forte intégration à l’économie nord-américaine via l’ALENA/USMCA,

Ø  Un rôle important de l’Etat dans l’automobile, l’électronique, l’agro-industrie,

Ø  Mais faible montée en gamme : peu de R&D locale, peu d’effets d'entraînement.

 

Le « piège de la maquilla » (simple assemblage) limite la transformation structurelle nationale.

2.3.      L’Afrique

Avec l’avènement d’émergence, certains pays africains ont connu des débuts de transformation structurelle contrastés. C’est le cas de :

2.3.1.  Éthiopie

La stratégie volontariste d’industrialisation est celle qui avait été adoptée, les pouvoirs publics se sont révélés acteurs de premier rang dans l’industrialisation du pays.

Depuis les années 2010, l’Éthiopie s’est engagée à :

Ø  Créer des zones économiques spéciales (avec IDE chinois dans le textile),

Ø  Mettre en place des politiques d’infrastructure (énergie, routes, formation),

Ø  Attirer des multinationales (H&M, Huajian).

 

La part de l’industrie a doublé (5 % → 10,6 % du PIB entre 2000 et 2022), mais le pays reste très dépendant de produits à faible valeur ajoutée.

 L’exemple éthiopien montre que l’État peut jouer un rôle moteur, même en Afrique subsaharienne.

2.3.2.         Afrique du Sud : essoufflement industriel dans                                              une économie duale

L’Afrique du Sud possédait une base industrielle relativement solide, mais :

Ø  Elle a été affaiblie par la libéralisation brutale des années 1990,

Ø  La dépendance au secteur minier (platine, or, charbon) reste forte,

Ø  Les inégalités socio-économiques limitent les effets d'entraînement de l’industrie.

 

La part de l’industrie est passée de 19,6 % en 2000 à 13,2 % en 2022. Faute de politiques industrielles ciblées, l’économie sud-africaine est confrontée à un processus de désindustrialisation sans montée en gamme.

2.4.      Tableau n°2. 

Évolution de la part de l’industrie manufacturière dans le PIB (%), 2000–2022

Pays

2000

2010

2022

Variation

Corée du Sud

27,1

29,3

28,4

+1,3 pts

Vietnam

16,7

21,0

24,2

+7,5 pts

Éthiopie

5,0

8,4

10,6

+5,6 pts

Brésil

18,5

15,1

11,4

–7,1 pts

Afrique du Sud

19,6

16,9

13,2

–6,4 pts

Sources : Banque mondiale (WDI), UNIDO, calculs de l’auteur.

 

2.5.      Enseignements tirés des trajectoires nationales

Trajectoire

Dynamique

Obstacles principaux

Facteurs de succès

Corée du Sud

Réussie

Aide US, dépendance initiale

Planification industrielle, chaebols

Vietnam

Montée

Dépendance à l’assemblage

Zones franches, IDE, stabilité macro

Brésil

Déclin

Taux de change, fiscalité, désindustrialisation

Base industrielle affaiblie

Éthiopie

En essor

Faible valeur ajoutée, dépendance externe

Stratégie étatique ciblée

Afrique du Sud

Blocage

Inégalités, faiblesse des politiques publiques

Ressources mais manque d’État stratège

  

PARTIE 3. LES POLITIQUES PUBLIQUES ET LEUR ROLE DANS LA MONTEE EN GAMME INDUSTRIELLE

2.1.       Pourquoi des politiques industrielles sont-elles nécessaires ?

Les partisans de l’économie néoclassique estiment souvent que le marché est le meilleur moteur de l’allocation des ressources. Pourtant, dans le cas des pays émergents, l’expérience historique montre que l’intervention publique est incontournable pour trois raisons majeures, à savoir :

Ø  Créer des capacités productives dans des secteurs naissants,

Ø  Favoriser l’apprentissage technologique,

Ø  Organiser la montée en gamme et l’intégration dans des segments plus sophistiqués des chaînes de valeur mondiales.

 

Comme le souligne Dani Rodrik (2007), « les marchés sont très mauvais pour découvrir les avantages comparatifs dans les activités de production nouvelles ou complexes ».

