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SIGNIFICATIONS POSITIVES ATTRIBUEES AU TRAVAIL : LE CAS DES FEMMES TRAVAILLEUSES DOMESTIQUES A MASINA

Arly Kinkela , Chris Muntwani Ngay

[1] Département de Sociologie, Université de Kinshasa, email : rlkinkele@gmail.com

[2] Département de Sciences Politiques, Université de Kinshasa, email : chrisngay207@gmail.com


Résumé 

Les femmes travailleuses domestiques sont souvent présentées comme étant socialement marginalisées dans le discours savant sur le travail à travers le monde entier. Bien que plusieurs études soient menées sur ces femmes en République démocratique du Congo, il n'existe aucune attention sur la discussion concernant les perceptions positives qu’elles attribuent à leur métier de domestique. Il va sans dire que la tâche de ce travail est de combler cette lacune par une approche critique et réfléchie sur les significations que les femmes travailleuses domestiques à Masina Sans Fil attachent à leur emploi. Cette étude provient d’une recherche qualitative sur la domesticité et la précarité professionnelle. Ses résultats révèlent qu’elles accèdent à des emplois dans l’informalité et la précarité totale. Paradoxalement, ces femmes ont une considération positive de l’essence et du rôle de leur travail. Pour mieux comprendre un tel paradoxe, l’usage d’un corpus de théories sur la signification du travail a permis à ce travail de soutenir que la marginalisation sociale de la domesticité et sa précarité totale n’excluent pas l’existence de sa considération positive par des acteurs qui l’exercent dans l’espace et dans le temps.

Mots-clés : femmes travailleuses domestiques, domesticité, précarité professionnelle, signification du travail, marginalisation sociale.

Abstract 

Women domestic workers are often portrayed as socially marginalized in scholarly discourse on work around the world. Although several studies are being conducted on these women in the Democratic Republic of Congo, there is no attention to the discussion regarding the positive perceptions they attribute to their work as domestic workers. Needless to say, the task of this work is to fill this gap with a critical and thoughtful approach to the meanings that women domestic workers at Masina Sans Fil attach to their jobs. This study is the result of qualitative research on domesticity and job insecurity. Its results reveal that they access jobs in informality and total precariousness. Paradoxically, these women have a positive view of the essence and role of their work. To better understand such a paradox, the use of a corpus of theories on the meaning of work has enabled this work to argue that the social marginalization of domesticity and its total precariousness do not exclude the existence of its positive consideration by actors who exercise it in space and time.

Keywords : women domestic workers, domesticity, professional precariousness, meaning of work, social marginalization.

 

  

Introduction

Notre attention a été captivée un jour par la conversion de deux femmes qui étaient toutes fières de travailler comme domestiques dans des familles riches de la commune de Masina à Kinshasa. Elles ne cessaient de dire qu’elles étaient contentes de travailler comme domestiques plutôt que de se faire déshonorer en se prostituant. Cela nous a poussés à mener la présente étude pour explorer les significations positives que les femmes travailleuses domestiques accordent à leur métier lequel est, par son essence, marginalisé dans la société congolaise.

À cette fin, l’emploi de la méthode qualitative, fondée sur des interviews et des conversations non officielles, nous a permis de constater que, malgré les conditions difficiles du travail et la marginalisation sociale de la domesticité, nos enquêtées attribuent des significations positives à leur travail en raison des rôles économiques, socioculturels et psychologiques qu’il joue dans leur vie.

De tels résultats et tout le contenu de cette recherche ne pouvaient être encapsulés que par l’emploi des théories sur la signification du travail afin d’arguer que la marginalisation sociale de la domesticité et sa précarité totale n’excluent pas l’existence d’une considération positive par des acteurs qui l’exercent dans l’espace et dans le temps. Ainsi, ce travail couvre un aspect très négligé par la littérature existante sur la domesticité et la précarité professionnelle au Congo. Pour le comprendre, il sied de lire les sections suivantes.

1.     Cadre méthodologique, conceptuel et théorique 

Cette première section de ce travail tourne autour de ses assises méthodologiques, conceptuelles et théoriques. Du point de vue méthodologique, elle présente et justifie l’usage de la méthode qualitative et des diverses techniques de collecte de données dans ce travail. Ensuite, elle se concentre sur les définitions et les opérationnalisations des concepts de domesticité et de précarité professionnelle. Enfin, la section justifie la raison d’être du déploiement des théories sur les significations du travail.

