L’ALIMENTATION COMME LEVIER DE PUISSANCE DANS L’ORDRE INTERNATIONAL CONTEMPORAIN : LECTURE GÉOPOLITIQUE DU CAS CONGOLAIS
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DEADE TANAKULA Gérardine
Département des Relations Internationales, Université de Kinshasa.

Résumé
Dans l’ordre international contemporain, l’alimentation s’impose progressivement comme un champ stratégique de la puissance étatique. Longtemps cantonnée aux politiques de développement ou à la sécurité humaine, elle apparaît désormais comme un facteur central de souveraineté, de stabilité politique et d’influence géopolitique. Cet article propose une lecture géopolitique du cas de la République Démocratique du Congo (RDC), en analysant comment la dépendance alimentaire constitue une vulnérabilité structurelle de puissance, malgré un potentiel agroécologique exceptionnel. À partir d’une approche fondée sur la théorie de la puissance, l’étude montre que l’insécurité alimentaire congolaise relève moins d’un déficit productif que d’un déséquilibre stratégique hérité de l’histoire et perpétué par les logiques contemporaines de l’ordre alimentaire mondial. En puisant sur une démarche méthodologique qualitative, basée sur une recherche documentaire, l’article soutient que la souveraineté alimentaire représente un levier décisif de recomposition de la puissance congolaise à l’échelle nationale, régionale et internationale.
Mots-clés : Alimentation, Puissance, Géopolitique, République Démocratique du Congo, l’ordre international contemporain.
Abstract
In the contemporary international order, food is increasingly emerging as a strategic field of state power. Long confined to development policies or framed within the concept of human security, it now appears as a central factor of sovereignty, political stability, and geopolitical influence. This article offers a geopolitical reading of the case of the Democratic Republic of the Congo (DRC), analyzing how food dependence constitutes a structural vulnerability of power despite the country’s exceptional agroecological potential. Drawing on an approach grounded in power theory; the study shows that Congolese food insecurity stems less from a productive deficit than from a strategic imbalance rooted in history and perpetuated by the contemporary logics of the global food order. Drawing on qualitative method, based on a desk-research, this article argues that food sovereignty represents a decisive lever for the reconfiguration of Congolese power at the national, regional, and international levels.
Keywords: Food, Power, Geopolitics, Democratic Republic of Congo, contemporary international order.
Introduction
La puissance des États est traditionnellement appréhendée à travers des indicateurs militaires, économiques ou diplomatiques (Badie, 1992). Pourtant, les crises globales récentes pandémies comme covid 19, conflits armés le cas de la crise ukrainienne, perturbations logistiques, inflation alimentaire ont mis en lumière une dimension longtemps sous-estimée de la puissance : la capacité à nourrir durablement sa population. Ainsi, les éléments constitutifs de la puissance étatique ne cessent d’évoluer. L’alimentation apparaît désormais comme un enjeu stratégique majeur, révélateur des vulnérabilités profondes des États dans un système international marqué par l’interdépendance asymétrique.
Dans ce contexte, la République Démocratique du Congo constitue un cas paradigmatique. Malgré l’ampleur de son territoire, la diversité de ses écosystèmes et l’abondance de ses ressources naturelles, le pays demeure structurellement dépendant des importations alimentaires (Michel et al., 2022). Compte tenu de la croissance démographique et de l’évolution des besoins alimentaires, les importations totales de produits alimentaires ont été multipliées par six entre 2000 et 2019. La valeur de ces importations, estimée à 125,4 millions USD en 1961, a atteint plus de 2,5 milliards USD en 2019, soit une hausse de 1 894 % (FAO 2021 citee par Michel et al., 2022). Ces importations absorbent une part importante des réserves de devises, dans un contexte économique particulièrement contraint. Par ailleurs, entre 2012 et 2015, les importations alimentaires ont atteint près de huit millions de tonnes, dominées par le poisson (14 %), le sucre (12 %) et les céréales (51 %) (PAM, 2017).Cette situation pose une question géopolitique centrale qui est celle de savoir comment expliquer la faiblesse nourricière d’un État doté d’un potentiel agricole parmi les plus importants au monde ? Est-il une négligence étatique, un problème structurel ?
L’hypothèse soutenue est que l’alimentation constitue un révélateur privilégié des rapports de puissance. La dépendance alimentaire congolaise traduit une incapacité structurelle à transformer les ressources territoriales en capacité stratégique. Dès lors, analyser l’alimentation à partir de la théorie de la puissance permet de dépasser les lectures technicistes et de mettre en lumière les dimensions politiques, historiques et géopolitiques de la vulnérabilité congolaise.
Cet article adopte une démarche méthodologique qualitative et analytique, ancrée dans une lecture géopolitique critique des systèmes alimentaires contemporains. L’objectif méthodologique n’est pas de produire une évaluation technico-économique du secteur agricole congolais, mais de comprendre comment l’alimentation s’inscrit dans les rapports de puissance et de dépendance au sein de l’ordre international.
