SOUVERAINETÉ STRATÉGIQUE ET INFLUENCE DÉFENSIVE : CRITIQUE DES PARADIGMES CLASSIQUES ET PROPOSITION D’UN CADRE ENDOGÈNE
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Giscard LUNDA KITOMPA
Relations internationales, Université de Kinshasa
Courriel : lundagiscard@gmail.com
ORCID : 0009-0005-4508-4820
Brève biographie. Giscard LUNDA KITOMPA est Chef de travaux à l’Université Pédagogique Nationale, doctorant à l’Université de Kinshasa et Directeur de l’Enseignement général à l’École de Guerre de Kinshasa. Ses recherches s’inscrivent dans le champ des relations internationales, des études stratégiques avec un focus sur la politique de défense et la coopération militaire.

RÉSUMÉ
Cet article interroge la capacité des paradigmes dominants des relations internationales à rendre compte des dynamiques de sécurité des États postcoloniaux, à partir du cas heuristique de la République démocratique du Congo. La question est la suivante : dans quelles conditions un État marqué par la fragmentation institutionnelle, l’extraversion sécuritaire et l’hybridation des menaces peut-il construire une autonomie stratégique ? L’étude adopte une démarche qualitative fondée sur une revue critique et comparative de travaux contemporains en relations internationales, études stratégiques, réforme du secteur de la sécurité et pensée postcoloniale. L’analyse met en évidence trois angles morts récurrents : la présomption d’un État consolidé, la sous-estimation des dépendances doctrinales et cognitives, et l’insuffisante articulation entre capacités matérielles, influence et apprentissage institutionnel. En réponse, l’article propose la Théorie de la Souveraineté Stratégique et de l’Influence Défensive (TSSID), conçue comme un cadre théorique propositionnel articulant souveraineté stratégique, influence défensive et résilience adaptative. La contribution réside dans la définition de ces trois piliers, de leurs mécanismes d’interaction et d’indicateurs susceptibles d’être soumis à des recherches empiriques. La TSSID ne remplace pas les théories existantes ; elle les recontextualise afin de soutenir une pensée stratégique africaine endogène, comparative et opérationnalisable dans des contextes africains comparables.
Mots-clés : souveraineté stratégique ; influence défensive ; résilience adaptative ; dépendance stratégique ; pensée stratégique africaine.
ABSTRACT
This article examines the ability of dominant international relations paradigms to explain security dynamics in postcolonial states, using the Democratic Republic of the Congo as a heuristic case. It asks under what conditions a state affected by institutional fragmentation, security extraversion, and hybrid threats can build strategic autonomy. The study adopts a qualitative approach based on a critical and comparative review of classical and contemporary scholarship in international relations, strategic studies, security sector reform, and postcolonial thought. The analysis identifies three recurring blind spots: the assumption of a consolidated state, the underestimation of doctrinal and cognitive dependencies, and the insufficient integration of material capabilities, influence, and institutional learning. In response, the article proposes the Theory of Strategic Sovereignty and Defensive Influence (TSSID), conceived as a propositional theoretical framework linking strategic sovereignty, defensive influence, and adaptive resilience. Its contribution lies in defining these three pillars, their interaction mechanisms, and indicators that can be examined through empirical research. The TSSID does not replace existing theories; rather, it recontextualizes them to support an endogenous, comparative, and operationalizable African strategic thought, while providing a clear basis for future studies across comparable postcolonial settings and for policy-oriented assessment of defense institutions and strategic decision-making practices.
Keywords: strategic sovereignty; defensive influence; adaptive resilience; strategic dependence; African strategic thought.
1. Introduction
Les transformations contemporaines de la conflictualité, l’extension des espaces informationnels et la multiplication d’acteurs armés non étatiques compliquent l’analyse de la sécurité dans les États postcoloniaux. Les paradigmes dominants des relations internationales demeurent indispensables pour comprendre la distribution de la puissance, la coopération institutionnelle et la construction sociale des intérêts. Toutefois, leur capacité explicative se réduit lorsqu’ils présupposent un État suffisamment consolidé, disposant d’institutions cohérentes, d’un monopole effectif de la violence et d’une autonomie minimale dans la définition de ses priorités.
