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LE CONCEPT DU PATRIOTISME AU CONGO : UNE ARME DE MANIPULATION MASSIVE

René MINANA LALA

Département de Sociologie, Université de Kinshasa, rene.minana@unikin.ac.cd, ORCID : https://orcid.or/0009-0005-3081494x

Bienheureux MAKAMBU MBUYA

Département de Sociologie, Université de Kinshasa, bienheureuxmakambu@gmail.com

Saint José INAKA

Département de Sciences du Travail, Université de Kinshasa,  Orcid Number: https://orcid.org/0000-0003-0058-5347, Scopus Author ID: 56451635800, email: stjoeinaka@gmail.com, saintjose.inaka@unikin.ac.cd


Résumé

Cet article explore les liens entre la perception et l’usage du concept de patriotisme par des acteurs politiques congolais. Bien que ce terme soit fréquemment mobilisé dans leurs discours, la littérature existante n’a que rarement analysé les effets liés à l’articulation entre sa perception et son utilisation.  Cette étude combler donc cette lacune. À partir d’une enquête qualitative menée au sein quelques partis politiques majeurs de la République Démocratique du Congo (RDC), il apparait que la compréhension du patriotisme demeure unilatérale : elle bénéficie principalement aux acteurs politiques, souvent au détriment de la population. Plus grave encore, ces acteurs emploient ce concept comme un outil visant à manipuler les émotions, les réactions et les opinions du peuple congolais. En nous appuyant sur la conception du patriotisme proposée par Ngoma Binda, ainsi que sur les théories de la persuasion et de la manipulation développées par Bernays, nous arguons que les acteurs politiques congolais considèrent le patriotisme comme un phénomène à sens unique et l’utilisent stratégiquement pour manipuler la population.

Mots-clés : patriotisme, patriotisme à sens unique, parti politique, acteurs politiques congolais, manipulation, République Démocratique du Congo.

 

Abstract

This article explores the links between the perception and use of the concept of patriotism by Congolese political actors. Although this term is frequently used in their discourses, the existing literature has only rarely analysed the effects linked to the articulation between its perception and its use.  This study therefore fills this gap. Based on qualitative research conducted within some major political parties in the DRC, it appears that the understanding of patriotism remains one-sided: it mainly benefits political actors, often to the detriment of the population. Moreover, these actors use this concept as a tool to manipulate the emotions, reactions and opinions of the Congolese people. Drawing on Ngoma Binda's conception of patriotism, as well as Bernays' theories of persuasion and manipulation, we argue that Congolese political actors view patriotism as a one-way phenomenon and use it strategically to manipulate the population.

Keywords: patriotism, one-way patriotism, political party, Congolese political actors, manipulation, Democratic Republic of Congo. 


Introduction

La célèbre journaliste Sylvie Bongo et ses deux collègues avaient accordé une interview à la Première Ministre, madame Judith Suminwa, le 11 octobre 2024, dans le cadre de 100 premiers jours de son gouvernement. En répondant à une question sur la menace de grève par des enseignements des écoles publiques en raison de leurs modiques rémunérations, la Première Ministre a déclaré que ces enseignants devraient faire preuve du patriotisme en privilégiant l’intérêt national afin d’éviter de pénaliser les élèves.

Cette déclaration a suscité une vive controverse à Kinshasa, particulièrement sur les réseaux sociaux largement utilisés par les Congolais, tant au pays que dans la diaspora. Alors certains soutenaient vaillamment la position de la Première Ministre, d’autres exprimaient leurs mécontentements, parfois en débitant des diatribes à son égard.

Ce petit récit démontre les caractères polysémiques et grandiloquents du concept de   patriotisme dans la sphère politique congolaise. C’est dans cette perspective que la présente étude s’engage à examiner les liens entre les perceptions et les usages de ce concept par des leaders politiques congolais.

Afin d’atteindre cet objectif, l’étude recourt à la méthode qualitative, fondée sur des entretiens menés auprès des acteurs des partis politiques majeurs en République démocratique du Congo. Les résultats indiquent que ces leaders développent généralement une conception unilatérale du patriotisme, centrée avant tout sur leurs propres intérêts. Ils instrumentalisent de ce concept comme un outil à persuader leurs militants et le peuple congolais à soutenir leurs actions et leurs ambitions politiques. Autrement dit, le patriotisme devient, dans leurs discours, un levier permettant de se maintenir au pouvoir, d’y participer ou d’y accéder.

Du point de vue théorique, l’analyse mobilise la conception du patriotisme proposée par Ngoma Binda, ainsi que les «théories de persuasion et de manipulation » d’Edward Bernays. Ces assises théoriques permettent de montrer que, dans la perspective de nombreux leaders politiques congolais, le patriotisme fonctionne comme un phénomène à sens unique : le peuple est censé être le seul à aimer, à servir et à se sacrifier pour sa patrie. Curieusement, les dirigeants s’exonèrent de leurs responsabilités de répondre efficacement aux besoins fondamentaux de la population pour ainsi renforcer son sens du patriotisme. Ainsi, nous arguons qu’ils utilisent ce concept comme une arme de manipulation massive du peuple.

Cet article est structuré en cinq sections. La première section justifie l’adoption de la méthode qualitative et décrit les techniques de collecte des données utilisées. Elle est suivie par une clarification de concept du patriotisme. Ensuite, la troisième section examine la pertinence des théories de persuasion et de la manipulation dans cette étude. Après cela, nous révisons la littérature sur le patriotisme congolais et justifions la contribution scientifique de cette étude. Enfin, la dernière section analyse la manière dont les acteurs politiques congolais développent une conception unilatérale du patriotisme et l’utilisent comme une arme de manipulation massive.  