Par ailleurs, la partie restante de l'article se présente comme suit : la première section justifie l’importance de la théorie de la puissance comme l’outil analytique pour expliquer le phénomène étudié. Bien plus, elle explique les assises méthodologiques de cette recherche, en insistant sur l’importance de la méthode qualitative, analytique et explicative. Elle est suivie d’une explication et clarification des concepts-clés de cette étude. Il s’agit nomment de définir et de démontrer les corrélations entre les concepts d’alimentation et de puissance, nécessaires pour la compréhension de l’étude. La troisième section offre un panorama historique de la vulnérabilité nourricière congolaise depuis la colonisation jusqu’à nos jours. Ensuite, une analyse approfondie sur le paradoxe nourricier congolais constitue le point central de la quatrième section. Finalement, la dernière section démontre comment et pourquoi la dépendance alimentaire s’impose comme un levier de puissance dans l’ordre mondial contemporain.
1. Approche théorique : une lecture de la puissance et de la géopolitique alimentaire
Comme il est dit par des auteurs tels que Rayon Aron dans son ouvrage paix et guerre entre les nations (Aron, 2004), Hans J. Morgenthau, Joseph Nye, Susan Strange, David Baldwin, Robert Dahl pour ne citer que ceux-là, en faisant démontrer l’aspect réaliste des relations internationales, que la puissance est la capacité, matérielle et symbolique, d’un acteur à influencer durablement les choix d’autrui, soit par la contrainte, soit par l’attraction, ou par le contrôle des structures qui organisent le système international. Voici quelques postulats communs : la puissance est relationnelle, elle est la capacité d’influencer ou de contraindre l’autrui, elle ne se limite pas à la force militaire, elle peut être structurelle, et enfin, elle est contextuelle et stratégique. Ainsi, les acteurs internationaux sont en quête de puissance pour influencer, contraindre ou attirer les autres. Cette puissance se manifeste non seulement par la force militaire ou économique, mais aussi par le contrôle des normes, des ressources et des dépendances. L’article présent s’inscrit dans une approche géopolitique interprétative, mobilisant la théorie de la puissance comme cadre analytique central (McMichael, 2013).
Cette perspective considère l’alimentation non comme un simple produit de consommation ou un indicateur social, mais comme une ressource stratégique participant à la capacité d’un État à préserver son autonomie, sa stabilité interne et son influence externe (Le Bel & Houdart, 2022).
Pouvons-nous réellement parler de la souveraineté d’un Etat quand ce dernier dépend à cent pourcent des importations pour nourrir sa population ? En effet, les importations ne sont pas mauvaises dans la logique des choses, car selon la conception de la sécurité alimentaire, un Etat peut recourir aux importations sélectives pour combler le déficit alimentaire au sein de son territoire. Dans ce cas, l’importation ne pose aucun problème dans la mesure où nous sommes dans un monde globalisé, rien ne reste enclavé. Mais ces importations deviennent nocives quand il s’agit de tout importer pour se nourrir sans aucune autonomie.
Ainsi, dans le cadre de cette étude, la puissance est entendue dans une acception multidimensionnelle, intégrant à la fois :
- la maîtrise des ressources territoriales,
- la capacité institutionnelle de régulation,
- l’autonomie décisionnelle dans les échanges internationaux,
- et enfin, la résilience face aux chocs exogènes.
Cette posture théorique permet de dépasser les approches strictement développementalistes pour inscrire l’alimentation dans une logique de rapports de force et de hiérarchies internationales. Dans cette perspective, plusieurs théories des problématiques alimentaires mondiales, situées à l’intersection de l’économie, des relations internationales et de la philosophie politique, ont émergé de théorie de la «Géopolitique de la faim» de Josué de Castro (1952). Parmi elles, les théories de la géopolitique alimentaire et de la souveraineté alimentaire occupent une place centrale. Dans l’ensemble, ces approches soutiennent que :
· La sécurité alimentaire, à l’échelle mondiale, régionale ou nationale, constitue un enjeu géopolitique majeur en raison du caractère multifacette de l’acte de manger, acte social fondamental structurant l’identité humaine (Garnotel, 2014).
· L’agriculture et l’alimentation représentent des enjeux stratégiques de premier plan et des espaces de confrontation entre États et acteurs transnationaux (Sofack, 2018).
· La faim ne résulte pas d’un manque de ressources alimentaires mais d’une répartition géographique et politique inégale (Catteau, 2025).
· La sécurité alimentaire, en tant que condition essentielle à la vie, au développement sociétal et à la stabilité territoriale, constitue un enjeu central de la géopolitique et des politiques de sécurité (Sofack, 2018).
· La souveraineté alimentaire est intrinsèquement liée à la sécurité alimentaire, puisqu’elle vise à garantir un accès régulier à des aliments suffisants et nutritifs (Pouch, 2011).
· La souveraineté alimentaire suppose que l’État réduise sa dépendance aux facteurs externes et à la logique du marché pour assurer son approvisionnement alimentaire (Pouch, 2011).
· La sécurité alimentaire mondiale entretient une relation étroite avec les dynamiques géopolitiques et demeure indissociable des enjeux de développement (EL MEHDI & FARAJ, 2025).
· L’approvisionnement alimentaire reflète des structures de pouvoir, incluant le pouvoir de marché et l’intervention de l’État (Janin, 2019).