Le réalisme et le néoréalisme éclairent les contraintes de l’anarchie internationale, les rapports de force et les stratégies de survie des États (Waltz, 1979). Le libéralisme institutionnel montre comment les régimes, les normes et les organisations peuvent réduire les coûts de la coopération (Keohane, 1984). Le constructivisme met en évidence la fonction des identités, des représentations et des idées dans la formation des intérêts (Wendt, 1999). Ces apports sont substantiels, mais ils ne suffisent pas toujours à expliquer les configurations dans lesquelles la souveraineté juridique coexiste avec une capacité institutionnelle inégale, une dépendance sécuritaire durable et une pluralité de centres de décision.
La littérature consacrée aux États postcoloniaux a précisément montré que la reconnaissance internationale ne garantit ni l’effectivité interne de l’État ni sa capacité à conduire une stratégie autonome (Jackson, 1990 ; Ayoob, 1995). Dans plusieurs contextes africains, les relations avec l’extérieur ne relèvent pas seulement d’une contrainte imposée : elles peuvent aussi devenir une ressource politique, financière ou sécuritaire, selon une logique d’extraversion (Bayart, 2000). Cette imbrication du national et de l’international oblige à dépasser une séparation trop stricte entre vulnérabilités internes et pressions externes.
La République démocratique du Congo (RDC) constitue ici un cas heuristique. Elle n’est pas mobilisée comme une étude de cas empirique exhaustive, mais comme un point de départ permettant de problématiser la tension entre souveraineté formelle, capacité stratégique et influences extérieures. L’enjeu n’est donc pas d’attribuer à la RDC une singularité absolue, mais d’examiner, à partir de cette expérience, des mécanismes susceptibles d’apparaître dans d’autres États postcoloniaux.
La question de recherche est la suivante : dans quelles conditions un État confronté à la fragmentation institutionnelle, à l’extraversion sécuritaire et à l’hybridation des menaces peut-il construire une souveraineté stratégique effective ? L’objectif général est d’identifier les limites transversales des paradigmes classiques dans ces contextes et de proposer un cadre conceptuel endogène susceptible de relier autonomie doctrinale, capacité d’influence et adaptation institutionnelle.
La contribution de l’article est triple. Premièrement, elle reformule la critique des paradigmes dominants sans nier leur utilité analytique. Deuxièmement, elle distingue les dimensions matérielle, institutionnelle et cognitive de la dépendance stratégique. Troisièmement, elle propose la Théorie de la Souveraineté Stratégique et de l’Influence Défensive (TSSID) comme cadre théorique propositionnel. Cette formulation prudente signifie que la TSSID organise des concepts, précise leurs relations et énonce des propositions susceptibles d’être testées ; elle ne prétend pas encore constituer une théorie définitivement validée.
L’article expose d’abord la démarche analytique et la construction du cadre théorique. Il examine ensuite les limites des paradigmes classiques dans les contextes postcoloniaux, analyse la dépendance stratégique et le déficit doctrinal, présente les fondements de la TSSID, puis en discute la portée, l’originalité et les limites avant de conclure.
2. Démarche analytique et construction du cadre théorique
2.1. Nature et positionnement de la recherche
Cette étude relève d’une recherche qualitative, théorique et exploratoire située à l’intersection des relations internationales, des études stratégiques et de la réforme du secteur de la sécurité. Elle adopte une posture critique et reconstructive. La critique consiste à identifier les présupposés et les limites des cadres existants ; la reconstruction consiste à réarticuler leurs acquis dans un modèle mieux ajusté aux réalités des États postcoloniaux.
La démarche ne vise pas à opposer une pensée dite africaine à une pensée dite occidentale selon une logique binaire. L’endogénéité est comprise comme la capacité de produire des concepts à partir des problèmes, des trajectoires historiques et des institutions du milieu étudié, tout en maintenant un dialogue avec les connaissances internationales. Cette conception rejoint l’appel à une discipline des relations internationales plus globale, attentive à la pluralité des expériences historiques et des lieux de production du savoir (Acharya & Buzan, 2019).
2.2. Constitution du corpus documentaire
Le corpus est raisonné plutôt que systématique. Il rassemble des ouvrages et articles reconnus pour leur contribution à quatre ensembles de travaux : les paradigmes des relations internationales ; la stratégie et la doctrine militaire ; la souveraineté et la sécurité dans les États postcoloniaux ; enfin, la réforme du secteur de la sécurité, l’influence et la résilience institutionnelle.