 

 

 

1.1 Méthodologie 

Pour comprendre comment les femmes travailleuses domestiques perçoivent leur précarité professionnelle, nous avons mené une qualitative, basée sur l’utilisation de certaines techniques d’enquête, auprès 35 femmes travailleuses domestiques dans ville de Kinshasa, précisément dans la Commune de Masina au quartier Sans Fil, en 2019.

Notre choix porté sur cet espace se justice par deux raisons interconnectées. D’une part, la Commune de Masina a été pendant longtemps l’un des endroits pourvoyeurs des manœuvres, sinon de la classe ouvrière, de Kinshasa.  Bien qu’elle expérimente une petite gentrification urbaine, surtout au quartier Sans Fil, cette commune conserve jusqu’alors ses caractéristiques originelles d’un milieu très modeste de la périphérie de Kinshasa. Cela revient à dire qu’elle demeure encore l’un des réservoirs de la domesticité à Kinshasa.

D’une part, cette fusion entre la gentrification ou un petit embourgeoisement de certains habitants de Masina et la pérennisation de l’extrême paupérisation d’une bonne partie de ses habitants fait de Masina une commune exceptionnelle dans la dynamique de la domesticité. Cette exception se résume par ses capacités à la fois de fournir des domestiques a d’autres communes mieux nanties et de les recevoir provenant de son intérieur ou extérieur.

C’était dans une unité géographique que nous avons interviewé 35 femmes domestiques. Dans l’ensemble, ces femmes avaient un bas niveau d’instruction. Par exemple, 22 enquêtées (plus de 63%) étaient des analphabètes et 2 seulement (6%) étaient du niveau primaire alors que 11 (21%) avaient pu terminer les études secondaires. En termes d’âges, le plus nombreuse, 18 personnes (52%) avaient moins de 31 ans. Elles étaient suivies de 12 personnes (34%) appartenant à la tranche d’âge entre 30 et 35 ans. Finalement, celles de plus de 35 ans ne représentaient que 5 personnes (15%)  des femmes enquêtées.

En effet, nous avons déployé plusieurs techniques de collecte des données auprès des enquêtées précitées. En ce sens, l’usage des interviews compréhensives nous a permis d’obtenir des informations riches sur leur précarité professionnelle, marquée par des conditions du travail quasi-inhumaines et une extrême exploitation professionnelle.

Ces 35 femmes domestiques ont été sélectionnées à travers l’échantillonnage en boule de neige. Etant donné les suspicions et les stéréotypes liées au travail domestique à Kinshasa, certaines filles avaient honte d’afficher leurs statues de domestiques en acceptant de dialoguer avec nous. Cependant, d’autres femmes nous considéraient comme une panacée ou des personnes providentielles pouvant résoudre leur situation de précarité professionnelle. Pire encore, certains employeurs de quelques femmes domestiques nous suspectaient d’être des agents de service de sureté, en investigation sur le travail au noir.

Dans ce contexte, le choix rationnel était de demander à certaines enquêtées, que nous avions déjà interviewées, de nous indiquer leurs semblables, dans leurs réseaux de solidarité, qui pouvaient accepter de nous répondre. C’était ainsi que nous avions obtenu les 35 femmes susmentionnées, comme notre unité sociologique.

Dans l’ensemble, nos questions étaient axées sur les sous-thèmes ci-après .

-         Les questions relatives à l’identification des enquêtés ;

-         Les informations sur les situations socioéconomiques des familiales des enquêtés ;

-Le troisième sous-thème se rapporte à la domesticité ;

-   Les conditions de travail des femmes domestiques ;

-         Les facteurs de précarité professionnelles des femmes domestiques ;

-         Enfin, le dernier sous-thème porte sur la conception positive du travail qui est, cependant, stigmatisé par la société.

Après cette collecte de données, nous avons procédé par un dépouillement manuel, lequel était suivi d’encodage et de décodage et surtout d’une analyse thématique.

Par ailleurs, ces données obtenues sur le terrain d’étude ont été complétés par une recherche documentaire approfondie sur les multiples thématiques et enjeux relatifs à la domesticité et à la précarité professionnelle. C’est pourquoi il est crucial de définir ces deux concepts à la sous-section suivante.