· L’offre alimentaire ne se limite pas à des considérations techniques de prix, de volumes ou de flux ; elle dépend avant tout des relations entre acteurs — États, entreprises, communautés et réseaux commerciaux (Janin, 2019).
À partir de ce qui précède, nous mobiliserons ces préceptes ou axiomes théoriques comme outils d’analyse des faits sociaux afin de démontrer que l’alimentation constitue un fait géopolitique, en ce qu’elle structure les rapports de pouvoir entre États. La faim n’est pas un phénomène naturel : elle est politiquement produite, dans la mesure où les crises alimentaires résultent de choix économiques et institutionnels. Les systèmes alimentaires mondiaux fonctionnent comme des structures de domination, en organisant des dépendances et des hiérarchies. Les discours façonnent également la réalité alimentaire en mobilisant des récits tels que la crise, l’aide ou la vulnérabilité, afin de légitimer les rapports de domination. Enfin, l’alimentation agit comme un levier de puissance, à la fois symbolique et matérielle. Cet article s’inscrit dans cette perspective géopolitique en s’appuyant sur la théorie de la puissance.
2. Assises méthodologiques
La recherche qualitative, analytique et explicative est adéquate pour cette étude parce qu’elle cherche à identifier les mécanismes structurels et historiques qui expliquent la dépendance alimentaire de la RDC, ainsi que leurs implications géopolitiques.
Plutôt que de mesurer des performances agricoles, il est crucial d’analyser :
- les trajectoires historiques de construction de la dépendance,
- les logiques de pouvoir qui structurent l’ordre alimentaire mondial,
- les marges de manœuvre stratégiques de l’État congolais.
Ainsi, la présente étude considère la République Démocratique du Congo comme un cas paradigmatique de dissociation entre potentiel agricole et capacité nourricière effective. Le cas congolais est choisi pour trois raisons principales :
- La centralité du territoire et ses ressources foncières importantes, environ 80 millions d’hectares de terres arables, avec 4 millions d’hectares de terres irrigables couvrant une superficie totale de 2,34 millions de Km² dont juste 10% est exploité (FAO, Union Européenne, & Cirad, 2022), les ressources hydriques, avec 52% des réserves d’eau de surface de l’Afrique, et enfin, les ressources agroécologiques exceptionnelles.
- La persistance de la dépendance alimentaire, malgré ce potentiel, le pays demeure structurellement dépendant des importations, tel que détaillé ci-haut.
- La valeur heuristique, en fait, le cas congolais permet d’éclairer les mécanismes plus larges de domination et de vulnérabilité dans l’ordre alimentaire mondial.
L’étude de cas n’a donc pas vocation à produire une généralisation statistique, mais une généralisation analytique, utile à la compréhension des rapports de puissance dans les États postcoloniaux.
Sur ce, les données mobilisées dans cet article proviennent principalement d’une analyse documentaire approfondie. Celle-ci repose sur un corpus de la littérature grise sur la géopolitique, les relations internationales et l’économie politique. En d’autres termes, des thématiques consultées et utilises portent sur la puissance, la souveraineté et la dépendance. Il en va ainsi sur des rapports institutionnels internationaux relatifs à l’alimentation et l’agriculture ainsi que des documents de politique publique et cadres normatifs liés aux systèmes alimentaires.
L’analyse documentaire ne se limite pas à une lecture descriptive. Elle adopte une posture critique visant à identifier les présupposés idéologiques sous-jacents aux discours dominants ; à mettre en évidence les asymétries de pouvoir dans la production des normes alimentaires ; et à contextualiser les données dans leur environnement géopolitique.
Cette recherche présente certaines limites méthodologiques assumées. L’article ne mobilise pas de données quantitatives originales ni d’enquêtes de terrain directes, afin de maintenir une cohérence avec son objectif théorique et géopolitique. Il privilégie l’analyse structurelle et interprétative au détriment de l’évaluation micro-économique.
2. Alimentation et puissance géopolitique: cadre conceptuel
Dans la pensée géopolitique classique, la puissance se définit comme la capacité d’un acteur à imposer sa volonté ou à préserver son autonomie dans un environnement conflictuel (Aron, 2004). Elle repose sur la maîtrise de ressources jugées stratégiques. Or, l’alimentation dans ce cadre répond pleinement à cette définition. Dans ce cas, l’alimentation ne peut être définie comme un acte concret de se nourrir par des aliments contenant macronutriments et micronutriments pour la croissance, mais plutôt comme un besoin vital où la destinée des nations en dépend soulignant son rôle culturel et physiologique (Janin, 2019; Pouch, 2011).
Faisant allusion à ce caractère culturel et physiologique de l’alimentation, nous pouvons dire simplement que l’alimentation constitue un socle de stabilité interne, conditionnant la paix sociale ; un facteur de résilience stratégique, face aux chocs extérieurs ; et un instrument de projection indirecte de puissance, par l’influence normative, commerciale ou humanitaire. Un proverbe français ne dit-il pas que le ventre affamé n’a point d’oreilles ?
Signifiant en définitive qu’une personne affamée est sourde aux conseils ou discours tant que sa faim n’est pas apaisée. Ce qui renvoie à la quintessence de l’alimentation pour la dignité et l’identité de tout un peuple. Cela peut constituer un élément important dans l’amplification des maux au sein de la société congolaise, malgré les lois existantes.