Les références ont été retenues selon trois critères : leur importance dans la structuration d’un débat théorique, leur pertinence directe pour les concepts étudiés et leur capacité à éclairer les relations entre institutions internes et environnement international. Les travaux de Waltz (1979), Keohane (1984) et Wendt (1999) servent à caractériser les paradigmes dominants. Clausewitz (1832/2006), Posen (1984), Gray (1999, 2014) et Freedman (2013) permettent d’analyser la relation entre politique, doctrine et stratégie. Jackson (1990), Ayoob (1995), Bayart (2000), Mbembe (2010) ainsi qu’Acharya et Buzan (2019) soutiennent la contextualisation postcoloniale et épistémique. Ball (2001), Donais (2008) et Sedra (2010) éclairent les enjeux d’appropriation locale et de transformation institutionnelle, tandis que Charillon (2022) permet d’intégrer les dimensions contemporaines de l’influence.
2.3. Grille et procédure d’analyse
L’analyse est organisée autour de quatre questions. Premièrement, quelle conception de l’État chaque paradigme présuppose-t-il ? Deuxièmement, comment définit-il la puissance et ses instruments ? Troisièmement, quelle place accorde-t-il aux dépendances doctrinales, institutionnelles et cognitives ? Quatrièmement, comment explique-t-il l’apprentissage et l’adaptation des institutions de sécurité ?
La procédure comporte trois opérations. Une lecture critique identifie les apports et les limites des paradigmes. Une comparaison transversale met en évidence les angles morts communs. Enfin, une démarche reconstructive transforme ces insuffisances en exigences conceptuelles : autonomie de formulation, capacité d’action sur l’environnement et apprentissage institutionnel. Ces exigences constituent les trois piliers de la TSSID.
2.4. Limites méthodologiques
La recherche ne repose ni sur des entretiens, ni sur des archives institutionnelles inédites, ni sur une base de données quantitative. Elle ne mesure donc pas empiriquement le degré de souveraineté stratégique de la RDC et ne permet pas d’établir une relation causale entre les variables proposées. Le cas congolais remplit une fonction heuristique de problématisation, non une fonction de démonstration exhaustive.
En outre, la sélection du corpus comporte un risque de biais interprétatif inhérent aux revues critiques non systématiques. Ce risque est partiellement réduit par l’explicitation des critères de sélection, de la grille d’analyse et du statut propositionnel du modèle. Des recherches ultérieures devront tester la TSSID au moyen d’études comparatives, d’entretiens, d’analyses documentaires institutionnelles et d’indicateurs longitudinalement observables.
3. Les limites des paradigmes classiques dans les contextes postcoloniaux
3.1. Le réalisme : un apport décisif, mais une ontologie étatique exigeante
Le réalisme apporte une lecture indispensable des rapports de force. Il rappelle que les États évoluent dans un environnement incertain, que les intentions d’autrui ne sont jamais totalement connaissables et que la sécurité dépend en partie des capacités disponibles. Le néoréalisme de Waltz (1979) permet notamment de comprendre les effets de la structure internationale et de la distribution des capacités.
La difficulté apparaît lorsque l’État est traité comme une unité cohérente avant même que cette cohérence ne soit établie. Dans un contexte de fragmentation institutionnelle, les préférences stratégiques peuvent être concurrentes, les chaînes de décision discontinues et l’usage de la force dispersé entre plusieurs acteurs. La question n’est alors plus seulement de savoir comment l’État maximise sa puissance, mais comment il devient capable de formuler et d’exécuter une stratégie commune.
Les travaux sur la doctrine militaire montrent d’ailleurs que les choix stratégiques ne résultent pas uniquement de pressions systémiques. Ils sont aussi produits par les structures organisationnelles, les intérêts bureaucratiques, les routines et les apprentissages internes (Posen, 1984). Le réalisme doit donc être complété par une analyse de la capacité institutionnelle de l’État à convertir des ressources en orientation politique cohérente.
3.2. Le libéralisme institutionnel : coopération et problème de l’appropriation
Le libéralisme institutionnel explique comment les organisations, les régimes et les règles facilitent la coopération, stabilisent les attentes et réduisent certains coûts de transaction (Keohane, 1984). Dans les politiques de sécurité, cette perspective éclaire l’importance des partenariats, des mécanismes régionaux, de la professionnalisation et de l’encadrement juridique.