Autrement dit, le marché seul ne suffit pas à initier une dynamique de transformation structurelle. Il est aussi certain que dans les économies en quête de leur développement, les privés n’ont pas les capacités financières nécessaires pour faire face à toutes ces dépenses, seul l’Etat peut dans la mesure du possible.

Cette thèse est défendue par plusieurs auteurs mettant en évidence le rôle déterminant dans la mise en œuvre des politiques industrielles actives dans les trajectoires d’émergence réussies, (Amsden, 1989 ; Chang (2002). L’Etat doit intervenir d’une part, pour accompagner le secteur privé à identifier des activités à fort potentiel (Dani Rodrik, 2004) ; et d’autre part, l’Etat développemental doit coordonner des investissements, protéger temporairement les industries naissantes et orienter de façon stratégiques les exportations du pays (Wade, 1990 ; Evans, 1995).    

 

2.2.      Typologie des instruments de politique industrielle

 

Type de politique

Objectif

Exemples d’instruments

Horizontale

Soutenir tous les secteurs

Infrastructures, formation, fiscalité

Verticale

Cibler certains secteurs prioritaires

Subventions, protection temporaire, soutien à l’export

Technologique

Stimuler l’innovation et la R&D

Incitations à l’investissement en R&D, transfert technologique

Institutionnelle

Créer des organisations d’apprentissage

Agences de planification, banques de développement, partenariats public-privé

 

Selon Mushtaq Khan, pour que les firmes domestiques montent en gamme, elles ont besoin de rentes temporaires (soutiens ciblés, subventions), à condition qu’elles soient conditionnées à des résultats mesurables (exportations, emploi, innovation).

2.3.      Le rôle stratégique de l’État développementaliste

Les pays qui ont réussi leur montée en gamme industrielle ont tous mobilisé un État fort, stratège et coordonnateur. Trois caractéristiques principales émergent :

Ø  Vision de long terme : la Corée du Sud, le Vietnam ou la Chine ont défini des priorités industrielles claires à 10 ou 20 ans.

Ø  Capacité de coordination intersectorielle : les ministères, agences techniques et banques de développement agissent de manière cohérente.

Ø  Redevabilité et évaluation : les firmes subventionnées sont soumises à des objectifs précis (export, emploi, productivité).

Dans le cas contraire (ex. : Afrique du Sud), le soutien public peut devenir captif d’intérêts privés, sans effets de transformation.

2.4.      Intégration dans les chaînes de valeur mondiales

Tous les pays qui intègrent les chaînes de valeur mondiales, selon le cas, se retrouvent souvent entre les opportunités et la dépendance à celles-ci.

Les chaînes de valeur mondiales (CVM) offrent aux pays en développement des opportunités d’exportation dans des segments spécifiques (ex. : assemblage électronique au Vietnam), et des effets d’apprentissage potentiels par interaction avec les firmes globales.

Mais elles comportent aussi des risques comme le verrouillage dans des segments à faible valeur ajoutée (le « piège de l’assemblage »), et l’absence de transfert technologique, si les firmes locales restent en périphérie des processus de décision et de conception.

 C’est à ce titre que le Mexique exporte massivement de l’automobile, mais la valeur ajoutée locale est très faible.  Mais, le Vietnam a su exiger des transferts et former localement dans le secteur électronique.

 

2.5.      Exemples de politiques publiques efficaces dans les pays                                             émergents

Pays

Instruments clés

Résultats obtenus

Corée du Sud

Subventions ciblées, contrôle des changes, formation technique

Montée en gamme vers l’électronique, exportations à haute valeur ajoutée

Vietnam

Zones franches industrielles, IDE encadrés, formation technique

Progression vers des segments complexes (électronique, mécanique)

Brésil (années 70-80)

Banques de développement (BNDES), planification industrielle

Développement de l’aéronautique (Embraer), industrie automobile

Éthiopie (2010s)

Zones économiques spéciales, infrastructures, diplomatie économique

Croissance du textile et début d’industrialisation

 

2.6.      Tableau illustratif n°4 : taux d’effort en R&D (% du PIB)                              dans quelques pays émergents

Dépenses en recherche et développement (% du PIB)

Pays

2000

2010

2022

Corée du Sud

2,2

3,5

4,8

Chine

0,9

1,7

2,6

Vietnam

0,2

0,4

0,5

Brésil

1,0

1,2

1,1

Afrique du Sud

0,8

0,7

0,6

Éthiopie

0,2

0,3

 

Sources : UNESCO Institute for Statistics, Banque mondiale, données nationales.