1.2 Domesticité et Précarité 

Pour mieux cerner la quintessence de ce travail, deux concepts-clés méritent d’être bien définis avant de continuer notre analyse. Il s’agit bien entendu des concepts de domesticité et celui de précarité.

En effet, d’après la convention n° 189 du BIT, la domesticité est l'ensemble des employés affectés au service d'une personne ou d'une famille. Un travailleur domestique est une personne qui travaille dans le cadre de la résidence. En d’autres termes, cette expression désigne toute personne de genre féminin ou masculin exécutant un travail domestique dans le cadre d'une relation de travail au sein de ou pour un ou plusieurs ménages (Bureau International du Travail 2011).

Cette définition officielle de la domesticité est un outil très important pour comprendre les dimensions, les composantes et les indicateurs du terme femmes domestiques œuvrant dans la commune de Masina. En fait, ces femmes congolaises sont au service domestique, de nature informelle – sans contrat écrits, dans des résidences appartenant aux personnes ou familles congolaises. Vu le seuil de l’informalité dans la domesticité au Congo, ces femmes sont souvent exposées à une incommensurable precarite professionnelle.

Le concept de précarité professionnelle est multidimensionnel, dynamique et grandiloquent. Dans le cadre de ce travail, nous nous referons la définition proposée par Serge Paugam et Guy Standing. D’après Serge Paugam (2003), la precarite existe quand on exerce une activité professionnelle dévalorisante, faiblement rémunérée ne permettant pas à l'individu de se construire une identité professionnelle et sociale signifiante. Dans un autre ouvrage publié une année avant le précité, Paugam (2002) déclarait que la précarité était liée à une activité professionnelle qui empêche le travailleur de sortir véritablement de la pauvreté et qui apporte peu de reconnaissances et considérations sociales.

Cependant, Guy Standing (2012) définie ce concept de façon plus approfondie en se basant sur ensemble d’employés se retrouvant dans cette catégorie a cet ère de la globalisation de ce phénomène. D’après lui, c’est l’ensemble d’employés appartenant à une classe professionnelle, appelle classe dangereuse, très exploité, vivant aux bas-fonds de la société et dans l’extrême aliénation sans le soutien de l’Etat . De façon générale, ils subissent les affres du travail flexible, de la sous-traitance, de l’insécurité professionnelle et les mauvaises conditions de travail (Standing and Gaboriaud 2019).

Ces définitions fournissent des éléments essentiels pour l'opérationnalisation du concept de précarité dans le cadre spécifique de cette étude. En effet, les femmes concernées exercent une activité qui est fortement stigmatisée et dévalorisée par la société congolaise, à tel point que certains termes utilisés pour les désigner, tels que « boy » ou « mwana musala », sont perçus comme des expressions désobligeantes, discourtoises et dérogatoires.

De surcroît, elles vivent dans un état de pauvreté extrême. À cela s’ajoute leur exposition et leur vulnérabilité face à l’exploitation professionnelle, aux conditions de travail défavorables et à l’insécurité professionnelle, résultant de l'absence ou de l'insuffisance de soutien étatique. Paradoxalement, toutes ces situations quasi-misérables, engendrées par une précarité professionnelle absolue, ne les empêchent pas d'attribuer des significations positives à leur travail.

1.3 Théories sur la signification positive du travail

Un corpus des théories sur la signification du travail postule que les sens que les travailleurs attribuent à leur travail varient et dépendent de leur perception de la fonction que jouent leur métier. D'un point de vue économique, les travailleurs considèrent leur profession comme significative lorsqu'elle leur permet de bénéficier du bien-être économique, de l'autonomie financière et de la richesse. En revanche, les travailleurs jugent leur profession dénuée de sens lorsqu'elle ne satisfait pas leurs divers besoins économiques (Muchinsky 2003; Park 2008; Timmons and Fesko 2004). 

Concernant les fonctions psychologiques et sociales du travail, deux fonctions psychologiques majeures de l'emploi avaient été identifiées : manifeste et latente. Alors que la fonction manifeste est attribuée aux récompenses financières du travail, la fonction latente existe quand le travail sert à structurer le temps, à offrir des expériences partagées et des contacts sociaux, à promouvoir des objectifs sociaux, à accorder statut et identité, et à proposer des activités régulières .