1. Pour une démarche transdisciplinaire et interdisciplinaire 

Nous avons utilisé la méthode qualitative en menant la présente étude dans la ville de Kinshasa en l’an 2022.  Pour collecter les données riches sur le phénomène sous-étude, nous avons utilisé une large gamme des techniques de collecte de données. Elles nous ont permis de recueillir les informations sur des liens entre la conception et l’utilisation du concept de patriotisme par des leaders politiques congolais.  En effet, le recours à la technique documentaire, nous a aidé pour accéder aux informations capitales qui s’inscrivent dans notre thématique, précisément localisée dans la transdisciplinarité et l’interdisciplinarité de la politique, de la philosophie, de la linguistique, de la psychologie, de la sociologie et de la communication. 

Cependant, l’essentiel des données de terrain a émergé des interviews semi-structurées avec quelques leaders des partis politiques de l’opposition comme du pouvoir, qui ont été sélectionnés en raison de l’influence majeure de leurs partis politiques sur le plan national. Il s’agit notamment de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS-Tshisekedi) de Felix Tshisekedi et du Mouvement pour la Libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, pour les partis au pouvoir. Parmi les partis de l’opposition, nous avons interviewé quelques leaders de l’Engagement pour la Citoyenneté et le Développement (ECIDE) de Martin Fayulu, du Mouvement Lumumbiste Progressiste (MLP) de Frank Diongo, du Parti du Peuple pour la Reconstruction et le Développement (PPRD) de Joseph Kabila et de l’Ensemble National des Valeureux Ouvrant pour la Liberté (ENVOL) de Delly Sesanga.

Hormis ces leaders, nous avons également consulté quelques cadres universitaires et certains citoyens congolais ordinaires pour mieux trianguler des données. Ces entretiens ont été réalisés avec onze (11) enquêtés dont, cinq cadres de partis politiques (MLC, ECIDE, MLP, PPRD, ENVOL et UDPS), trois cadres universitaires (un professeur, un Chef de Travaux et un Assistant), et trois répondants parmi la population kinoise.

Malgré la petitesse de la taille de notre échantillonnage probabiliste, plusieurs données significatives démontrent les liens entre la signification biaisée que les leaders politiques congolais attribuent au concept du patriotisme et comment ils l’utilisent comme des instruments appropriés pour une rhétorique propagandiste, fondée sur la manipulation des masses. Toutes ces données sont donc présentées, interprétées et analysées dans la dernière section. Toutefois, il est important de définir ce concept du patriotisme dans la section suivante.

 

2. Balade historique du patriotisme 

L’on peut constater, sans perspicacité, l’usage excessif du concept du patriotisme dans des discours des acteurs politiques congolais. Il n’est donc pas rare qu’un leader d’opposition politique exprime son patriotisme pour galvaniser ou arranger la masse en accusant ses adversaires d’être des antipatriotiques. En revanche, les tenants du pouvoir fustigent ou diabolisent leurs opposants de manquer du patriotisme, d’être des haineux, des ennemis de la nation.

Il est évident de constater que l’usage de ce concept par des leaders politiques donne lieu à un innombrable confusions, complexités, ambiguïtés, paradoxes quant à sa signification. Tout cela nécessite sa clarification conceptuelle. A cette fin, nous optons pour un bref panorama historique de ce concept en vue d’élucider l’ensemble de ses connotations.

En effet, le patriotisme est une idéologie intrinsèquement liée au mot patrie. Du point de vue étymologique, la patrie vient du mot ‘pater’, qui signifie en latin ‘père’. La patrie, c'est l'endroit où sont enterrés les pères, d'où viennent ses pères. C'est la terre des pères de ses pères (Ngoma-Binda 2005). Comme Porteret et Prevot (2004) l’expliquent si bien : «la patrie est la terre des ancêtres, celle pour laquelle on doit tout sacrifier, y compris sa vie ; la présence des ancêtres sacralise le sol ».

Dès l’antiquité, le patriotisme signifiait l’attachement que les individus avaient à l’égard de leurs endroits d’appartenance et/ou d’origine et de leurs valeurs qu’il faut à tout prix protéger jusqu’au sacrifice suprême (du Bled 1971; Godechot 1971; Porteret and Prévot 2004).

Au Moyen-âge, les dimensions de ce concept s’élargissent au sens d’attachement à l’Etat. Puisque la partie et l’Etat se rapprochent, ils deviennent donc liés à la personne du roi et à la couronne (Dupuy-Brégant 1991; Godechot 1971; Porteret and Prévot 2004). En conséquence, le patriotisme désigne non seulement l’attachement des individus à leurs pays, mais également leur loyauté envers un roi ou un prince, qu’ils sont tenus de défendre avec détermination (Dupuy-Brégant 1991; Porteret and Prévot 2004). En fait, le concept prend essentiellement une dimension très individualiste et très personnalisée. Durant cette période médiévale, il n’était pas rare que certains Etats envahissent, occupent et assujettissent d’autres nations au nom du patriotisme et de la couronne (Contamine 2017; du Bled 1971; Lemas 2017; Schmitt-Chazan 1977; Wisman 1977).

Avec l’avènement de la Révolution française, le concept de patriotisme acquiert ses connotations contemporaines. Sa signification a évolué pour designer non seulement l’amour de la patrie, mais également l’attachement aux principes de la liberté et de l’égalité (Porteret and Prévot 2004; Schmitt-Chazan 1977). Dans la mesure où, à la fin du XVIIe siècle, la patrie commence à être conceptualisé comme la terre des hommes libres et heureux, le patriotisme cesse progressivement de se définir par obligation de combattre ou de mourir pour les rois, les princes, les empereurs (Godechot 1971; Monnier 2006; Porteret and Prévot 2004). Avec cette désacralisation de la couronne, l’attachement aux figures monarchiques (les rois, les princes, etc.) cède la place à une conception de patriotisme, fondée sur la liberté, l’égalité et  la justice garanties par la loi (Adam 1995; Dupuy-Brégant 1991).