 La montée en gamme est largement corrélée à l’intensité en R&D. Les pays qui investissent dans l’innovation obtiennent des résultats plus solides à long terme.

 

  

PARTIE 4. DEFIS CONTEMPORAINS A L’EMERGENCE PAR L’INDUSTRIE

4.1.       Le risque de désindustrialisation prématurée

 

4.1.1.          Un phénomène de plus en plus courant dans les pays à revenu intermédiaire

La désindustrialisation prématurée désigne une baisse de la part de l’industrie manufacturière dans le PIB ou l’emploi avant même que les pays aient atteint un niveau de revenu élevé. Ce phénomène, mis en évidence par Dani Rodrik, touche aujourd’hui de nombreux pays d’Amérique latine et d’Afrique.

 Tel est le cas du Brésil où la part de l’industrie dans le PIB est passée de 25 % dans les années 1980 à environ 11 % en 2022, sans montée en gamme équivalente dans les services.

Cette désindustrialisation est liée à plusieurs facteurs : concurrence internationale accrue, ouverture commerciale asymétrique, faibles capacités technologiques, mais aussi contraintes macroéconomiques et institutionnelles (Palma, 2005 ; UNCTAD, 2016).

Dans ce contexte, la montée en gamme industrielle devient plus difficile, car elle requiert des investissements lourds en capital humain, en infrastructures et en innovation, souvent hors de portée des économies à faible base industrielle (Hausmann et al., 2007).

4.1.2.          Facteurs explicatifs

Ce phénomène est souvent expliqué par les facteurs suivants :

La libéralisation commerciale rapide, sans consolidation industrielle, l’appréciation du taux de change (effet de la « maladie hollandaise » liée aux exportations de matières premières), la pression concurrentielle des pays asiatiques à bas coûts et la faiblesse des politiques industrielles coordonnées.

La Maladie hollandaise. La hausse des exportations primaires provoque une appréciation de la monnaie, rendant les exportations industrielles moins compétitives.


 

4.2.      Une dépendance persistante aux matières premières

4.2.1.          Une rente sans transformation

Dans de nombreux pays africains et latino-américains, les exportations restent dominées par des produits primaires (minerais, pétrole, café, coton…). Cette spécialisation limite les effets d’apprentissage, expose les économies aux chocs des prix internationaux, et freine la diversification productive.

 La RDC exporte à plus de 85 % des produits miniers (cuivre, cobalt), mais la transformation locale reste marginale.

4.2.2.         Chaînes de valeur extraverties

Même lorsque les pays participent à des chaînes de valeur, ils restent confinés aux segments à faible contenu technologique (extraction, assemblage, agriculture primaire).

4.3.      Contraintes institutionnelles et faiblesse des capacités                                          de l’État

Un autre défi majeur concerne la gouvernance du développement industriel :

Ø  Institutions faibles, clientélisme, instabilité politique ;

Ø  Manque de capacité technocratique pour élaborer et appliquer des stratégies de long terme ;

Ø  Dépendance à l’aide extérieure ou aux modèles importés.

 

En Afrique du Sud, les politiques industrielles post-apartheid ont été peu cohérentes, et le soutien aux entreprises n’a pas permis d’inverser la désindustrialisation.

La Capacité de l’État et émergence. Selon Peter Evans (Embedded Autonomy, 1995), l’émergence réussie exige un État à la fois autonome (libre des pressions clientélistes) et enraciné (connecté aux besoins du secteur privé productif).

4.4.      Les défis environnementaux et la transition verte

 

4.4.1.         L’industrie face à la contrainte écologique

Le modèle d’industrialisation du XXe siècle (intensif en carbone, polluant, extractif) n’est plus soutenable au XXIe siècle. Les pays émergents doivent à cet effet, intégrer la transition énergétique (énergies renouvelables, efficacité énergétique), développer une éco-industrie compétitive et faire face aux normes environnementales imposées par les marchés développés (empreinte carbone des produits, « taxe carbone aux frontières »).