Sa limite ne réside pas dans la valorisation des institutions, mais dans la tendance de certains programmes à présumer que les normes transférées produiront des effets similaires dans des environnements institutionnels différents. La littérature sur la réforme du secteur de la sécurité insiste au contraire sur l’appropriation locale, la légitimité politique et l’adéquation des réformes aux trajectoires nationales (Ball, 2001 ; Donais, 2008 ; Sedra, 2010). Une institution formellement créée peut rester faiblement opérante si elle n’est pas soutenue par des capacités, des incitations, une culture professionnelle et une autorité reconnue.
L’enjeu est donc de distinguer coopération et dépendance. Une coopération peut renforcer la souveraineté lorsqu’elle augmente les capacités d’apprentissage, de négociation et de décision. Elle peut l’affaiblir lorsqu’elle substitue durablement des priorités externes à la définition nationale des besoins ou lorsqu’elle entretient une dépendance technique sans transfert de compétences.
3.3. Le constructivisme : idées, identités et contraintes matérielles
Le constructivisme corrige utilement les lectures strictement matérielles en montrant que les intérêts ne sont pas donnés une fois pour toutes : ils se construisent à travers les normes, les identités et les interactions (Wendt, 1999). Cette perspective est particulièrement pertinente pour analyser la légitimité des institutions de défense, les récits nationaux, les représentations de la menace et les stratégies d’influence.
Les conflits contemporains confirment que la compétition porte aussi sur les perceptions, les récits et la capacité à orienter les comportements (Charillon, 2022). Cependant, l’attention portée aux idées ne doit pas conduire à minorer les asymétries matérielles, l’accès inégal aux technologies, la dépendance logistique ou la vulnérabilité financière. Dans les États postcoloniaux, les normes et les identités agissent à l’intérieur de structures de capacité fortement inégales.
Une analyse adéquate doit donc articuler le matériel et le cognitif. L’influence n’est efficace que si elle repose sur une crédibilité institutionnelle et des capacités minimales ; inversement, les ressources matérielles produisent peu d’effets stratégiques lorsqu’elles ne sont pas intégrées à une doctrine, à un récit cohérent et à une chaîne de décision légitime.
3.4. Trois angles morts transversaux
La comparaison met en évidence trois angles morts. Le premier est la présomption de consolidation étatique. Les paradigmes dominants analysent souvent l’action d’un État déjà constitué comme acteur stratégique, alors que la construction de cette capacité constitue précisément le problème central dans plusieurs contextes postcoloniaux.
Le deuxième angle mort est la séparation entre l’interne et l’externe. La notion d’extraversion montre que les acteurs domestiques peuvent mobiliser des ressources extérieures et que les influences internationales se recomposent à travers des institutions nationales (Bayart, 2000). La dépendance ne doit donc être pensée ni comme un phénomène exclusivement imposé de l’extérieur ni comme une simple faiblesse interne.
Le troisième angle mort est la dépendance cognitive. Importer des équipements ou recevoir une assistance n’entraîne pas automatiquement une perte de souveraineté. La dépendance devient stratégique lorsque l’État ne maîtrise plus la définition de ses menaces, la conception de sa doctrine, l’évaluation de ses choix ou la reproduction des compétences nécessaires à son action. C’est à ce niveau que le déficit doctrinal rejoint la question de la puissance.
4. Dépendance stratégique et déficit doctrinal
4.1. Une dépendance multidimensionnelle
La dépendance stratégique désigne une situation dans laquelle un État ne peut durablement définir, soutenir ou ajuster sa politique de sécurité sans recourir à des ressources, des cadres de pensée ou des arbitrages qu’il ne maîtrise pas. Elle ne se confond pas avec l’interdépendance, inhérente aux relations internationales. Elle devient problématique lorsque la relation réduit les options nationales, affaiblit la capacité de négociation ou empêche l’apprentissage autonome.
Cette dépendance comporte au moins trois dimensions. La dimension matérielle concerne les équipements, la maintenance, les financements, les infrastructures et les technologies. La dimension institutionnelle porte sur les structures de décision, les procédures, les dispositifs de formation et les mécanismes de coordination. La dimension cognitive renvoie à la doctrine, aux catégories d’analyse, aux données, à l’expertise et aux récits par lesquels l’État interprète son environnement.
Ces dimensions sont interdépendantes. Une autonomie doctrinale dépourvue de moyens reste déclaratoire ; des équipements sans capacité de maintenance créent une vulnérabilité ; une institution sans apprentissage reproduit des procédures inadaptées. La souveraineté stratégique ne peut donc être réduite à l’autosuffisance matérielle. Elle concerne la faculté de choisir les dépendances acceptables, d’en négocier les conditions et d’en réduire les effets contraignants.
