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LE DEFAUT CONGENITAL DE L’EXERCICE DEMOCRATIQUE SOUS LE REGIME DU PRESIDENT JOSEPH KASA-VUBU (1960-1965)

Bila Kalele Evariste

Département de Sociologie, Université de Kinshasa

 

INAKA, Saint José

Département de Sciences du Travail, Université de Kinshasa, 


Résumé

Cette étude vise à examiner l’exercice démocratique en République démocratique du Congo sous le régime du président Joseph Kasa-Vubu (1960-1965). A la différence de la littérature existante sur l’histoire politique de République démocratique du Congo et le régime du président Kasa-Vubu, la singularité de cette étude est de déterrer les réalités dissimulées sur le glissement de la démocratie a la démocrature sous le règne de Kasa-Vubu. La combinaison de la théorie de la démocratie alternative de Joseph Schumpeter avec celle de la démocratie délibérative de Jürgen Habermas a permis cette étude d’arguer que ainsi que sur les indicateurs et des indices de mesure de la démocratie, notre étude argue que le régime du président Joseph Kasa-Vubu fut une démocratie parlementaire très fragile, née prématurément avec une déformation congénitale et morte précocement. Elle a ainsi glissé d’une démocratie parlementaire vers la démocrature.

 Notre argumentaire est le fruit d’une étude qualitative, fondée sur l’approche historique et le desk reseach qui démontre que, le régime du Président Kasa-Vubu possédait des atouts réduits pour assurer l’exercice démocratique proprement dite à cause de la confluence de plusieurs de facteurs internationaux, le néocolonialisme belges et locaux qui ont alimenté la crise politique congolaise, affectant ainsi la démocratisation dans cette jeune nation vers les débuts des années 1960.

Mots-clés : République démocratique du Congo, régime politique, Joseph Kasa-Vubu, démocratie, démocrature

Abstract

This study aims to examine the democratic exercise in the Democratic Republic of Congo under the regime of President Joseph Kasa-Vubu (1960-1965). Unlike the existing literature on the political history of the Democratic Republic of Congo and the regime of President Kasa-Vubu, the singularity of this study is to unearth the hidden realities about the shift from democracy to democracy under the reign of Kasa-Vubu. The combination of Joseph Schumpeter's theory of alternative democracy with that of Jürgen Habermas' deliberative democracy has allowed this study to argue that this study has argued that the regime of President Joseph Kasa-Vubu was a very fragile parliamentary democracy, born prematurely with a congenital deformation and died prematurely. It thus slipped from a parliamentary democracy to democracy.

 Our argument is the result of a qualitative study, based on the historical approach and the desk reach, which shows that the regime of President Kasa-Vubu had limited assets to ensure the democratic exercise proper because of the confluence of several international factors, Belgian and local neocolonialism that fuelled the Congolese political crisis, thus affecting democratization in this young nation in the early 1960s.

Keywords: Democratic Republic of Congo, political regime, Joseph Kasa-Vubu, democracy, fake democracy

Introduction

La République Démocratique du Congo est l'un des rares pays du monde dont le nom contient l’adjectif «démocratique». D'aucuns pourraient croire que ces pays sont réellement démocratiques. Cependant, être qualifié « démocratique » n’est pas nécessairement synonyme d’un État ayant un seuil de démocratisation au sens le plus accepté de ce terme à travers le monde. Par exemple, la République Populaire Démocratique de la Corée, mieux connue sous le nom de Corée du Nord, est réputée d’être une prison à ciel ouvert dirigée par la famille Kim, avec Kim Il-sung (1945-1994), Kim Jong-il (1994-2011) et Kim Jong-un depuis 2011(Dayez-Burgeon 2016). Le Parti du Travail de Corée (PTC) assure la pérennisation du monopartisme, de la tyrannie et de la dynastie rouge d’une république socialiste dans ou es droits humains sont systématiquement violés, considérés comme des crimes contre l’humanité par les systèmes de goulag (camps de travail forcé) et de kotbat (camps de concentration), où des tueries massives et des tortures sont monnaie courante (Chubb 2010).