4.4.2.        Des opportunités à saisir

Malgré les risques, la transition verte offre de nouvelles opportunités industrielles à l’instar de la fabrication de panneaux solaires, batteries, équipements d’énergies renouvelables ; l’agriculture intelligente face au climat et la mobilité durable, BTP vert…

C’est le cas de l’Éthiopie qui développe une filière industrielle solaire domestique pour électrifier les zones rurales, tout en stimulant l’emploi manufacturier.

4.5.      La révolution numérique et les nouvelles technologies

 

4.5.1.          Double effet sur l’industrialisation

Le numérique modifie profondément les chaînes de valeur industrielles avec d’une part, l’automatisation et robotisation réduisent l’intérêt du low cost labor ; et d’autre part, la digitalisation qui peut aussi réduire les coûts d’entrée dans certains secteurs (impression 3D, services à distance).

 A ce niveau, les pays émergents risquent d’être exclus des bénéfices du numérique s’ils ne développent pas leurs capacités technologiques nationales.

4.5.2.         L’intelligence artificielle et la montée en gamme cognitive

L’IA, la blockchain, l’Internet des objets (IoT) représentent des niches industrielles d’avenir. Encore faut-il : -investir massivement dans la formation ; -soutenir l’innovation locale et protéger les données stratégiques.

Les exemples prometteurs sont l’Inde qui développe un écosystème de start-ups dans l’IA et la FinTech et le Rwanda qui investit pour sa part dans des incubateurs numériques et des centres de données.

 Tableau n°6 : Dépendance aux matières premières dans les exportations (%), sélection de pays (2022). Part des produits primaires dans les exportations totales (%)

Pays

2000

2010

2022

RDC

78 %

84 %

88 %

Nigeria

93 %

91 %

95 %

Brésil

54 %

62 %

68 %

Vietnam

42 %

29 %

17 %

Corée du Sud

11 %

7 %

6 %

 

Sources : CNUCED, Banque mondiale, calculs de l’auteur.

Il importe de savoir que la réduction de la dépendance aux matières premières est un marqueur fort de transformation structurelle. Les pays d’Asie l’ont accomplie, l’Afrique par contre reste exposée.

 

PARTIE 5. ÉTUDE DE CAS COMPAREE : CHINE VS. BRESIL

 

Nous allons évoquer le cas de deux trajectoires d’émergence industrielle entre volontarisme étatique et dépendance aux matières premières

5.1.       Chine : une stratégie volontariste de transformation                              productive a été la base du succès.

 

5.1.1.           De l’économie planifiée à la puissance industrielle

Depuis les réformes de Deng Xiaoping (1978), la Chine a connu une transformation sans précédent, passant d’une économie agricole fermée à une puissance manufacturière mondiale (Naughtan, 2007 ; Brandt et Rawski, 2008). Le taux de croissance moyenne du PIB est de plus de 9 % par an pendant trois décennies, une croissance de qualité accompagnée d’une élévation spectaculaire du niveau de vie. Lin soutient que ces résultats ont été possibles en raison de la montée en gamme technologique soutenue à travers des politiques d’apprentissage, de transfert de technologique et de développement de champions nationaux.

5.1.2.          Une politique industrielle cohérente et évolutive

La Chine a combiné plusieurs leviers :

En premier lieu, les Zones économiques spéciales ont été implantées (Shenzhen, Xiamen…) pour tester des réformes en circuit fermé sur fond d’une planification indicative à long terme (plans quinquennaux), avec priorisation sectorielle. Le pays attire sélectivement des IDE, avec obligation de transferts technologiques. En deuxième lieu, il y a eu la politique de développement massif des infrastructures (transport, énergie, numérique) ; avec soutien à la R&D locale et montée en puissance de l’innovation nationale.

 Made in China 2025. Lancée en 2015, cette stratégie vise à faire de la Chine un leader mondial dans 10 secteurs technologiques clés (robotique, biopharma, aéronautique, véhicules électriques…). En plus, elle a permis au pays de passer progressivement d’exportateur des produits manufacturés simples à acteur majeur des industries de moyenne à haute technologie.