En outre, on ne peut chercher à analyser en profondeur la question de la dépendance alimentaire d’un Etat sans aborder ce qui constitue un élément sine qua none de lui en libérer qu’est la souveraineté alimentaire. D’après le mouvement La Via Campesina, l’alimentation désigne le droit des peuples, de leurs pays ou unions à définir leur propre politique agricole et alimentaire sans dumping vis-à-vis des pays tiers (Figuière & Metereau, 2012; Thivet, 2015), cela inclut la priorité donnée à la production locale, le droit des paysans à produire des aliments, le droit des Etats à se protéger des importations, les prix agricoles liés aux coûts de production sans fixation unilatérale sur le marché international, la participation des populations aux choix de politiques agricoles et la reconnaissance de tous ces droits.
Sur ce, la sécurité alimentaire entendue brièvement comme la capacité d’un État à décider de son système de production, de distribution et de consommation, devient ainsi un attribut central de la puissance. À l’inverse, la dépendance alimentaire traduit une forme de subordination stratégique, exposant l’État aux pressions économiques, politiques et diplomatiques extérieures. La main tendue est celle qui est dominée. Ainsi, la persistance de la dépendance fait que les fournisseurs établissent les normes et les imposent au détriment des dominés qui n’ont aucun choix si non, s’y soumettre.
3. Construction historique d’une vulnérabilité nourricière congolaise
La vulnérabilité alimentaire congolaise s’inscrit dans une longue trajectoire historique. La période coloniale a profondément transformé la fonction stratégique du territoire, en orientant l’agriculture vers l’exportation et en marginalisant les systèmes vivriers locaux (Amin, S., et al, 1975). Dans ce cadre, le territoire congolais a été intégré à un ordre économique externe, où l’alimentation des populations locales ne constituait pas une priorité stratégique (de Cleene, 1939; De Wildeman, 1934; Jewsiewicki, 1979; Pouillard & Peša, 2025). Il y a eu plusieurs politiques agricoles mises en œuvre, de la cueillette, les cultures obligatoires, les paysannats, jusqu’aux coopératives (de Cleene, 1939; De Wildeman, 1934; Ergo), l’agriculture était concentrée à l’exportation des produits tels que le cacao, le café, l’huile de palme, l’hévéa, etc. au détriment de l’agriculture vivrière (Jewsiewicki, 1979; Leplae, 1932).
Pendant ce temps, la politique coloniale procédait aux importations nécessaires pour assurer la nourriture des colons travaillant en RDC (Leplae, 1932). Cette gymnastique a persisté donna naissance aux congolais civilisés habitués aux goûts des aliments importés de l’occident, négligeant notre culture, et de l’autre côté, les Congolais pensant à cultiver pour exporter. Bref, la RDC égale consommer ce qu’elle ne produit pas et produire ce qu’elle ne consomme pas. Il est important de préciser que cette structure préétablie faisant de la RDC, EIC, Congo-Belge de l’époque, une terre de production pour l’exportation et d’importation pour les besoins locaux.
Bien qu’on importât, mais les importations n’étaient pas nocives et l’insécurité alimentaire n’était pas très criante. Cette réalité ne réduit en rien la structure implantée.
Ainsi, cette logique a survécu à l’indépendance. Faute d’un projet agraire souverain, l’État congolais a hérité d’un système agricole désarticulé (Amin, 1973), dépendant des marchés extérieurs et faiblement intégré à une stratégie nationale de puissance. Les politiques de libéralisation ultérieures (Yuma, 2019), ont accentué cette dépendance, en réduisant la capacité de l’État à réguler les filières agricoles et à sécuriser les circuits alimentaires internes. Bref, la zaïrianisation de 1973 a davantage détruit les infrastructures agricoles et semer une négligence agricole, malgré la radication et la rétrocession. Ainsi, plusieurs autres programmes ont été initiés pour relever l’agriculture congolaise tels que le plan Mobutu ou plan de relance économique de 1978, les conventions de développement de 1979, le programme agricole minimum de 1980, le plan de relance agricole de 1982, le plan intérimaire de réhabilitation économique de 1983, le plan quinquennal de 1986, etc. (Kassa & Mokili, 1998), malheureusement rien de concret n’est possible, car la continuation structurelle héritée de la colonisation retient le pays captif.
Sur ce, la dépendance nourricière congolaise apparaît comme une construction géopolitique, issue de la perte progressive de contrôle sur un secteur stratégique de l’Etat.
4. Le paradoxe nourricier congolais : abondance structurelle et impuissance ou dépendance alimentaire
Le paradoxe nourricier de la RDC, de l’abondance des ressources et de pénurie alimentaire constitue un indicateur de faiblesse stratégique du pays. Dans une lecture géopolitique, ce paradoxe révèle une dissociation entre potentiel matériel et capacité politique. Cette dissociation entraîne plusieurs effets tels qu’une exposition accrue aux fluctuations des marchés mondiaux ; une fragilisation de la cohésion sociale ; une réduction de la marge de manœuvre diplomatique.