C’est justement ce sens qui est presque employé jusqu’à présent. Sur ce, Godechot (1971) indique que les « patriotes de 1789 » étaient ceux qui cherchaient à établir et défendre la liberté et l'égalité des droits, en accord avec les principes de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. En fait, le concept de « patrie » devint l'autorité suprême validant les actions révolutionnaires, où la révolution représentait l'enthousiasme pour la loi et l'effort pour garantir les principes de la vie communautaire (Bosc, 2009).

Quant au patriotisme,  Adam (1995) le décrit comme une idéologie visant à développer l'esprit de loyauté envers une société définie politiquement et territorialement. Dans la même façon de raisonner, Houle (2001) considère le patriotisme comme une forme d'engagement citoyen visant à défendre le patrimoine national et l'intégrité territoriale contre toutes les menaces extérieures, et à atteindre l'unité nationale.

Dans le cadre de notre étude, le patriotisme est appréhendé comme l’attachement profond qu’un citoyen entretien pour son pays – devrait entretenir – envers sa patrie. Cet attachement doit être symboliquement comparable à la relation affective d’un jeune enfant envers sa mère, la personne qu’il chérit et affectionne le plus parce qu’elle est l’être le plus cher de sa vie. De même, le citoyen est sensé manifester une affection illimitée et inconditionnelle envers sa mère-patrie. Ainsi, il est attendu du citoyen de protéger, défendre et, en cas de force majeure, de se sacrifier pour sa mère patrie, perçue comme le lieu le plus précieux de son existence (Ngoma-Binda 2005).

Il convient également de souligner que la vitalité, la consolidation et la qualité du patriotisme dépendent largement des actions et des politiques menées par l’Etat à l’égard de leurs citoyens. Plus les autorités politiques et divers décideurs répondent efficacement aux besoins économiques, politiques, sociaux et culturels de la population, plus des citoyens sont susceptibles de renforcer leurs sens patriotiques (Ngoma-Binda 2005).

Somme toute, cette clarification conceptuelle revêt une importance majeure pour notre étude. Elle permet de révéler que les leaders de partis politiques disposent d’une compréhension unilatérale de ce concept.

3. Assises théoriques du Patriotisme 

Les sections précédentes ont montré que, malgré leur compréhension rationnelle du concept de patriotisme, plusieurs leaders politiques congolais l’utilisent comme un instrument de manipulation destine à orienter leurs militants et la population vers leurs intérêts personnels. Une telle réalité peut être expliquée à travers plusieurs théories relatives à la manipulation des masses et à la propagande.

Dans ce cadre, le choix de cette recherche est porté sur les « théories de persuasion et de manipulation» d’ Edward Bernays. Considéré comme le père de la propagande moderne,  Bernays à largement contribuer à façonner les techniques utilisées pour influencer des informations, des médias et de l’opinion publique (Catellani 2018; Sauvé 2000). Pour parvenir à la persuasion des masses, il fait recours aux techniques de la psychologie de foule et la psychanalyse pour inventer les notions du « gouvernement invisible» et de «la fabrique du consentement » (Dastugue 2014; Saussois 2025).

D’après Bernays, il existe une dichotomie entre la masse anonyme et les leaders actifs qui guident et dominent les habitudes collectives. Cette influence s’exerce grâce à l’irrationalisme de la masse et à ses relations psychopathologiques qu’elle entretien avec ses leaders (Thiec and Tréanton 1983). Pour mieux manipuler cette masse, il soutient qu’il convient de perfectionner et systématiser les techniques de propagande, qu'il considéré comme une nouvelle forme de gouvernement invisible dans la démocratie (Bernays, Baillargeon and Bonis 2025).

Bernays déclare que le public est principalement motivé par les impulsions et les émotions, ce qui le rend incapables de juger adéquatement des affaires publiques et d’assumer un rôle important dans une démocratie. Puisque que le public est perçu comme ou une menace pour la gouvernance de la société et la protection les richesses des nations, il devient essentiel de déployer des stratégies visant à le persuader de choisir des dirigeants issus des classes spécialisées. Dans ce contexte, la manipulation des opinions du public et la fabrication de ses consentements deviennent ainsi comme des outils indispensables pour permettre à une minorité d’influencer la majorité selon ses propres intérêts (Bernays 1928; Bernays 1942; Bernays 1947). 

De plus, il déclare que certaines armes puissantes de la propagande doivent être utilisées pour le bien des leaders. A cet égard, l’usage concomitante de mensonges, de désinformations et de vérités augmente la puissance de la persuasion de la population (Aumercier 2008; Carroy 1993). L’accent est mis sur la création des messages attrayants qui suscitent des désirs, encouragent des actes et contrôlent l’esprit du public (Gunderman 2015). Autrement dit, il est crucial de focaliser sur la communication jouant sur les émotions et sur la manipulation de l’esprit patriotique (Tissier-Desbordes and Vernette 2012).

Cependant, lorsqu'un écart se creuse entre les leaders et la masse,  les premiers perdent de progressivement leur influence sur les secondes. En conséquence, l’usage de propagande et de la manipulation des opinions est incontournable pour maintenir le pouvoir contre la progression de la démocratie (Bernays, Baillargeon and Bonis 2025).