4.2. Le déficit doctrinal comme déficit de conversion
La doctrine traduit les finalités politiques en principes d’emploi, en priorités capacitaires et en modes de coordination. Elle ne constitue ni un texte figé ni une simple reproduction de modèles étrangers. Elle organise une compréhension commune de la menace, des missions, des ressources et des limites de l’action.
Gray (1999, 2014) insiste sur la stratégie comme relation entre les fins politiques et les moyens disponibles. Freedman (2013) la présente comme un processus d’ajustement dans un environnement incertain. Ces perspectives permettent de comprendre le déficit doctrinal comme une incapacité de conversion : l’État peut disposer de ressources, de partenaires ou d’expériences opérationnelles sans parvenir à les transformer en orientation durable, en apprentissage institutionnel et en cohérence d’action.
Le déficit doctrinal se manifeste notamment par la discontinuité des priorités, l’empilement de réformes non articulées, la faible capitalisation des retours d’expérience et la dépendance envers des expertises extérieures pour définir les problèmes eux-mêmes. La réponse ne consiste pas à rejeter toute coopération, mais à organiser celle-ci autour d’objectifs nationaux explicites, d’un transfert de compétences et de mécanismes d’évaluation.
4.3. La RDC comme cas heuristique
Le cas congolais permet de formuler le problème avec netteté : la souveraineté juridique et l’importance géopolitique ne suffisent pas à garantir une souveraineté stratégique effective. Celle-ci dépend de la capacité à hiérarchiser les menaces, coordonner les institutions, produire une doctrine, négocier les partenariats et capitaliser l’expérience.
Cette observation ne vaut pas comme diagnostic empirique complet de l’appareil de défense congolais. Elle sert à identifier une tension analytique applicable à d’autres contextes : plus un État est exposé à des menaces multiples et à des interventions extérieures, plus il a besoin d’un centre de gravité doctrinal lui permettant de sélectionner les appuis, de préserver la cohérence politique et d’éviter que l’urgence ne remplace durablement la stratégie.
5. Fondements de la Théorie de la Souveraineté Stratégique et de l’Influence Défensive
5.1. Statut et définition générale
La TSSID est proposée comme un cadre théorique propositionnel destiné à analyser la construction de la capacité stratégique dans les États postcoloniaux. Elle repose sur l’idée que la souveraineté stratégique ne se mesure pas uniquement par la possession de moyens militaires, mais par l’articulation de trois capacités : formuler une orientation autonome, agir sur l’environnement de sécurité et apprendre des crises.
La TSSID peut être définie comme la capacité institutionnalisée d’un État à produire ses priorités et sa doctrine de sécurité, à protéger et façonner son environnement par des moyens défensifs légitimes, puis à ajuster ses institutions à partir de l’expérience. Ses trois piliers sont la souveraineté stratégique, l’influence défensive et la résilience adaptative.
Le modèle repose sur une logique d’interdépendance. La souveraineté sans influence risque l’isolement ; l’influence sans souveraineté peut devenir le relais d’agendas externes ; la résilience sans orientation politique peut se réduire à une adaptation réactive. L’efficacité stratégique résulte donc moins de la maximisation d’un pilier que de leur cohérence.
5.2. Premier pilier : la souveraineté stratégique
La souveraineté stratégique est la capacité de définir les finalités de sécurité, de produire une doctrine correspondante et de conserver l’autorité sur les arbitrages essentiels. Elle ne signifie ni autarcie ni refus des alliances. Elle implique la faculté de choisir les partenariats, d’en apprécier les coûts et de maintenir la primauté de la décision politique nationale.
Ce pilier comporte quatre dimensions. La dimension doctrinale concerne la formulation de concepts propres. La dimension décisionnelle renvoie à la cohérence de la chaîne politico-stratégique. La dimension capacitaire porte sur la conversion des ressources en aptitudes opérationnelles soutenables. La dimension évaluative concerne la capacité à mesurer les effets des politiques et à corriger les choix.
La souveraineté stratégique rejoint le principe clausewitzien de subordination de la guerre au politique (Clausewitz, 1832/2006). Dans les États institutionnellement fragiles, cette subordination n’est pas une donnée : elle doit être construite par des procédures, une culture stratégique et une clarification des responsabilités.