L’alimentation déjà enjeu de taille dans le concert des nations, devient alors un facteur de contrainte stratégique pour la RDC, limitant sa capacité à agir de manière autonome dans l’ordre international.
En d’autres termes, le paradoxe nourricier congolais désigne la contradiction structurelle entre l’exceptionnel potentiel agricole de la République Démocratique du Congo et son incapacité persistante à assurer la sécurité alimentaire de sa population. Cette tension n’est ni conjoncturelle ni technique ; elle est profondément historique, politique et géopolitique. Elle résulte d’un décalage durable entre les capacités matérielles du territoire et les logiques de pouvoir qui organisent son insertion dans l’ordre alimentaire international.
4.1 Un potentiel agricole parmi les plus élevés au monde
La RDC dispose de l’un des patrimoines agroécologiques les plus vastes et les plus diversifiés de la planète tels qu’évoqués ci-haut. Il s’agit d’environ 2,345.400 millions de km² de superficie totale, les terres arables estimées à 80 millions d’hectares, les terres effectivement exploitées environ 8 millions d’hectares, soit 10 % du potentiel cultivable, les ressources hydriques près de 50 % des réserves d’eau douce de l’Afrique, la pluviométrie moyenne annuelle comprise entre 1 200 et 2 000 mm, favorable à l’agriculture pluviale, et la diversité agro-climatique de plus de six grands bassins agroécologiques, permettant la production simultanée de cultures tropicales, équatoriales et de plateau.
Ce potentiel place objectivement la RDC en situation de puissance agricole latente, capable non seulement d’assurer la sécurité alimentaire de plus de 100 millions d’habitants, mais aussi de jouer un rôle structurant dans la sécurité alimentaire régionale . Selon la FAO (2022), le pays dispose près de 80 millions d’hectares de terres arables et de 4 millions d’hectares irrigables. Pourtant, à peine 10 % de ces superficies sont effectivement mises en valeur (Marysse & Omasombo Tshonda, 2014).
Ces productions ne profitent nullement à la sécurité alimentaire du peuple congolais dans la mesure où la majorité de la production est destinée à l’exportation. Le constat fait de manière générale, le système alimentaire congolais prédéfini de sorte que le pays produise ce qui ne consomme pas, et consomme ce qui ne produit pas. À la suite de l’augmentation de la démographie, estimée à plus de 89,7 millions de personnes et croît à un taux annuel de près de 3 pour cent, la dépendance aux importations devient chronique et nocive. Cela amène la RDC au point d’un pays ayant le nombre le plus important de personnes en insécurité alimentaire aigüe voire chronique au monde, avec 27,3 millions de personnes (31,6 pour cent de la population) en situation de crise et urgence alimentaire.
Pendant ce temps, l’agriculture paysanne occupe 70 pour cent de la population active. La végétation du pays peut supporter un élevage d’environ 40 millions de têtes de gros bétail et sa densité halieutique est estimée à 700 000 tonnes de poisson par an. Avec ce fort potentiel, la RDC est capable de nourrir environ deux milliards de personnes dans le monde. Malgré cela, le pays recourt encore aux importations pour couvrir son déficit alimentaire très criant. Le budget annuel alloué par le Gouvernement au secteur agricole représente environ 3 pour cent du budget national du pays (Kilolo, Manoka, & Otchia, 2020; Mulumeoderhwa Munyakazi, 2023).
Des auteurs comme René et al. (2024), Kanani, David, and Jérôme (2022) ont suffisamment démontré la situation déplorable du paradoxe nourricier congolais.
Ce pourcentage s’explique par le fait que, malgré l’énorme potentiel de production agroalimentaire, le secteur agricole est malheureusement improductible. Raison pour laquelle, la RDC demeure frappée par une insécurité alimentaire structurelle, chronique et grave. Cette contradiction fondamentale entre abondance naturelle contre dépendance alimentaire constitue le cœur du problème étudié.
4.2 Une dépendance alimentaire massive et structurelle
Malgré ces atouts tels que détaillés précédemment, la RDC demeure un pays structurellement dépendant des importations alimentaires. A titre illustratif, les importations alimentaires dans la consommation urbaine : entre 60 et 70 %, facture alimentaire annuelle estimée entre 2 et 3 milliards USD, avec les produits fortement importés tels que : le riz (plus de 400 000 tonnes/an), le blé et farine de blé, l’huile végétale, la volaille congelée, les produits laitiers, etc. (UNICEF, 2024).
En plus, les grandes villes congolaises (Kinshasa, Lubumbashi, Goma, Matadi) sont devenues des espaces de dépendance nourricière, déconnectés de leur hinterland agricole immédiat. Cette urbanisation alimentaire extravertie renforce la vulnérabilité du pays face aux fluctuations des prix mondiaux, aux chocs logistiques internationaux, aux crises géopolitiques globales. Le cas de la guerre ukrainienne qui a renforcé l’insécurité alimentaire congolaise des céréales (Behnassi & El Haiba, 2022; Ben Hassen & El Bilali, 2022)
4.3 Une agriculture sous-exploitée et structurellement marginalisée
L’agriculture congolaise reste dominée par une paysannerie familiale faiblement mécanisée et itinérante. Plus de 70 % de la production nationale de l’agriculture familiale, la mécanisation : inférieure à 5 % des exploitations, l’accès aux intrants modernes (semences améliorées, engrais) : très limité, et les Rendements agricoles, exemple le manioc 8–10 t/ha (contre 20–25 t/ha potentiels), le maïs : 1–1,5 t/ha (contre 4–6 t/ha possibles), et le riz : moins de 2 t/ha en moyenne.