Dans ce contexte, le travail est perçu comme source de contacts sociaux (Morin 2004; Rasmussen and Elverdam 2008; Ros et al. 1999),  d’appartenance à une communauté (Morin 2004; Morse and Weiss 1995), de responsabilités et de buts (Morse and Weiss 1995; Williams et al. 1975), de sécurité (Morin 2004; Ros et al. 1999), de pouvoir (Freedman and Fesko 1966; Rasmussen and Elverdam 2008; Timmons and Fesko 2004), de l'estime de soi (Loscocco and Kalleberg 1988; Woodward 2008).

En puisant sur ces préceptes théoriques, ce travail démontre que les significations positives attribuent à la domesticité par des femmes travailleuses domestiques dans la Commune de Masina sont fonctions d’importants rôles économiques, socio-culturels et the psychologiques que leurs professions jouent dans leur vie. Dans ce contexte, il est rationnel de soutenir que la marginalisation sociale d’une profession et sa précarité existentielle ne conduisent pas nécessairement à sa déconsidération par des acteurs qui l’exercent, même dans l’extrême paupérisation, l’informalité sans lendemain et l’insécurité professionnelle illimitée. Cet aspect de la réalité sur la domesticité et sa précarité, a notre modeste connaissance, n’a pas encore attiré des érudits travaillant sur cette question au Congo. La suivante revue de la littérature nous en dira plus.

1.   De la domesticité au Congo

Il existe une abondante littérature sur la domesticité, vulnérabilité et précarité Des travailleuses domestiques Au Congo et particulièrement à Kinshasa. Dans l'ensemble, les auteurs ont se sont appesantis sur quatre thématiques : des problèmes purement légaux, des causes d’intégration à cette profession, ses avantages et ses problèmes. Dans les lignes suivantes, nous allons parcourir ces différentes thématiques pour montrer leurs portées et limites afin de mettre en exergue la particularité de cet article en expliquant la signification positive que ces femmes domestiques attribuent à leur profession.

En effet, il a été démontré que l’Organisation Internationale du Travail recommande aux Etats, à travers La convention n°189 de 2011portant sur le travail décent pour les travailleurs domestiques, de protéger légalement ces personnes. Autrement dit, Cette convention fixe les principes fondamentaux persuadant des Etats de prendre une série de mesure en vue de faire du travail décent une réalité pour les travailleurs domestiques (Ayikaba 2024; Khenge and Muanza 2023; Bureau International du Travail 2011). Cependant, Ayikaba (2024) et Khenge and Muanza (2023) signalent que la RD Congo ne l’a pas encore ratifié ; par consent, ces filles travailleuses domestiques sont retrouvent comment des victimes toutes désignées des maltraitances orchestrées par leurs employeurs.

En sus ces problèmes légaux, il a été indiqué que les principales causes qui poussent ces filles à intégration à cette profession sont, entre autres, l’extrême pauvreté de la population congolaise, particulièrement des filles originaires des milieux défavorises (Nambuwa Bila Lenge 2021; Ayikaba 2024), le taux très élevé du chômage et surtout l’oisiveté parmi des jeunes (Ayikaba 2024; Khenge and Muanza 2023) et le faible niveau d’instruction offrant peu d’opportunités pour l’accès aux emplois rémunérateurs et décent (Ayikaba 2024; Kashimwabi 2005). De plus, Kahuyege (2025) révèle qu’il se développe une pressante demande de ces filles sur le marché d’emploi parce que plusieurs couples, de la classe moyenne et des élites, sont employées ; et, ont besoin d’elles pour veiller aux enfants.

Par ailleurs, le plus grand problème relatif à ce métier est l’ensemble des difficultés que ces filles rencontrent dans leur profession. Elles sont des, d’après plusieurs études (Ayikaba 2024; Kahuyege 2025; Khenge and Muanza 2023), des victimes de l’exploitation professionnelle à outrance, des traitements médiocres tels que les sous-paiements, les diverses formes de violence, les harcèlements sexuels, etc. Plus grave encore, elles sont vulnérables, travaillant souvent dans des conditions du travail difficiles, sans pourtant avoir accès à la protection sociale. Dans ce contexte, Kahuyege (2025) et Ayikaba (2024) déplorent que ces filles se retrouvent dans une sorte de bourbier de l’exploitation professionnelle, marqué par une absence totale de la protection de l’Etat Congolais.