5.3. Deuxième pilier : l’influence défensive
L’influence défensive désigne la capacité d’un État à protéger son autonomie, à renforcer sa crédibilité et à orienter son environnement sans rechercher une domination hégémonique. Elle mobilise la diplomatie de défense, la communication stratégique, la coopération régionale, la production d’expertise, la légitimité normative et, lorsque cela est nécessaire, une posture de dissuasion crédible.
Le qualificatif défensif impose trois limites. Premièrement, l’influence doit servir la protection d’intérêts légitimes et la stabilisation de l’environnement. Deuxièmement, elle doit respecter le droit applicable et ne pas se confondre avec la manipulation clandestine ou la désinformation. Troisièmement, elle doit rester subordonnée à une stratégie politique explicite et à des mécanismes de responsabilité.
L’influence défensive complète la puissance matérielle. Un État peut réduire sa vulnérabilité en améliorant sa capacité à produire des récits crédibles, à structurer des coalitions, à négocier l’assistance et à faire reconnaître ses priorités. Dans cette perspective, l’influence constitue une ressource de souveraineté lorsqu’elle augmente les marges de choix plutôt qu’elle ne masque les insuffisances institutionnelles.
5.4. Troisième pilier : la résilience adaptative
La résilience adaptative est la capacité des institutions de sécurité à absorber les perturbations, à maintenir leurs fonctions essentielles et à transformer l’expérience en apprentissage. Elle va au-delà du simple retour à l’état antérieur : l’institution résiliente modifie ses procédures lorsque l’environnement révèle leur inadéquation.
Ce pilier repose sur la continuité du commandement, la redondance raisonnée des capacités, la circulation de l’information, les retours d’expérience, la formation continue et l’existence de mécanismes de révision doctrinale. La littérature sur la réforme du secteur de la sécurité rappelle que la transformation institutionnelle dépend de l’appropriation, de l’apprentissage et de la cohérence entre normes formelles et pratiques effectives (Donais, 2008 ; Sedra, 2010).
La résilience joue un rôle médiateur dans la TSSID. Elle permet à la souveraineté stratégique de survivre aux crises et à l’influence défensive de s’ajuster aux changements de perception, de partenariat ou de menace. Sans elle, la stratégie reste vulnérable à la discontinuité politique et à la répétition des mêmes erreurs.
5.5. Propositions analytiques et opérationnalisation
Afin de rendre le modèle discutable et testable, quatre propositions sont formulées. Proposition 1 : plus la production doctrinale, la décision politique et la programmation des capacités sont alignées, plus la souveraineté stratégique est élevée. Proposition 2 : l’influence défensive accroît l’autonomie lorsque ses instruments augmentent la crédibilité, la capacité de négociation et la légitimité des priorités nationales. Proposition 3 : la résilience adaptative renforce l’effet des deux premiers piliers en transformant les crises et les opérations en apprentissages institutionnels. Proposition 4 : un déséquilibre durable entre les trois piliers produit des pathologies stratégiques, notamment l’isolement, la dépendance, l’activisme sans cohérence ou l’adaptation purement réactive.
Ces propositions n’établissent pas encore des causalités démontrées. Elles fournissent une architecture de recherche. Leur évaluation nécessite de préciser des indicateurs, de comparer plusieurs cas et d’observer l’évolution des institutions dans le temps. Le tableau 1 présente une première opérationnalisation.
Tableau 1. Architecture analytique et indicateurs possibles de la TSSID
Pilier | Question centrale | Mécanismes principaux | Indicateurs possibles |
Souveraineté stratégique | Qui définit les priorités et les choix essentiels ? | Production doctrinale ; chaîne politico-stratégique ; programmation ; évaluation. | Doctrine nationale actualisée ; cohérence des plans ; maîtrise des arbitrages ; capacité d’évaluation. |
Influence défensive | Comment l’État protège-t-il et façonne-t-il son environnement ? | Diplomatie de défense ; communication stratégique ; partenariats ; expertise ; dissuasion. | Crédibilité des positions ; qualité des coalitions ; pouvoir de négociation ; confiance institutionnelle. |
Résilience adaptative | Comment les institutions apprennent-elles et se transforment-elles ? | Retours d’expérience ; formation ; redondance ; continuité ; révision doctrinale. | Délais d’adaptation ; continuité des fonctions ; intégration des leçons ; stabilité des compétences. |
Cohérence des piliers | Les trois capacités se renforcent-elles mutuellement ? | Coordination interministérielle ; pilotage stratégique ; boucles de rétroaction. | Réduction des contradictions ; continuité des priorités ; capacité à choisir et réviser les partenariats. |
Source : élaboration de l’auteur.