Ce déficit de productivité n’est pas lié à une incapacité paysanne, mais à l’absence d’infrastructures rurales (routes de desserte, stockage), de politiques publiques cohérentes, de financement agricole souverain, et de protection du marché intérieur. Ce définit est purement techniciste, etc., mais au-delà de cet aspect, il s’agit d’une dépendance structurelle héritée de la colonisation.
4.4 Une captation externe des terres les plus productives
Le paradoxe nourricier se manifeste également dans l’usage stratégique du foncier. Moins de 10 % des terres arables exploitées, mais une part significative de ces terres est contrôlée par des entreprises agro-industrielles, majoritairement étrangères ou à capitaux mixtes, telles que Feronia, une filiale canadienne. Ces entreprises se concentrent sur les cultures d’exportation, l’agrocarburant, ou des productions destinées aux marchés urbains solvables. La majorité de ce qui est produit est destiné à l’exportation (RIAO-RDC & GRAIN, 2015).
Cette dynamique crée ainsi, une agriculture duale avec une agriculture paysanne vivrière marginalisée, et une agriculture capitalisée extravertie, peu intégrée aux besoins nutritionnels nationaux. Malheureusement l’agriculture paysanne est très limitée et reste celle de substance sans aucun impact sur la sécurité alimentaire du peuple congolais.
4.5 Une vulnérabilité géopolitique accrue
Dans une lecture de puissance, cette dépendance alimentaire réduit la capacité stratégique de l’État congolais, dans le sens qu’il perd le contrôle sur son secteur vital, il est exposé directement aux décisions des marchés mondiaux, sa souveraineté politique affaiblie, sa marge de manœuvre diplomatique réduite. L’alimentation devient ainsi un facteur de vulnérabilité géopolitique, au même titre que l’énergie ou la monnaie.
4.6 Le paradoxe nourricier comme produit d’un ordre historique
Ce paradoxe ne relève pas d’un échec conjoncturel, mais d’un héritage structurel colonial, la spécialisation coloniale du territoire, la désarticulation des systèmes vivriers, la continuité postcoloniale des modèles extravertis, et la gouvernance alimentaire externalisée. Il s’agit donc d’un paradoxe politiquement produit, où l’abondance territoriale coexiste avec la rareté sociale, et où la richesse agricole potentielle ne se traduit pas en puissance nourricière effective. Ce paradoxe ne cesse de renforcer les entreprises étrangères et leur crée de débouchés.
En définitive, le paradoxe nourricier congolais illustre de manière exemplaire la dissociation entre ressources et puissance. La RDC ne souffre pas d’un déficit de terres, d’eau ou de savoirs agricoles , mais d’un déficit de souveraineté stratégique sur son système alimentaire. Tant que l’alimentation restera structurée par des logiques extraverties et néocoloniales (Vellut, 2005), le potentiel agricole congolais demeurera une puissance latente, non convertie en autonomie, en sécurité et en influence. La RDC ne pourra jamais devenir une puissance agricole régionale ou internationale.
5. Alimentation, dépendance et rapports de puissance dans l’ordre international contemporain
Dans l’ordre international contemporain, l’alimentation ne constitue plus un simple enjeu humanitaire ou sectoriel (McMichael, 2013). Elle s’est progressivement imposée comme un instrument stratégique de pouvoir, un vecteur de dépendance structurelle et un levier d’influence géopolitique. La capacité d’un État à produire, contrôler et sécuriser son approvisionnement alimentaire est désormais indissociable de sa souveraineté, de sa stabilité politique et de sa position dans la hiérarchie internationale. Plusieurs Etats l’ont utilisé comme arme de guerre, d’influence, etc. Développer les différentes facettes de l’alimentation selon la lecture géopolitique.
5.1 L’alimentation comme attribut fondamental de la puissance
Dans une lecture géopolitique classique, la puissance d’un État repose sur sa capacité à maîtriser les ressources vitales nécessaires à la reproduction de la société et à la projection de son influence (Morgenthau, 1973). À ce titre, l’alimentation constitue un fondement matériel de la puissance, au même rang que l’énergie, le territoire ou la population. Un État autosuffisant ou excédentaire sur le plan alimentaire dispose d’une capacité de résilience face aux crises mondiales, d’un levier de négociation diplomatique, d’une stabilité sociale accrue, réduisant les risques de troubles politiques, et d’une autonomie décisionnelle face aux pressions extérieures. À l’inverse, la dépendance alimentaire affaiblit la souveraineté en exposant l’État aux fluctuations des marchés mondiaux, aux décisions des grandes puissances exportatrices et aux conditionnalités des institutions internationales.