À la lumière de ce qui précède, notre attention se porte sur les aspects positifs de la domesticité tels qu'ils sont vécus par les femmes travailleuses domestiques de Masina. Bien que ce travail soit socialement marginalisé et stigmatisé, le corpus croissant de la littérature ne met pas en évidence ses avantages, tels que la source de revenus, ainsi que les opportunités de recevoir des dons et des legs au nom de la solidarité africaine en cas de problèmes ou de difficultés. De même, ce métier offre des perspectives à ces femmes auprès des autorités politiques et des personnalités influentes au Congo.

Ainsi, ce qui nous distingue des autres études et constitue notre originalité est le fait de considérer les significations positives que ces femmes travailleuses domestiques attribuent à leur métier, malgré leur sous-estimation sociale. En effet, les études existantes n'ont pas accordé suffisamment d'attention à cet aspect du problème que nous abordons dans cet article.

Il est donc nécessaire de commencer par analyser les processus d’intégration professionnelle de ces femmes ainsi que les conditions de leur travail, avant de procéder à l'exploration des significations positives qu’elles attachent à leur profession.

1.     Accès à la domesticité 

Cette étude a identifié un bon nombre de facteurs contribuant à l’insertion professionnelle des filles domestiques dans la commune de Masina, en l’occurrence le chômage, l’extrême pauvreté, le faible niveau d’instruction et les pesanteurs socio-culturelles. Notre recherche a également révélé que l’usage des réseaux et des niches ethnico-professionnelles facilite la circulation des informations sur les offres d’emploi dans le domaine de la domesticité.

 

Comme annoncé précédemment, concernant les facteurs poussant des femmes vers la domesticité, nos enquêtées (plus de 80 %) ont mentionné le chômage, la pauvreté extrême, les pesanteurs socio-culturelles et le faible niveau d’instruction.

En effet, le terme « chômage » revenait fréquemment dans la majorité de nos interviews. Certaines de nos enquêtées, qui avaient un niveau élevé d’instruction, signalaient que se tourner vers la domesticité était l’unique choix face au chômage à Kinshasa. Pour les analphabètes, la domesticité était perçue comme l’emploi adéquat par rapport à leur niveau d’instruction, mais elles déploraient les méfaits du chômage.

Ce dernier était également lié à la vie misérable de ces femmes, qui n’avaient que peu de possibilités d’échapper à la pauvreté. L’insertion professionnelle dans le domaine de la maintenance de surface était une voie favorable pour trouver, ne serait-ce que, un toit et des repas.

Quant aux pesanteurs socio-culturelles, certaines enquêtées se sentaient contraintes de rechercher un travail dans la domesticité en raison de la pression et de la marginalisation sociale exercées contre les femmes oisives ou désœuvrées, surtout si elles étaient célibataires. Elles sont souvent assimilées par défaut à celles qui s’adonnent à la débrouille, à la prostitution ou au banditisme du grand chemin. L’accès à l’emploi apparaît comme une sorte d’antidote face à ces pesanteurs socio-culturelles.

En outre, le secteur de la domesticité reste dominé par l’informalité dans tous ses aspects, surtout dans les procédures d’accès à l’emploi. D’après nos enquêtées, le recours aux liens de solidarité sociale et aux réseaux des niches ethnico-professionnelles permet de trouver des informations sûres concernant des opportunités d’emploi. Elles ont toutes avoué avoir obtenu ces informations par la voie traditionnelle du bouche-à-oreille. Dans l’ensemble, ces informations circulent principalement dans des niches ethnico-professionnelles constituées de femmes provenant d’une même province ou région (le Grand Bandundu) et exerçant le même métier (la domesticité).

Eu égard à cela, certaines personnes pourraient estimer que cette pratique persiste parce que le secteur de la domesticité se situe dans l’informalité la plus stigmatisée de la société congolaise. Un tel raisonnement s’avère peu convaincant, car plusieurs études montrent que les Congolais trouvent généralement des informations sur les postes vacants dans des institutions formelles ou informelles, privées ou publiques, en recourant aux réseaux de solidarité ou sources informelles (Ayimpam 2014; Kankwanda et al. 2014; Mastaki and Ngoange 2006; Yoka 2001; Inaka 2025). Bien que des offres d’emploi soient officiellement publiées, l’usage du réseautage informel prime souvent sur les voies officielles.