A la lumière de ce qui précède, il convient d’affirmer que les «théories de persuasion et de manipulation» d’ Edward Bernays, en particulier ses notions « gouvernement invisible» et de «la fabrique du consentement », sont des outils théoriques adéquats pour cette étude. Elles permettent en effet de mieux saisir comment les acteurs politiques congolais perçoivent et mobilisent le concept du patriotisme. Plus important encore, ces outils nous aident à révéler dans quelle mesure le patriotisme sert de moyen de manipulation du peuple congolais par ces acteurs politiques.

 

4. Etat de l’art sur l’érudition du patriotisme congolais 

Comme l’on a déjà remarqué aux sections précédentes, le concept du patriotisme a fait l'objet de nombreux travaux dans la communauté académique. Il semble donc difficile pour ce modeste travail, de rendre justice à une telle abondance érudition. Par conséquent, nous nous limitons à présenter un État de l'art des études sur le patriotisme congolais.

Bien qu’il existe en effet une abondante littérature sur cette thématique, plusieurs auteurs ont focalise leurs travaux sur les différences entre le patriotisme et le nationalisme congolais, sur son usage par des acteurs politiques Congolais, sur les problèmes relatifs à son érosion et particulièrement sur le patriotisme historique des Congolais contre la colonisation.

Comme énoncé ci-devant, les différences entre le patriotisme et le nationalisme ont provoqué plusieurs débats entre les auteurs et sèment plusieurs confusions parce que ces concepts sont vus comme des synonymes et utilisés de façon interchangée (Kirongozi 2020; Musuasua 2006; Mutombo-Mukendi 2005). Ces confusions apparaissent fréquemment dans les discours des acteurs politiques congolais, comme le constate  Musuasua (2006) dans sa thèse de doctorat intitulée «le vocabulaire politique des leaders nationalistes congolais : de PE Lumumba à LD Kabila ».

Pour clarifier que ces concepts ne sont pas similaires, Kirongozi (2020) note que le « nationalisme » est défini comme une doctrine centrée sur la défense des intérêts nationaux avant tout, alors que le « patriotisme » désigne les expressions naturelles ou légitimes du sentiment national (identité, appartenance, attachement). Dans le contexte congolais, Tshiyembé (2012) perçoit le patriotisme comme une idéologie qui exprime le sentiment d'appartenance au même pays et de partage de valeurs communes, notamment la fierté de sa patrie et un sens de la responsabilité morale de la défendre contre les menaces extérieures. Cependant, le patriotisme concerne la préférence pour sa propre patrie avec l'amour et le respect pour toutes les autres nations. Grosso modo, ce qui convient de retenir ici est que cette différenciation entre les concepts de patriotisme et de nationalisme demeure un sujet à contention dans la littérature existante.

S’agissant de l’usage du concept de patriotisme par des acteurs politiques Congolais, Aundu (2015), Mutombo-Mukendi (2005) et Ntwali (2021) déclarent que ces acteurs utilisent ce concept comme un rempart pour dissimiler leurs fins personnelles, souvent mesquines, très éloignées du patriotisme dans sa pure expression. Autrement dit, les multiples usages de ce concept servent de couverture aux véritables objectifs politiques des élites qui cherchent à justifier leurs abus de pouvoir, le tribalisme, le clientélisme la kleptocratie, le privilège de gain personnel,  et le militantisme, au détriment de la méritocratie et du développement national.

Par ailleurs, un important corpus de la littérature sur l'érosion du patriotisme en RD Congo préoccupe certains auteurs, tels que Tshilumba Kalombo (2019), Msambya (2024) et Yaav (2023), qui déplorent que des Congolais perdent progressivement leur sens du patriotisme. L'un des plus vocaux sur cette question c’est bien inattendu Tshilumba Kalombo (2019). D'après lui, l'égoïsme exacerbé des acteurs politiques, la quête aveugle du pouvoir et une idéologie de gain facile ont triomphé du sens civique et du patriotisme, exacerbés par le tribalisme et son instrumentalisation politique. Il renchérit en considérant que la non-assimilation des concepts de Bien Public, d’Intérêt Général, du Civisme et du Patriotisme est logique pour une partie des Congolais, surtout les habitants des milieux urbains qui respectent le moins l'ordre public.

Msambya (2024) ajoute que la hausse de la crise sociale, la désintégration du tissu familial et le remplacement de valeurs positives comme par des « antivaleurs » contribuent fortement à cette érosion du patriotisme. De même, Yaav (2023) déplore bien que «l’espoir d’un pays repose d’abord sur le sens élevé du patriotisme des citoyens et sur la puissance militaire», la crise congolaise découle d'une perte de valeurs traditionnelles, éthiques et anthropologiques, justifiant le manque d'honnêteté, de dignité, d'honneur et de cohésion interne/externe, qui sont des symptômes d'érosion des valeurs civiques et d'un sentiment patriotique.

Malgré cette érosion du patriotisme, une importante littérature signale que le peuple congolais a fait preuve du patriotisme dans la lutte contre la colonisation en montrant ses capacités de se sacrifier pour la libération sa nation. Un important nombre de recherches mentionne Paul Panda Farnana, Maria Nkoy et Simon Kimbangu parmi des précurseurs de cette lutte.

Après sa naissance au Kongo central en 1888, Paul Panda fut adopté par un fonctionnaire belge, appelé Jules Derschied, qui l’amena à Bruxelles à l’âge de neuf ans (Mutamba 1998). Il y fit ses études primaires, secondaires, à l’Athénée Royal d’Ixelles à Bruxelles, puis ses supérieures à Vivoorde en 1907. Devenu ingénieur agronome, il retourna au Congo en 1909 où il travailla au Jardin botanique d’Eala. C’est à ce moment-là qu’il constata et dénonça la discrimination raciale, le travail forcé proche à l’esclavagisme et l’injustice coloniale.