 

 

5.1.3.          Montée en gamme rapide et insertion dans les CVM

Dans ce domaine, la Chine a connu une progression spectaculaire de la complexité économique (indice ECI de Hausmann). Elle est passée de la sous-traitance textile à la production de composants électroniques, smartphones, trains à grande vitesse, drones, etc. et enfin, on a assisté à une apparition de champions nationaux : Huawei, BYD, Xiaomi, ZTE…

Pendant que la Chine progresse dans la chaîne de valeur mondiale, le Brésil se replie davantage dans la démonstration de sa puissance agraire.

5.2.      Brésil : une trajectoire fragmentée et dépendante

 

5.2.1.          Une industrialisation initiale robuste

Le Brésil a été l’un des pays du Sud les plus industrialisés au XXe siècle, grâce à une stratégie d’industrialisation par substitution aux importations (ISI) dans les années 1950–1970 ; avec une forte présence de firmes publiques et parapubliques (Petrobras, Embraer, Vale…) et un soutien de la Banque nationale de développement économique et social (BNDES). Cette politique a fait que dans les années 1980, l’industrie représentait près de 25 % du PIB.

5.2.2.         Un tournant néolibéral et la désindustrialisation                                                   prématurée

À partir des années 1990, en acceptant certaines propositions de la politique néolibérale proposée par les institutions financières internationales, on va constater les faits suivants :

Une libéralisation rapide et ouverture commerciale brutale de l’économie, une appréciation du real (réelle) nuisant ainsi à la compétitivité. En plus, on va assister à une réduction des protections et du soutien public ; ce qui fera tomber le pays dans dépendance accrue aux produits primaires (soja, minerai de fer, pétrole brut).

 En 2022, l’industrie représente environ 11,4 % du PIB (contre 18,5 % en 2000). Déjà en 2002, Joseph Stiglitz attribuait cette tendance baissière à des politiques libérales prématurées imposées dans de nombreux pays en développement qui ont eu un effet négatif d’affaiblir les bases industrielles locales et de compromettre les possibilités de montée en gamme.

5.2.3.         Absence de montée en gamme soutenue

A cause d’un faible investissement en R&D (1,1 % du PIB), le pays a connu un retard technologique dans les secteurs clés. Conséquence, très peu de champions industriels globaux (hors Embraer, partiellement privatisée). Enfin, des politiques industrielles sous les gouvernements néolibéraux vont par la suite connaître leur déclin.

Les données économiques du tableau suivant vont mettre en évidence les différences économiques et appuyer particulièrement les différences qualitatives que nous venons d’évoquer.

 

5.3.      Tableau n° 7. Comparaison : Chine vs. Brésil

Indicateur

Chine

Brésil

PIB/hab. (2022, USD courant)

12 720

9 940

Part de l’industrie manufacturière (% PIB)

27,7 %

11,4 %

Dépenses en R&D (% du PIB, 2022)

2,6 %

1,1 %

Indice de complexité économique (2021)

23e rang mondial

49e rang mondial

Exportations à haute technologie (%)

> 25 %

< 7 %

Principaux secteurs émergents

IA, robotique, batteries, télécoms

Agro-industrie, aviation

Institutions de planification

Plans quinquennaux, NDRC, CAS

BNDES, Ministère de l’Industrie

Contraintes majeures

Vieillissement, surcapacités, tensions géopolitiques

Volatilité politique, rente primaire

 

5.4.      Enseignements tirés de la comparaison entre ces deux                                  économies.

Pour la Chine, les facteurs suivants ont été la base de la réussite : il s’agit notamment d’une vision stratégique de long terme, d’un pilotage étatique flexible et adaptatif, de la coordination intersectorielle efficace, sans oublier la priorisation de l’innovation et du capital humain ainsi que l’intégration maîtrisée dans les chaînes de valeur.

Cependant, les facteurs de blocage brésiliens sont : une désarticulation des politiques industrielles et la dépendance accrue aux rentes primaires ; une volatilité macroéconomique (inflation, taux de change) ; et une faiblesse du consensus politique autour de l’industrialisation.

 En effet, la Chine illustre une montée en gamme maîtrisée par la puissance publique, alors que le Brésil souffre d’une industrialisation non consolidée et d’un retour aux exportations primaires. (Bresser-Pereira, 2010 ; Oreiro et Feijo, 2010) soulignent que cette désindustrialisation a été accentuée par la libéralisation commerciale et financière des années 1990 ; alors que Cano (Diegues, A. C. 2021) soutient que c’est le manque de coordination et la dépendance aux exportations des produits primaires qui ont limité cette montée en gamme.