6. Discussion : portée, originalité et limites de la TSSID
6.1. Portée théorique et originalité de la TSSID
La portée théorique de la TSSID réside moins dans le rejet des cadres existants que dans leur réarticulation autour d’un problème souvent insuffisamment traité : la construction de la capacité institutionnelle et cognitive permettant à un État d’agir stratégiquement. Elle conserve du réalisme l’attention portée aux rapports de force, du libéralisme l’importance des institutions et de la coopération, et du constructivisme le rôle des idées, des identités et des récits. Son originalité tient à l’intégration, dans un même cadre, de l’autonomie doctrinale, de l’influence défensive et de l’apprentissage institutionnel.
Elle prolonge également la conception de la stratégie comme articulation entre fins, moyens et environnement (Gray, 1999 ; Freedman, 2013). Sa spécificité réside dans l’intégration explicite de la dépendance cognitive et de la résilience institutionnelle. La puissance n’est plus seulement un stock de ressources ; elle devient une capacité de conversion, d’influence et d’apprentissage.
La TSSID rejoint enfin les efforts visant à pluraliser la production des connaissances en relations internationales. L’endogénéité ne signifie pas l’enfermement dans une particularité locale, mais la possibilité de construire des concepts à partir d’expériences longtemps traitées comme périphériques. Elle répond ainsi à l’exigence de décentrement épistémique soulignée par Mbembe (2010) et par les travaux sur les relations internationales globales (Acharya & Buzan, 2019).
6.2. Clarifications conceptuelles et portée explicative
Trois clarifications évitent une interprétation excessive du modèle. Premièrement, la souveraineté stratégique n’est pas l’autosuffisance. Aucun État ne maîtrise seul toutes les technologies, ressources et informations nécessaires à sa sécurité. La question centrale est la maîtrise politique des choix et la capacité de gérer les interdépendances.
Deuxièmement, l’influence défensive n’est ni une simple communication institutionnelle ni une doctrine de propagande. Elle combine crédibilité, diplomatie, expertise, coopération et capacité de dissuasion, dans les limites du droit et d’une finalité de protection. Son caractère défensif doit être vérifié par la cohérence entre objectifs déclarés, instruments employés et mécanismes de responsabilité.
Troisièmement, la résilience adaptative ne doit pas légitimer une normalisation permanente de la crise. Une institution peut devenir habile à survivre sans résoudre les causes structurelles de sa vulnérabilité. L’apprentissage n’est stratégique que s’il modifie les priorités, les procédures et l’allocation des ressources.
6.3. Portée opérationnelle pour la politique de défense
Sur le plan pratique, la TSSID invite à organiser la politique de défense autour d’un cycle continu : diagnostic des menaces, formulation doctrinale, programmation des capacités, mise en œuvre, évaluation et révision. Ce cycle doit être relié à la décision politique et soutenu par des structures capables de capitaliser les retours d’expérience.
Elle conduit aussi à évaluer les partenariats selon leur contribution à l’autonomie. Un partenariat favorable à la souveraineté devrait renforcer au moins l’une des capacités suivantes : production doctrinale, formation de formateurs, maintenance, maîtrise des données, planification, recherche, négociation ou évaluation. À l’inverse, un appui qui crée une dépendance durable sans transfert de compétences devrait être considéré comme un risque stratégique.
Pour la RDC, l’utilité du modèle réside moins dans une prescription unique que dans une grille de questions : les priorités de défense sont-elles clairement hiérarchisées ? Les coopérations sont-elles rattachées à une doctrine et à une programmation nationales ? Les opérations produisent-elles des apprentissages institutionnels ? La communication stratégique renforce-t-elle la crédibilité et la légitimité de l’action publique ? Ces questions peuvent orienter des recherches appliquées et des audits institutionnels.
6.4. Limites de la TSSID et programme de recherche
La TSSID demeure exposée à plusieurs limites. Sa première faiblesse possible est l’élasticité des concepts : souveraineté, influence et résilience peuvent devenir trop larges s’ils ne sont pas associés à des indicateurs précis. La deuxième concerne le risque normatif : un gouvernement pourrait invoquer la souveraineté stratégique pour soustraire ses politiques au contrôle démocratique ou juridique. La troisième tient à la comparabilité des contextes postcoloniaux, dont les trajectoires institutionnelles restent très diverses.