En 1914, il se porte volontaire de l’armée belge, mais fut emprisonné en Allemagne pendant la première guerre mondiale jusqu’à la fin de ce conflit (Brosens 2014). Il devint ensuite un activiste de l’émancipation congolaise en fondant l’Union Congolaise en 1919, organisation qui défendait les droits des Congolais et luttait contre le racisme et les injustices coloniales (Kodi 1984; Mutamba 1998). De plus, il devint un pionnier du panafricaniste aux cotés de W. B. Du Bois, Blaise Daigne, Marcus Garvey. Toujours engagé dans sa lutte pour l’indépendance du Congo et les droits des Noirs, Paul Panda rentra au Congo en 1929 où il mourut dans des conditions obscures en 1930 (Kodi 1984).

Maria Nkoy, également connue sous le nom de ‘Marie aux Léopards’, était une prophétesse et guérisseuse de la région des Ekonda (entre les provinces de l’Equateur et du Mai-Ndombe) (Biaya 1992; M'Bokolo and Sabakinu 2014; Ndaywel è Nziem 2019; Ndaywel è Nziem 2024). En 1915, elle mena une lutte vigoureuse contre les autorités coloniales pour l’Independence du Congo (Hunt 2016; Ndaywel è Nziem 2024). Opposée aux travaux forcés, à l’impôt de capitation ainsi qu’aux nombreuses injustices colonio-racistes, Maria Nkoy mobilisa plusieurs partisans afin de résister à l’administration coloniale (Hunt 2016; Ndaywel è Nziem 2024).

Selon plusieurs témoignages, elle aurait possédé des capacités de dompter, d’apprivoiser et d’utiliser des léopards dans sa lutte. Elle affirmait à ses partisans que des Congolais seraient soutenus par des Allemands pour chasser des Belges (Hunt 2016). En réaction à ses déclarations et à l’insurrections, ses partisans furent violemment réprimés. Elle-même fut arrêtée et reléguée à Buta jusqu’en 1929. Ensuite, elle était transférée à Mbandaka où elle fut placée sous la surveillance de la sureté coloniale (Hunt 2016). Bref, sa bravoure et son combat pour la libération du Congo témoignent son profond sens patriotique.

 

Simon Kimbangu est un autre précurseur de la lutte messianique et patriotique contre la colonisation et ses dérives. D’abord un catéchiste protestant, il créa ensuite son propre mouvement religieux. Celui-ci dénonçait les abus de la colonisation en promettant que le peuple noir serait délivré du joug colonial et gouvernerait sa patrie, le Congo. Comme ses prédications contre le colonialisme captivaient et attiraient plusieurs congolais, `Kimbangu et son mouvement étaient perçus comme un danger contre l’ordre colonial. Il était ainsi accusé de faux bruits, jugé et puis emprisonnée de 1921 à 1951 (Gondola 1993; Mabandu 2025; Mélice 2010; Zidi 2022).

 

Le Cardinal Joseph Albert Malula peut être considéré comme « le père de l’indépendance dans l’ombre ». Le processus ayant conduit à l’indépendance de la RDC débuta grâce ses actions patriotiques contre les abus coloniaux. Alors curé de la paroisse Christ-Roi dans la commune de Dendal (aujourd’hui Kasa-vubu), il ressembla en 1952 certains congolais alphabétisés afin d’améliorer leur niveau en suivant des cours tels que la sociologie, la philosophie, la psychologie, etc. Pour cela, il invitait des professeurs de l’université Lovanium à venir les enseigner. Une fois suffisamment formés, ces étudiants et Joseph Malula fondèrent un cercle de réflexion et un journal intitulé La Conscience Africaine . Ils publièrent le Manifeste de la Conscience Africaine le 30 juin 1956, en réaction contre le Plan Van Bilssen qui proposait que le Congo devienne indépendant après 30 ans, en 1985. Ce document fut en principe le détonateur des tous les mouvements de la libération du Congo et de l’éveil du patriotisme congolais. A titre illustratif, il initia et influença la création du parti politique le Mouvement National Congolais (MNC), dont Patrice Emery Lumumba deviendra le président (Mutamba 1998).

 

En réaction au Manifeste de la Conscience Africaine et au Plan Van Bilsen, l’Association de Bakongo (ABAKO), une organisation ethnique du peuple Kongo, sous le leadership de Joseph Kasa-Vubu, publia un contre-Manifeste. Son contenu se résumait en un seul mot : « l’indépendance immédiate». Grace au génie politique de Kasa-vubu et a son sens patriotique, il influença son association à évoluer des préoccupations ethniques à la lutte pour la libération nationale. Des 1956 jusqu’à l’accession de la RDC a l’indépendance le 30 juin 1960, Kasa-Vubu n’avait jamais baisser les bras dans son combat, malgré des menaces, des sanctions et tortures orchestrés par des autorités coloniales, jusqu’à devenir le premier président du Congo (Covington-Ward 2012; Mutamba 1998).

 

Une autre grande icône du combat contre la colonisation fut Patrice Emery Lumumba, le leader de l’Independence de la DRC et son tout premier Premier Ministre, de juin 1960 jusqu’à son assassinat le 17 janvier 1961. Son sens patriotique, nationaliste et panafricaniste contribua fortement à l’Independence de la RDC en 1960 ainsi qu’à l’éveil à la fois du nationalisme et patriotisme congolais. De plus, les actions de Lumumba influencèrent plusieurs activistes africains et motivèrent particulièrement ses pairs panafricanistes, tels que Kwame Nkrumah, Sekou Touré, Modibo Keita, à persévérer dans la lutte pour la libération de toute l’Afrique. Certes, la lutte et le succès de Lumumba demeurent éternels, mais sa vie fut rapidement écourtée par l’impérialistes et le neocolonisme des occidentaux ainsi que leurs collaborateurs congolais, le 17 janvier 1961 (Kirongozi 2020; Mutamba 1998; Mutamba 2005; Ndaywel 1998).