L’évolution de la complexité économique (ECI), Chine vs. Brésil (2000–2022), comme présentée au tableau ci-dessous, présente une tendance qui s’inscrit dans la même logique.

5.5.      Tableau n° 8 : Indice de complexité économique (ECI)    

Année

Chine

Brésil

2000

–0,08

0,23

2010

0,49

0,12

2022

0,99

–0,08

 

Source : The Atlas of Economic Complexity, Harvard Growth Lab.

 A la lecture des données du tableau, la Chine a significativement accru la diversité et la sophistication de son appareil productif, alors que le Brésil a perdu en complexité économique.

 

PARTIE 6. CONCLUSION GENERALE ET RECOMMANDATIONS

 

6.1.       Une émergence véritable passe par la transformation                                        structurelle

Les trajectoires analysées montrent que l’émergence ne peut être réduite à une simple accélération de la croissance du PIB ou à l’amélioration des indicateurs macroéconomiques. Une émergence réelle et durable implique :

Ø  Une transformation sectorielle du tissu productif vers des activités à plus forte productivité ;

Ø  Une diversification économique, permettant d’éviter le piège de la dépendance aux matières premières ;

Ø  Une montée en gamme industrielle, intégrant les dimensions technologiques, cognitive et organisationnelle.

 

6.2.      Le rôle déterminant de l’État stratège

L’expérience de la Chine, comme celle de la Corée du Sud ou du Vietnam, démontre que la montée en gamme industrielle est rarement spontanée. Elle repose sur :

Ø  Un État développementaliste disposant de capacités de planification et de coordination ;

Ø  Des politiques industrielles proactives, ciblées et évaluables ;

Ø  Des institutions de soutien à l’innovation, à la formation et à l’investissement.

 

À l’inverse, l’abandon prématuré des politiques industrielles (comme au Brésil ou en Afrique du Sud) a souvent conduit à des situations de désindustrialisation prématurée ou de dépendance aux rentes.

6.3.      De nouveaux défis pour une nouvelle émergence

L’industrialisation du XXIe siècle ne peut suivre les mêmes chemins que celle du XXe siècle. Trois défis majeurs s’imposent :

1.    La transition écologique

Ø  Nécessité de concilier transformation industrielle et réduction de l’empreinte environnementale ;

Ø  Opportunité de développer une industrie verte, créatrice d’emplois et résiliente.

 

2.   La révolution numérique

Ø  Risque d’exclusion si les pays émergents restent consommateurs passifs de technologies ;

Ø  Nécessité d’investir dans les capacités numériques, la R&D et la formation digitale.

 

3.   L’intégration régulée dans les chaînes de valeur mondiales

Ne pas se contenter d’un rôle d’assemblage ou d’exportateur de ressources ;

Ø  Saisir les opportunités de montée en gamme dans les segments intermédiaires ou finaux.

 

6.4.      Recommandations stratégiques pour les pays émergents

Domaine d’action

Recommandations concrètes

Politique industrielle

Cibler des secteurs prioritaires, conditionner les aides à la performance, créer des agences spécialisées

Innovation et R&D

Soutenir les universités technologiques, financer les startups industrielles, protéger la propriété intellectuelle locale

Formation et compétences

Développer l’enseignement technique, encourager l’apprentissage dual, favoriser les passerelles industrie-éducation

Financement du développement

Mobiliser des banques de développement nationales, réduire la dépendance aux capitaux volatils

Transition écologique

Électrifier les processus industriels, subventionner l’économie circulaire, taxer les produits carbonés importés

Gouvernance économique

Renforcer la coordination entre ministères économiques, stabiliser les cadres réglementaires, renforcer la redevabilité

 

Enfin, le développement industriel n’est ni automatique ni linéaire. Il exige : une volonté politique durable, une vision de long terme, et une capacité de gouvernance adaptée. Les pays qui réussiront leur montée en gamme au XXIe siècle seront ceux qui sauront combiner : Transformation productive, Complexification technologique, Responsabilité environnementale, Cohésion sociale et inclusion.

 

 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

 

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