5.2 La dépendance alimentaire comme mécanisme de domination structurelle
La dépendance alimentaire ne se limite pas à un déficit de production. Elle s’inscrit dans des rapports de pouvoir asymétriques, où les pays importateurs structurels deviennent vulnérables aux stratégies des pays exportateurs dominants et des acteurs transnationaux.
Cette dépendance s’exprime à plusieurs niveaux à savoir : Économique avec drain de devises par les importations, affaiblissement des balances commerciales, subordination aux fluctuations des prix internationaux ; Politique avec réduction de la marge de manœuvre des États dépendants dans les négociations internationales ; Normative avec imposition de standards sanitaires, commerciaux et techniques définis par les puissances dominantes ; et enfin, Logistique avec contrôle des chaînes d’approvisionnement mondiales par un nombre limité d’acteurs. Dans cet ordre d’idées, l’alimentation devient un outil silencieux de pouvoir, rarement perçu comme tel, mais profondément structurant.
5.3 Le système alimentaire mondial comme espace hiérarchisé de puissance
L’ordre alimentaire mondial repose sur une division internationale du travail agricole héritée de l’histoire coloniale et réaménagée par la mondialisation (FAO, IPAD, & WFP, 2015). Cette division distingue des pays exportateurs nets, dotés de politiques agricoles fortement subventionnées et technologiquement avancées ; et des pays importateurs structurels, spécialisés dans des productions primaires extraverties ou marginalisés sur le plan productif.
Ce système reproduit une hiérarchie où :
Ø Les puissances agricoles imposent les règles du commerce au travers leurs instruments tels que : l’OMC, les accords de GATT et ses rounds, les multinationales, programmes de Doha 2001 (agenda pour le développement), Politique d’ajustement structurel, etc. ;
Ø Les pays dépendants ajustent leurs politiques internes aux exigences extérieures, le cas de la RDC qui ne cesse d’ajuster ses politiques et programmes agricoles sans tenir compte des réalités internes, ainsi les programmes et politiques importés ne s’adaptent guerre à la réalité et amplifient davantage la dépendance du pays ;
Ø Les agricultures vivrières locales sont fragilisées par la concurrence internationale, car les normes internationales protègent la concurrence. Cela fragilise et décourage les agriculteurs paysans.
Ces facteurs font que la dépendance alimentaire devienne ainsi une forme contemporaine de domination, moins visible que la domination militaire, mais tout aussi efficace. Il s’agit bien du soft power agricole.
5.4 Alimentation et vulnérabilité géopolitique des États dépendants
Les crises récentes ont révélé la centralité stratégique de l’alimentation dans les rapports de puissance, par exemple la perturbation des chaînes d’approvisionnement, l’instrumentalisation des exportations alimentaires, l’inflation des prix alimentaires, et l’insécurité sociale et politique dans les pays importateurs. Les États dépendants sont contraints, soit d’accepter des conditions défavorables pour sécuriser leurs importations, soit de subir des tensions internes liées à la hausse des prix et à la rareté des denrées.
Dans ce contexte, l’insécurité alimentaire devient un facteur de déstabilisation politique (Patel, 2007), pouvant fragiliser la légitimité des gouvernements et accentuer les fractures sociales.
5.5 La colonialité alimentaire comme matrice historique de la dépendance
La dépendance alimentaire contemporaine des pays du Sud ne peut être comprise sans référence à la colonialité. Les systèmes agricoles coloniaux ont désorganisé les agricultures vivrières, imposé des cultures d’exportation, et reconfiguré les territoires en fonction des besoins des métropoles.
Après les indépendances, ces structures ont souvent été reconduites sous des formes renouvelées de spécialisation agricole imposée, de dépendance aux intrants importés, et de gouvernance alimentaire externalisée.
La colonialité alimentaire agit donc comme une mémoire structurelle du système mondial, maintenant les pays anciennement colonisés dans une position de dépendance nourricière. Ce qui les rend encore plus dépendants et endettés.
5.6 L’alimentation comme instrument de soft power et de coercition
Dans l’ordre international contemporain, l’alimentation est également mobilisée comme un instrument de soft power (aide alimentaire, coopération agricole, assistance technique), ou comme un outil de pression indirecte (restrictions à l’exportation, conditionnalités, blocus, embargos pendant la guerre, etc.).
Personne n’ignore que ces pratiques contribuent à renforcer des relations de dépendance, tout en étant souvent présentées sous un discours humanitaire ou technique. Elles participent à une naturalisation de l’asymétrie, où l’aide alimentaire masque la domination structurelle et les Etats aidés restent périphériques.
5.7 Le cas congolais comme illustration extrême de la dépendance nourricière
La RDC incarne de manière aiguë ces rapports de puissance, en ce sens : pays potentiellement autosuffisant, mais structurellement dépendant, intégré de façon subalterne dans l’ordre alimentaire mondial.
Sa dépendance alimentaire réduit sa capacité de négociation internationale, sa stabilité interne, sa souveraineté économique, et sa projection géopolitique régionale. Par conséquent, l’alimentation devient ainsi un angle mort stratégique, pourtant central pour toute ambition de puissance.