Pour tout dire, cette revue de la littérature nous informe comment le patriotisme a été abordé sous plusieurs aspects. Cela revient à dire que ces études méritent une reconnaissance à leur juste valeur. Toutefois, il faut également reconnaitre qu’elles ont accordé peu d’attentions l’établissement des corrélations entre la perception et l’usage du concepts du patriotisme par des acteurs politiques congolais. Ainsi, la raison d’être de cette étude est de combler ce vide dans l’érudition sur le patriotisme congolais.

 

5. La Conception et l’usage du concept de patriotisme 

Cette section présente et analyse les données de cette étude en mettant en exergue les liens entre la perception et l’usage du concept de patriotisme par des leaders politiques congolais. Il insiste sur le fait que ces leaders ont une conception du patriotisme à sens unique et utilisent ce concept comme une arme pour manipuler massivement la population. 

 

5.1 Le Patriotisme à sens unique

Comme annoncé ci-devant, cette étude a révélé que de nombreux leaders politiques congolais possède une perception sémantique relativement adéquate du concept du patriotisme. Bien qu’ils soient capables d‘en expliquer plusieurs connotations de ce concept, ils ont néanmoins signalé que certains de leurs homologues lui attribuent des significations assez éloignées de son contenu sémantique. En termes très clairs, la signification du patriotisme demeure une source de confusions, de mésinterprétations, de définitions erronées dans les discours des acteurs politiques congolais.

En effet, un de secrétaire exécutif du MLC, après avoir défini le patriotisme en référence principalement à l’amour qu’un citoyen porte à sa patrie, estime que celui-ci devrait être centré sur l’intérêt général, lequel constitue le fondement primordial devant unir les Congolais de tous les coins de la république.

S’agissant des confusions, des discours grandiloquents et des définitions erronées autour de ce concept,  certains enquêtés affirment que ce concept est ambigu et laisse entrevoir plusieurs significations, souvent confuses, dans les discours politiques congolais. Par exemple, lors de notre entretien avec le Président du parti politique le Mouvement Lumumbiste Progressiste (MLP), celui-ci a déclaré 

« Il y a un sérieux problème dans la compréhension du concept patriotisme par plusieurs acteurs politiques ». (Interview avec le Président de MLP, Kinshasa, juillet 2022). 

Dans le même ordre d’idées, le Secrétaire Général de l’ECIDE, après avoir décrit le patriotisme comme une solide affection envers sa patrie, a néanmoins révélé

«qu’il existe une mauvaise conception du patriotisme par plusieurs acteurs politiques congolais. Et c’est ce qui permette aux autorités irresponsables de se camoufler avec leurs objectifs maléfiques au dos de la population congolaise».  (Interview avec le Secrétaire Général de l’ECIDE, Kinshasa, juillet 2022)

De ce qui précède, il convient de constater que, depuis l’évènement de la démocratisation en République Démocratique du Congo (1990), il existe une pluralité de perceptions du concept patriotisme dans l’espace politique congolais.

Outre le fait que ce concept suscite nombreuses interprétations, souvent erronées, il importe de souligner que nos enquêtées ont mis en exergue une définition à sens unique de ce concept du patriotisme. Leur compréhension se limite généralement à l’attachement affectif d’un citoyen à son pays. Une telle conception rejoint la signification que Tshiyembé (2012) qui conçoit le patriotisme comme une idéologie exprimant le sentiment d'appartenance à un même pays et le partage de valeurs communes, impliquant la fierté de l'homme pour sa patrie et le sens de la responsabilité, notamment pour la défendre contre les menaces extérieures.

Cependant, une telle conceptualisation à ‘sens unique’ présente une limite, laquelle a été savamment relevée par Ngoma Binda. Comme rappelé précédemment, ce dernier insiste sur le fait que des citoyens doivent faire preuve du patriotisme en œuvrant pour le bien de leur mère-patrie, laquelle doit en retour satisfaire les besoins de ses citoyens. Cette réciprocité permet de renforcer davantage le sentiment patriotique (Ngoma-Binda 2005).

 En nous appuyant sur Ngoma Binda, nous soutenons que l’absence d’une telle réciprocité relève l’existe d’une conception unilatérale du patriotisme chez des acteurs politiques congolais. Cela se manifeste dans leur l’utilisation du même concept, souvent mobilisé comme un instrument à manipuler massivement la population.

 

5.2 Patriotisme congolais : arme de manipulation massive 

L’une des principales données de cette étude est l’usage stratégique et souvent malveillant du concept du patriotisme par nombreux acteurs politiques congolais.  Ceux-ci l’emploient pour justifier la poursuite de leurs intérêts personnels, principalement égocentriques, tout en clamant tambour battant leur du sens de devoir envers la patrie. En fait, ils mobilisent ce concept comme un puissant instrument de rhétorique propagandiste, visant à orienter, voire manipuler les opinions des citoyens congolais et à les instrumentaliser. Plus grave encore, ces acteurs recourent de manière excessive à un type de communication ciblant les sensibilités, les émotions et impulsions du peuple congolais afin de renforcer cette manipulation, particulièrement lors des évènements politiques majeurs tels que les campagnes électorales et les conflits armés.

Concernant l’utilisation du patriotisme à des fins purement personnelles, bien que plusieurs enquêtes aient souligné ce phénomène, le Secrétaire Général de l’Envol a formulé une observation particulièrement pertinente :

 « Il est étonnant que les acteurs politiques congolais utilisent le mot patriotisme plus pour la recherche de l’intérêt personnel, au détriment de l’intérêt général (Interview avec le Secrétaire Général de l’Envol, Kinshasa,  juillet  2022). 