Un programme de recherche doit donc tester le modèle à plusieurs niveaux. Des études de cas peuvent retracer la production d’une doctrine et ses effets. Des comparaisons entre pays peuvent mesurer la relation entre autonomie doctrinale, qualité des partenariats et capacité d’adaptation. Des entretiens auprès des décideurs, militaires, diplomates et chercheurs peuvent examiner les mécanismes cognitifs. Enfin, des analyses longitudinales peuvent vérifier si les institutions qui capitalisent leurs retours d’expérience améliorent effectivement leur cohérence stratégique.
La TSSID gagnera en robustesse si certaines de ses propositions sont infirmées, précisées ou limitées par les données. Son intérêt scientifique dépend donc de sa capacité à générer des questions vérifiables, et non de sa seule force normative.
Conclusion
L’étude montre que les paradigmes classiques des relations internationales conservent une valeur explicative importante, mais qu’ils rendent imparfaitement compte des contextes où l’État lui-même doit construire sa capacité d’action stratégique. Le réalisme éclaire les contraintes de puissance, le libéralisme les institutions et la coopération, et le constructivisme les idées et les identités. Leurs angles morts apparaissent lorsqu’ils présupposent la consolidation de l’État, séparent excessivement l’interne de l’externe ou sous-estiment la dépendance doctrinale et cognitive.
La réponse proposée est la Théorie de la Souveraineté Stratégique et de l’Influence Défensive. Présentée comme un cadre propositionnel, elle articule trois piliers : la souveraineté stratégique, qui concerne la maîtrise des finalités, de la doctrine et des arbitrages ; l’influence défensive, qui permet de protéger et de façonner l’environnement sans visée hégémonique ; et la résilience adaptative, qui transforme les crises et l’expérience en apprentissage institutionnel.
La question de recherche trouve ainsi une réponse conditionnelle : un État postcolonial peut renforcer son autonomie stratégique lorsque ses institutions parviennent à aligner la décision politique, la production doctrinale, les capacités, les partenariats et les mécanismes d’apprentissage. La souveraineté stratégique n’est ni un statut juridique suffisant ni une indépendance absolue ; elle est une capacité organisée à choisir, convertir, influencer et s’adapter.
L’apport de la TSSID réside dans cette articulation et dans les propositions qui en découlent. Sa validité doit toutefois être établie par des recherches empiriques comparatives. L’étape suivante consiste à appliquer la grille à la RDC et à d’autres États africains, à construire des indicateurs fiables et à examiner les conditions politiques, institutionnelles et éthiques de sa mise en œuvre.
En définitive, la décolonisation de la pensée stratégique ne consiste pas à rejeter les théories existantes, mais à les soumettre à l’épreuve des expériences locales, à reformuler leurs présupposés et à produire des concepts capables de guider simultanément la recherche et l’action publique.
Remerciements
L’auteur remercie les apprenants de l’École de Guerre de Kinshasa, toutes promotions confondues, dont les questions, analyses et expériences partagées dans le cadre du cours de Politique de défense d’un État ont contribué à préciser plusieurs dimensions de cette réflexion.
Financement
Cette recherche a été financée sur fonds propres par l’auteur. Aucun financement institutionnel ou externe n’a été reçu.
Déclaration de conflit d’intérêts
L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts en lien avec cette recherche, sa rédaction ou sa soumission.
Considérations éthiques et originalité
Cette étude repose exclusivement sur l’analyse documentaire de sources scientifiques accessibles. Elle ne mobilise ni données personnelles, ni participants humains, ni expérimentation animale. L’auteur déclare que le manuscrit est original, qu’il n’a pas été publié antérieurement et qu’il ne sera pas soumis simultanément à une autre revue pendant son évaluation par Regard lucide.
Contribution de l’auteur
Giscard LUNDA KITOMPA a conçu l’étude, constitué le corpus documentaire, réalisé l’analyse, formulé le cadre théorique, rédigé le manuscrit et approuvé la version finale.
ORCID
Giscard LUNDA KITOMPA : 0009-0005-4508-4820.
Références
Acharya, A., & Buzan, B. (2019). The making of global international relations: Origins and evolution of IR at its centenary. Cambridge University Press.
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