D’ailleurs, de telles offres sont souvent mises dans le domaine public uniquement pour remplir certaines formalités officielles. En réalité, des informations véritablement crédibles et précises circulent quasi-secrètement dans des officines, des églises, des restaurants, des salons, etc. La circulation de ces informations est souvent façonnée par les puissances des solidarités d’appartenance politique, ethnique, religieuse, amicale, familiale, etc. Bref, s’il convient de nous référer Jean-Pierre Olivier de Sardan (Chauveau et al. 2001; De Sardan 2004; De Sardan 2014, 2015), nous arguons que trouver des informations sur des postes vacants par des voies informelles, voir illégale, est une norme pratique dans tout le marché du travail de la république démocratique du Congo.

1.    Soumission à la precarite professionnelle 

Une abondante littérature place la domesticité dans la catégorie de 3D occupations : c’est-à-dire une occupation difficile, dangereuse et dégradante (Barker and Jewitt 2022; Berkelaar et al. 2012; Porru and Baldo 2022). En effet, les enquêtées ont déplorée que l’on leurs donne beaucoup de taches. Hormis ces lourdes taches, le plus grand problème est relatif à la modicité de leur rémunération. Plus grave encore, l’exploitation professionnelle et les abus du patronat s’exacerbent lorsqu’il y a des arriérés de salaires et l’absence des primes.

D’après nos enquêtées, malgré leurs plusieurs taches liées à la garderie des enfants, au nettoyage des vêtements, a la préparation des nourritures et à la maintenance des surfaces, les domestiques perçoivent rarement un salaire de plus de 50 dollars américains. Le tableau No1 sur le revenu mensuel des enquêtées nous en informe plus. 

 

Tableau No1. Revenu mensuel des enquêtées

 

Revenu mensuel

Effectif

%

30.000Fc

6

16,7

50.000Fc

15

41,7

80.000Fc

8

22,2

100.000Fc

6

16,7

Total

35

100

 

Un autre fait rendant les conditions de travail de ces femmes très difficile est l’absence de la mobilité sociale ascendante, car il arrive rarement qu’une domestique monte en grade supérieur. Cette réalité est formée liées avec la vulnérabilité professionnelle que ces femmes vivent journellement. Elles déplorent, en effet, qu’elles ne savent pas à quel saint se vouer, bien qu’elles subissent les affres de l’exploitation professionnelle, d’harcèlement sexuel, de plusieurs suspicions (d’être accusée des voleuses, des commères et colporteuses, des sorcières), des abus de confiance, des viols de contrats verbaux.

Bien que le code du travail et l’Inspection Générale du Travail soient instituées pour assurer la protection des travailleurs informels (tels que ouvriers, des manœuvres, des filles ou femmes domestiques), l’accès à ces aux services de cette institution ne semble pas être à la portée de ces femmes. Autrement dit, elles ignorent non seulement leurs droits, mais ne sont pas informées sur les habiletés de cette Inspection pour protéger des travailleurs.

De plus, l’absence du syndicalisme structuré, effectif et spécial pour la domesticité consolide la vulnérabilité de ce domaine ; par conséquent, elle pérennise la précarité des femmes domestiques. Ces dernières continuent à manquer des protections socio-professionnelles élémentaires tels que la souscription à la protection sociale de la Caisse Nationale de la Sécurité Sociale (CNSS), des contrats du travail écrits et l’appui syndical, comme la quasi-totalité de la classe ouvrière congolaise.

1.   Significations positives de la domesticité 

Cette étude a révélé que certaines conceptions de nos enquêtées concernant leurs fonctions professionnelles influencent les significations qu’ils attribuent à leur travail. Beaucoup d’entre elles estiment que plus leur travail joue un rôle positif dans leur vie, plus ils ont de sens, tandis que d’autres considèrent leur métier comme dénué de sens lorsqu’ils ne jouent pas un rôle significatif dans leur vie. Dans ce contexte, cette étude a identifié quelques fonctions de travail, à savoir la fonction économique, la fonction sociale et la fonction psychologique.  