S’agissant du recours au patriotisme comme un outil de manipulation,  les enquêtés ont été très prolixes. Le Secrétaire Général de l’ECIDE   était, en particulier, le plus vocal d’entre eux tous. Il a déclaré ceci :

 « Les gens se font de l’argent et deviennent riches du jour au lendemain en se cachant derrière le patriotisme. […] les autorités irresponsables dissimilent leurs objectifs maléfiques dernier la population congolaise. En réalité, pour les hommes politiques congolais, seul l’intérêt individuel compte. D’où, ils se font corrompre à la longueur de la journée, sans tabou ». 

Il a poursuivi :

  « Les politiques congolais manipulent la population dans le seul but d’accéder au pouvoir et de s’enrichir.  Ils ne pensent qu’à eux-mêmes , à leur survie et à leur avenir politique. La population est considérée comme un accompagnateur dans ce processus de mensonge » (Interview avec le Secrétaire Général de l’ECIDE, Kinshasa, septembre 2022).

Ces extraits d’interviews montrent clairement comment le concept de patriotisme est utilisé dans l’arène politique congolaise comme un leurre ou un épouvantail, destiné à tromper ou à apaiser la population, alors même que les véritables ambitions des leaders politiques demeurent dissimulées, profondément égoïstes et très éloignées des valeurs patriotiques. Grosso modo, l’usage du concept de patriotisme devient un moyen d’accéder au pouvoir, de s’y maintenir ou d’y participer, tout en occultant des réelles ambitions et motivations de ceux qui le brandissent.

Cette thèse est appuyée par Aundu (2015) qui explique que les élites congolaises masquent souvent leurs véritables objectifs politiques par un militantisme exacerbé et un populisme teinté de nationalisme ou de patriotisme prétendument orienté vers les intérêts du peuple. Comme l’a aussi bien souligné Vunduawe te Pemako (2000), ces acteurs politiques visent avant tout le control économique du pays, un objectif qui est absolument atteint par l’acquisition et la maîtrise du pouvoir politique. En bref, le concept du patriotisme s’avère être un instrument de manipulation de grande envergure. 

 

Par ailleurs, plusieurs enquêtés, notamment des universitaires comme des citoyens ordinaires, ont mis plus l’accent sur la manipulation durant les campagnes électorales et les conflits armés. Depuis les premières élections pluralités de 2006, les discours des acteurs politiques sont marqués essentiellement par de calomnie, la roublardise, l’opportunisme, la démagogie et le recours effréné aux narratifs d’exclusion, de haine, de xénophobie, du tribalisme et du régionalisme.

En 2006, par exemple, les partisans de Jean-Pierre Bemba ont déployé un discours nationaliste et patriotique virulent pour délégitimer le Président Joseph Kabila (2001-2018), qualifié de « Rwandais » imposé par les puissances occidentales, alors qu’ils présentaient Jean-Pierre Bemba comme «Aza mwana Congo» (C’est un vrai fils du Congo).

Un discours similaire a été observé en 2011, lorsque les partisans d’Etienne Tshesekidi lui demandaient de renvoyer Joseph Kabila au Rwanda :« Ya tshitshi, zongisa ye na rwanda ».

Le même schéma s’est reproduit lors des élections de 2023 : les partisans du président Félix Tshisekedi ont à leur tour diabolisé certains de ses adversaires, les présentant comme des étrangers ou des candidats soutenus par des puissances extérieures. Martin Fayulu fut qualifié de « Sénégalais », Denis Mukwege de « Burundais », tandis que Moïse Katumbi, en raison de son ascendance judéo‑grecque, fut la cible de discours xénophobes et racistes, caractérisés par un pseudo‑anti‑impérialisme qui instrumentalisait le patriotisme.

De même, les manipulations basées sur l’appel au patriotisme ont atteint leur paroxysme lors des guerres successives que la RDC connaît depuis la fin des années 1990. Le président Laurent‑Désiré Kabila (1997–2001) mobilisait fréquemment ce concept pour appeler les Congolais à « résister aux envahisseurs tutsi‑rwandais et ougandais » accusés de vouloir piller les ressources du pays et le balkaniser. Ses collaborateurs galvanisaient également les populations contre les Tutsis durant la guerre de 1998–2002.

Un schéma presque identique se reproduit depuis le début de la rébellion du M23, soutenue par le Rwanda. Le président Félix Tshisekedi et ses collaborateurs recourent régulièrement au patriotisme pour appeler les Congolais à « mettre hors d’état de nuire » l’ennemi rwandais.

L’analyse de ces récits sur la mobilisation du concept de patriotisme durant les campagnes électorales et les conflits armés élucide comment ce concept sert d’un instrument permettant aux acteurs politiques de manipuler massivement les citoyens.

En s’appuyant sur les théories de la persuasion et manipulation développée par Bernays, nous soutenons que l’exploitation des différences identitaires entre les autochtones et les allochtones constitue une ressource efficace de mobilisation et de manipulation du peuple. Les acteurs politiques dissimilent ainsi leurs véritables ambitions politiques et envies économiques derrière un discours patriotique ostentatoire. Dans ce stratagème «de diviser pour mieux régner », la diabolisation et la vilipendaison des adversaires politiques, à travers les notions de patriotisme et d’antipatriotisme, masquent une démagogie enracinée dans une culture bien établie de manipulation des sentiments du peuple. 

D’aucuns pourraient s’interroger sur l’incapacité, l’ignorance apparente ou le laxisme de la population face aux manipulateurs, populistes et démagogues patentés. Cette situation s’explique par l’existence de plusieurs artifices destinées à fabriquer le consentement de cette population, mis en place par ce que Bernays qualifie de « gouvernement invisible». Ce dernier alimente la population de plusieurs recettes délicieuses (puissantes stratégies) d’endoctrinement, d’endormissement et d’affaiblissement psychologique et politique.