Il en va de même pour la République Démocratique Populaire du Laos, où le Parti Révolutionnaire Populaire Lao (PRPL) contrôle tout le pouvoir judiciaire, législatif et exécutif depuis l’abolition de la monarchie en 1975 (Yamada 2026). L’une des singularités de ce pays est la longévité un régime tyrannique qui interdit toute forme d’opposition, de liberté de la presse ou d’opinion (Vorapeth 2013). Les manifestations ou les organisations de droits humains sont brutalement réprimées à tel enseigne que les dirigeants de ce pays ressemblent à un ensemble de tortionnaires (Amon et al. 2013).

Notre pays, la République Démocratique du Congo, demeure démocratiquement très différent de ces pays très totalitaires. Néanmoins, la démocratisation dans cette République reste sujette à contention dans les débats politiques, médiatiques et scientifiques. Des détenteurs du pouvoir ou leurs proches et défenseurs crient tambour battant que leurs régimes sont démocratiques, leurs opposants ou certains analystes neutres les prennent très souvent à contrepied.

La littérature existante démontre que tous ces désaccords ont conduit certains compatriotes de Patrice Lumumba à prendre les armes pour réclamer la démocratisation de leur pays contre les différents régimes soi-disant tyranniques (Inaka et al. 2023; Ndaywel 1998; Verhaegen 1965).

Les Lumumbistes comme Antoine Gizenga, Christophe Gbenye, Anicet Soumialot, Pierre Mulele et Laurent Désiré Kabila ont mené différentes luttes armées pour revendiquer la démocratie et la légitimité contre le régime du président Kasa-Vubu entre 1960 et 1964 (Young and Turner 1985). Son successeur, le Maréchal Mobutu Sese Seko, avait fui son pays en mai 1997, devant la marche à pied des kadogos (enfants soldats) de Laurent Désiré Kabila, principalement soutenus par des Rwandais, Burundais et Ougandais (Stearns 2012). De 1998 jusqu’en 2002, ces mêmes Rwandais, Burundais et Ougandais ont soutenu des ennemis de L.D. Kabila tels que les leaders du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) (Stearns 2012; Prunier 2008) comme Arthur Zahidi Ngoma, Lambert Mende Omalanga, Azarias Ruberwa, etc. Concomitamment, les leaders du Mouvement de Libération du Congo (MLC) comme Jean-Pierre Bemba, Olivier Kamitatu, Thomas Luhaka et Delly Sesanga étaient aussi en rébellion contre Mzee Laurent Kabila (Stearns 2012).

Une histoire similaire a refait surface sous le règne de Joseph Kabila (2001-2018) avec des rébellions de Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) en 2007 et M23 en 2011, toujours soutenues par le Rwanda depuis 2009 (Inaka 2022). Son successeur, Félix Antoine Tshisekedi, subit le même sort, avec la guerre de l’AFC/M23, encore soutenue par le régime Rwandais de Paul Kagame depuis 2022 (Balingene Kahombo 2025).

Cette longue histoire des conflits armés et de crises démocratiques a suscité notre curiosité pour fouiner dans l’histoire politique de la RDC pour démontrer comment sa démocratisation était mal-partie, voire née avec un défaut congénital, dès son accession à l’indépendance, sous le régime du Président Kasa-Vubu (1960-1965). Ce dernier est souvent présenté comme un président démocrate doté d’une orthodoxie de gestion financière inégalée dans l’histoire des présidents de la RDC. A la différence des précédentes études, la singularité de notre étude consiste à démontrer que le régime du Président Kasa-Vubu n’était pas entièrement démocratique, comme certains le pensent.

À cette fin, la mobilisation de méthode qualitative, basée sur une approche historique et le desk-research (recherche documentaire), nous a permis de relever que, le régime du Président Kasa-Vubu possédait des atouts très limites pour assurer l’exercice démocratique proprement dite.