Sur le plan économique, certains informateurs considèrent que leur emploi est important car il s’agit de sources de faibles revenus, mais aussi de bénéfices matériels intéressants. Il en va sans dire que la plupart d’entre elles ne sont pas satisfaites de leurs revenus. Malgré cela, elles ont confirmé qu’elles aiment leur travail et espèrent que leurs conditions de travail s’amélioreront un jour.

En ce qui concerne la fonction sociale du travail, ce travail est perçu comme significatif lorsqu’il sert de véhicule pour l’acquisition de relations sociales positives, la socialisation dans un environnement plus aisé et la contribution à l’humanité. La plupart d’enquêtées estiment que leur travail est significatif car il leur permet de rencontrer des gens, d’élargir leur cercle d’amis et de développer des relations avec certaines élites politiques congolaises. Par exemple, une travailleuse domestique était fière de mentionner les noms de députés qu’elle avait rencontrés grâce à son travail.

« Mon travail chez Mr. L’honorable me permet de rencontrer de grands noms venus de tout le Congo. Songolo était là la semaine dernière. Je l’ai vue. […] Fakala, nous avons même parlé entre nous».

Les enquêtées considèrent le travail comme significatif lorsqu’il contribue à l’humanité. La plupart des interviewés ont mis en avant cette vision philanthropique du travail. Par exemple, une informatrice de plus de 35 ans a déclaré que son travail est important, car elle l’aide à servir les autres, en particulier les jeunes mariés de la classe moyenne.  La plupart de ces couples sont composés de conjoints qui travaillent çà et là. Il leurs est très difficile de trouver des personnes capables de s’occuper de leurs enfants. Par conséquent, cette profession est perçue comme contribuant à l’éducation et à l’intégration de ces jeunes enfants. 

En ce qui concerne les fonctions psychologiques du travail, des informateurs de tous âges affirmaient que leur travail est important car il est une passion, une partie de leur vie, une source de pouvoir et un moyen de réalisation de soi. Par exemple, une informatrice peu instruite a dit que son travail est sa passion et une partie de sa vie parce que c’est la seule chose qu’elle sait faire parfaitement. Une autre qui était si fière de dire qu’elle se sentait si puissante quand son patron et ses proches prenaient en compte la plupart de ses opinions et conseils sur les questions familiales. De plus, un nombre considérable d'enquêtées ont mentionné que leur travail était un moyen de réalisation de soi. Cela signifie que leur travail les aide à s'accomplir, à atteindre des objectifs précieux, à renforcer leur estime de soi et à développer un sens de leur vie.

 


 

Conclusion

Cette étude sur des significations positives que les femmes travailleuses domestique attribuent à leur travail, dans le domaine de la domesticité dans la ville de Kinshasa, précisément dans la commune de Masine. Elle a offert à l’académie une nouvelle dimension des considérations importantes du métier susmentionné par ses actrices, bien qu’elles soient socialement marginalisées et professionnellement maltraitées.

L’apport de la méthode qualificative, associée avec des interviews compréhensives, a permis de découvrir que ces femmes trouvent du travail par des voies strictement informelles, lesquelles sont intrinsèquement liées à l’essence même de leur métier à Kinshasa. Etant exposées à une multitude de maltraitances et une précarité professionnelle a outrance, elles sont des victimes toutes désignées des employeurs sans scrupule dans une société qui agit comme étant très hostile à leur protection. 

Contre toute attente, il a été démontré que certaines de ces femmes ont des significations très positives de leur métier. Quoi que la domesticité soit catégorisée parmi des métiers socialement marginalisés due à leur precarite, nous enquêtées ont révèlee que leur métier est une source de revenus, de la croissance des capitaux sociaux et d’une forte estime de soi.  La compréhension d’un tel travail a été rendue possible avec le déploiement d’un lot de théories sur la signification du travail.

Par ailleurs, il convient de signaler que notre travail est de très loin d’une petite portée à telle enseigne que ses résultats ne peuvent pas être généralisables et transférables partout. Toutefois, d’aucuns ne s’inscrirons pas en faux contre ses apports particuliers dans la communauté des chevaliers de la science. Cela n’exclut pas qu’un appel vibrant soit lancée à l’endroit cette communauté pour que des recherches approfondies, de moyennes ou longues portées soient menées pour l’amélioration de ce métier, très importante pour la survie sociale, mais existant dans la marginalité sociale absolue.

 

 

 

 


Références


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