En fait, dans l’ordre international contemporain, l’alimentation constitue un champ central des rapports de puissance, où se jouent des enjeux de souveraineté, de dépendance et de domination. La dépendance alimentaire n’est ni neutre ni accidentelle, elle est le produit d’un système mondial hiérarchisé, historiquement construit, et politiquement reproduit.
Pour des États comme la RDC, la reconquête de la souveraineté alimentaire ne relève pas uniquement d’une politique agricole, mais d’un choix géopolitique fondamental, conditionnant la capacité à exister comme acteur autonome dans un monde structuré par des rapports de force.
6. Souveraineté alimentaire et recomposition de la puissance congolaise
Dans cette perspective, la souveraineté alimentaire apparaît comme un levier central de recomposition de la puissance congolaise. Elle ne se réduit pas à l’autosuffisance productive, mais implique la reconquête du pouvoir de décision sur les orientations agricoles, foncières et commerciales.
Une telle recomposition permettrait de renforcer la stabilité interne ; de réduire les vulnérabilités externes ; et de repositionner la RDC comme acteur stratégique régional, la coopération sud-sud. L’alimentation devient ainsi un instrument de crédibilité géopolitique, contribuant à la redéfinition du rôle de la RDC dans l’ordre international contemporain. Le mouvement La Via Campesina en constitue un bel exemple de concrétisation pour la RDC.
Conclusion
Cet article s’est attaché à démontrer que l’alimentation constitue aujourd’hui un enjeu central de la puissance dans l’ordre international contemporain, et que la dépendance alimentaire n’est ni un phénomène conjoncturel ni une simple défaillance technique, mais bien le produit d’un agencement géopolitique, historique et structurel de rapports de pouvoir. À travers une lecture géopolitique du cas congolais, l’analyse a mis en évidence la manière dont les systèmes alimentaires participent à la hiérarchisation du monde, à la reproduction des asymétries entre États et à la redéfinition des formes contemporaines de souveraineté.
En mobilisant la théorie de la puissance, l’article a montré que la capacité à nourrir sa population relève d’un attribut fondamental de l’État, au même titre que le contrôle du territoire, des ressources stratégiques (des minerais) ou des instruments coercitifs. Loin d’être un simple secteur économique, l’alimentation apparaît comme un levier de stabilité politique, un facteur de résilience nationale et un outil de projection géopolitique. À l’inverse, la dépendance alimentaire affaiblit la souveraineté, réduit la marge de manœuvre diplomatique et expose les pays aux pressions des marchés, des puissances exportatrices et des institutions internationales.
L’étude du cas congolais a permis d’illustrer de manière particulièrement éloquente le paradoxe nourricier qui caractérise de nombreux États du Sud : un territoire doté d’un potentiel agroécologique exceptionnel, de vastes terres arables, de ressources hydriques abondantes et de savoirs agricoles endogènes, mais structurellement incapable d’assurer sa sécurité alimentaire. Ce paradoxe ne peut être compris qu’à la lumière de la genèse historique de la dépendance, enracinée dans la territorialisation agroéconomique coloniale, prolongée par la continuité postcoloniale des modèles extravertis, et renforcée par les politiques de libéralisation et de désengagement de l’État imposées à partir des années d’ajustement structurel.
L’analyse a également mis en évidence le rôle central des logiques géopolitiques et néocoloniales du système alimentaire mondial, marquées par le contrôle des chaînes de valeur, l’imposition de normes exogènes, la domination des firmes transnationales et la marginalisation des agricultures vivrières locales. Dans ce cadre, la colonialité alimentaire apparaît comme une matrice persistante de la dépendance, reproduisant des rapports de domination moins visibles, mais profondément structurants, où l’aide alimentaire, la coopération technique et les investissements agricoles peuvent fonctionner comme des instruments de soft power et de contrôle indirect.
Face à cette situation, l’article a soutenu que la souveraineté alimentaire congolaise ne saurait être réduite à une augmentation des rendements agricoles ou à une modernisation technique du secteur. Elle implique une reconfiguration stratégique globale, intégrant la gouvernance foncière, la valorisation des agricultures locales, la protection des systèmes alimentaires endogènes et la reconquête des capacités normatives de l’État. La souveraineté alimentaire est ainsi appréhendée comme un projet politique, indissociable de la souveraineté étatique et de la dignité des populations.
Dans cette perspective, l’article a accordé une place centrale à la souveraineté alimentaire. Il a montré ensuite que la RDC dispose de marges de manœuvre encore largement inexploitées pour s’affirmer dans les négociations alimentaires internationales.
Pour clore, cette recherche a permis de réinscrire la question alimentaire au cœur des rapports de puissance dans l’ordre mondial, en montrant que la capacité à nourrir constitue une condition d’existence souveraine dans un monde marqué par les crises, les rivalités et les incertitudes. Le cas congolais révèle avec acuité que l’insécurité alimentaire n’est pas une fatalité naturelle, mais le résultat de choix politiques, de structures historiques et de rapports de force internationaux. La reconquête de la souveraineté alimentaire apparaît dès lors comme un enjeu géopolitique majeur, engageant non seulement l’avenir de la RDC, mais plus largement la capacité des États africains à se repositionner comme acteurs autonomes, stratégiques et légitimes dans la recomposition de l’ordre international contemporain.
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