En puisant sur la théorie de la démocratie alternative de Joseph Schumpeter et celle de la démocratie délibérative de Jürgen Habermas ainsi que sur les indicateurs et des indices de mesure de la démocratie, nous arguons que le régime du président Joseph Kasa-Vubu fut une démocratie parlementaire très fragile glissant vers la démocrature.

Bien plus, nous avançons que, plusieurs facteurs, notamment le système international bipolaire marqué par l'opposition entre le communisme et le capitalisme, les dérives néocolonialistes belges, les rivalités internes entre les élites politiques locales, le caractère improvisé du processus d'indépendance, l'abondance des ressources naturelles ainsi que les intérêts stratégiques des puissances étrangères au Congo, ont contribué à alimenter la crise politique congolaise. Ces facteurs ont considérablement réduit les atouts nécessaires à l’instauration et la consolidation d’un régime démocratique répondant à l’ensemble des critères requis. Dans ce contexte, régime de Kasa-Vubu a progressivement développé des pratiques autoritaires qui favorisant son glissement de la démocratie vers une forme de gouvernance hybride, très souvent qualifiée de démocrature.

Outre cette introduction et la conclusion, cet article est structuré en trois sections. La première section explique la pertinence de la théorie de la démocratie alternative et celle de la démocratie délibérative dans cette étude. La deuxième section se focalise sur la justification de l’utilisation des indicateurs et indices pour mesurer le seuil de la démocratie dans cette étude. La dernière section met en perspective le régime du président Joseph Kasa-Vubu pour expliquer comment il était essentiellement une démocrature au lieu d’une démocratie bien consolidée  

 

1.        Assises théoriques de l’étude  

Bien qu'une abondante littérature théorique soit consacrée à la démocratie, aucune théorie ne peut être considérée comme un passe-partout applicable à tous types de recherche. L'essentiel réside dans le choix d'une théorie adéquate pour encapsuler les faits ou phénomènes étudiés. C'est pourquoi la présente recherche combine la théorie de la démocratie alternative de Joseph Schumpeter et celle de la démocratie délibérative de Jürgen Habermas afin de dresser un état des lieux de la démocratie en République Démocratique du Congo pendant le règne du président Joseph Kasa-Vubu de 24 juin 1960 au 24 Novembre 1965

Pour commencer, la théorie de la démocratie alternative de Joseph Schumpeter définit la démocratie comme un régime politique, doté de mécanismes institutionnels, où la conquête et/ou la conservation du pouvoir s’effectue à travers des luttes concurrentielles, notamment lors des votes du peuple (Schumpeter and Fain 1951; Chirat 2022).

Selon Schumpeter, la démocratie ne joue pas le rôle de réalisation de la volonté du peuple, comme le prétend la démocratie classique, car ce peuple ne gouverne pas le pays au quotidien. Son pouvoir se limite plutôt à choisir ses gouvernants, qu'il sanctionne ou récompense lors des votes. Par conséquent, les professionnels de la politique et les partis politiques s'engagent dans une compétition acharnée pour accéder ou conserver le pouvoir par le biais des votes du peuple. En ce sens, il rejette l'hypothèse selon laquelle la démocratie serait un idéal fondé sur des valeurs suprêmes (Schumpeter and Fain 1951). Inspiré par la rationalité économique, Joseph Schumpeter considère la démocratie comme un marché de l'offre et de la demande au sein du marché politique (Chirat 2022).

Cette théorie peut nous aider à saisir les dynamiques entourant l'accession au pouvoir de Kasa-vubu et ses stratagèmes de sa conservation, que ce soit par le biais des procédures quasi-tyranniques. Toutefois, elle présente des limites qui ne permettent pas d'obtenir une vue holistique sur certains facteurs qui façonnèrent l'exercice démocratique par ce président. Par conséquent, il est impératif de la compléter par la théorie de la démocratie délibérative de Jürgen Habermas.