L’une de ces recettes consiste en la consolidation et la pérennisation de la distraction sociale à grande échelle. Différents moyens sont mobilisés pour détourner l’attention du peuple de problèmes majeurs du pays et la réorienter vers des futilités, des jouissances immédiates ou des réactions émotionnelles. A titre d’exemples, les débats houleux entre les différents fanatiques des artistes congolais (Papa Wemba vs. Koffi ; JB Mpiana vs. Emeneya ; Fally Ipupa vs. Ferre Gola ; Inos B vs. Gaz Mawete), les rivalités entre supporteurs des équipes du football (AS Vita Club vs DC Motema Pembe ; FC Barcelone vs. Real de Madrid ; Manchester United vs. Liverpool), les polémiques entre les influenceuses des réseaux sociaux (telles que Maria Ntumba, Carine Mokonzi, Grace Temo, Jael Show, Neneya Kelokelo, Manik de John, Sarah Tola, etc.) ainsi que les tensions entre des groupes religieux,  constituent des fromes des distractions qui détournent l’attention de la population de sa misère quasi-interminable. 

Une autre recette consiste pour les leaders politiques à se présenter comme des figures providentielles capables d’éradiquer la misère du peuple. Cependant, ils démontrent leurs incapacités de résoudre les problèmes fondamentaux de la société. Fortement populistes et démagogues, ils infantilisent la population à travers des discours ou slogans ciblant les émotions et impulsions patriotiques, évitant ainsi toute analyse rationnelle des problèmes qu’ils échouent à solutionner.

Ces manipulations sont facilitées par le faible niveau d’instruction de la population, alors même que ces mêmes dirigeants sont parmi des principaux responsables de la détérioration du système éducatif à tous les niveaux. Cette désarticulation progressive su secteur éducatif entraine une forme de l’imbécilisation collective, perceptible à travers une sorte de syndrome de Stockholm, où des victimes deviennent des laudateurs de leurs propres bourreaux. Il n’est pas donc étonnant d’observer comment certains citoyens congolais chanter, danser et ovationner des auteurs bien connus de détournements de fonds publics.

La recette à n’est pas laisser sous-silence est la culpabilisation du peuple. Les acteurs politiques cherchent à convaincre la population à accepter qu’elle soit elle-même la coupable de sa misère. On les attend régulièrement affirmer sans vergogne des propos tels que :

-       ‘Le peuple doit se prendre en charge’.

-       ‘Le peuple doit travailler’.

-       ‘Le peuple manque du patriotisme. Il ne se sacrifie pas pour son pays’.

-       ‘Quelle sorte du peuple’ ?

Pourtant, il importe de rappeler que, la mission fondamentale et légale de ces dirigeants est de répondre aux besoins de la population et de garantir son mieux-être. Bien qu’ils fassent preuve d’incompétence manifeste et de médiocrité légendaire dans la gestion des affaires publiques, ils prennent le luxe d’accuser le peuple d’être responsable de sa propre misère.

Bien que cette liste de stratégies (recettes) de manipulation massive soit longue, nous nous limitons,  pour de raison d’espace, à évoquer la valorisation collective de la médiocrité et l’inversion des valeurs. Les acteurs politiques conditionnent les esprits du peuple à accepter l’inacceptable, à défendre l’indéfendable, à faire l’infaisable et à considérer l’anormal comme normal. Ainsi, des pratiques tels que le vol et le pillage des deniers publics, la corruption, le clientélisme, le népotisme, le tribalisme, le patrimonialisme, la dictature, la violence, les violations des droits humains sont plus que valorisées.  Bref, toutes ces stratégies sont adoptées par des acteurs politiques comme leurs armes de manipulation massive de la population.      


 

Conclusion


Cette étude portant sur les liens entre la perception et l’usage du concept de patriotisme par des acteurs politiques congolais a démontré que, ces derniers congolais ne retiennent qu’une seule connotation de ce concept polysémique, qu’ils mobilisent pour servir leurs intérêts politiques et économiques, souvent très égoïstes. Ce faisant, ils l’utilisent comme un outil approprié pour persuader la population à accepter leurs faits et gestes.

De tels résultats ont émergé d’une enquête qualitative menée à Kinshasa auprès des leaders des principaux partis politiques du Congo, mais aussi de quelques académiciens et citoyens congolais ordinaires. C’était ainsi que nous avons collecté des données sur le terrain concernant la conception et l’usage du concept du patriotisme par des acteurs politiques congolais.

Il a aussi été important de clarifier les différentes connotations de ce concept à travers une balade historique sur son évolution sémantique. Dans cette multitude de définitions, le recours à celle développée par Ngoma Binda nous a permis de cerner comment les acteurs politiques congolais entretiennent une perception d’un patriotisme a sens unique.

Dans la même procédure de conceptualisation et théorisation, l’étude s’est appuyée sur les théories de persuasion et de manipulation proposées par Edward Bernays afin de démontrer que les acteurs politiques congolais utilisent le concept de patriotisme comme une véritable arme de manipulation massive.

Il est également ressorti, à travers une revue de littérature portant sur la conceptualisation, la théorisation et l’usage du concept du patriotisme, que la conception du patriotisme à sens unique et son exploitation comme une arme de manipulation de masse par des acteurs politiques congolais constituent des nouveaux apports dans les études transdisciplinaires et interdisciplinaire sur les discours politiques congolais. Nous recommandons, in fine, que d’autres recherches approfondissent cette étude qui présente certaines limites concernant son unité sociologique et l’adoption d’un canevas plus holistique.


 

 

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