Habermas soutient que la démocratie délibérative, en tant qu'idéal normatif de légitimité politique, repose sur la législation rationnelle, la participation politique et la souveraineté du peuple. Selon lui, une démocratie est légitime lorsqu'elle facilite une médiation entre le rôle d'individu privé et celui de citoyen de chaque membre de la société. Cette médiation ne peut se réaliser que par la formation de l'opinion et la volonté politique, favorisant ainsi l'inclusivité de la population, la rationalité communicationnelle et le principe de discussion, garantissant le respect des droits fondamentaux des citoyens et citoyennes.

En d'autres termes, la communication publique permet aux citoyens de débattre de sujets pertinents en avançant des arguments solides au service de la nation. Cela démontre que l'architecture de la démocratie délibérative repose sur le respect des droits humains, la souveraineté, la liberté, la transparence, l'existence d'un État providence et la conciliation entre légitimité et égalité.

A la lumière des éléments théoriques proposés par Habermas, nous pouvons dire qu’ils peuvent nous servir de mieux expliquer le seuil démocratisation durent le régime du président Kasa-vubu et le contexte global et local qui ont influence .

 

2. Assises conceptuelles : indicateurs de la démocratie

À l’instar de plusieurs chercheurs, les théories discutées ci-devant ont inspiré un bon nombre d’organisations internationales à mettre en place des indicateurs et indices précis pour évaluer le seuil de démocratie dans différentes nations du monde. D’après plusieurs sources académiques concordantes et dignes de foi, quatre organisations subséquentes se distinguent par leur crédibilité et leur efficacité dans la mesure du niveau de démocratie.

-       The Economist Intelligence Unit : cette organisation évalue l'état de la démocratie ou de la démocratisation dans 167 pays en utilisant 60 indicateurs (Democracy Index) regroupés en cinq catégories : le processus électoral et le pluralisme, le fonctionnement du gouvernement, la participation politique, la culture politique et les libertés civiles. Depuis 1970, l’Indice de démocratie de The Economist Intelligence Unit classe les pays en quatre catégories selon une note de 0 à 10. Ainsi, les pays qui obtiennent une note de 8 sur 10 et plus sont qualifiés de démocraties pleines. Ils sont suivis par ceux qualifiés de démocraties imparfaites, recevant des notes de 6 à 7 sur 10. À la troisième position, on trouve les pays dont les notes varient entre 4 et 5 sur 10, qualifiés de démocraties hybrides ou de régimes autoritaires. Enfin, la dernière catégorie est celle des régimes autoritaires, avec des notes inférieures à 4 sur 10 (Kekic 2007; Unit 2024).

-       V-Dem Institute : basé à l’Université de Göteborg en Suède  utilise l’indice Varieties of Democracy (V-Dem) pour évaluer le taux de démocratie des pays du monde entier sur la base de plus de 470 indicateurs regroupés en cinq principaux indices : la qualité du processus électoral, la robustesse des institutions, l’égalité des citoyens, la démocratie participative et la démocratie délibérative (Boese 2019; Teorell et al. 2016).

-       Freedom House : basée à Washington, D.C., produit des rapports annuels intitulés Freedom in the World depuis 1941, évaluant les niveaux de liberté politique et de libertés civiles dans les nations du monde. Les pays sont généralement notés sur 100 et classés en trois catégories : libre, partiellement libre et non libre (Bormann and Golder 2022).

-       Polity Project de l’Université de Maryland, cet Indice Polity (Polity5) mesure le type de régime politique d’un pays sur une échelle allant de -10 à +10 : -10 représentant une autocratie complète, 0 un régime mixte ou intermédiaire, et +10 une démocratie complète (Herre 2022).

Il convient de noter que, bien que l’ensemble de ces outils de mesure de la démocratie possède des méthodologies et des échelles différentes, ils partagent des objectifs et des fondements conceptuels communs en matière d'évaluation de la démocratie et des droits humains. En nous inspirant d’un nombre important de récentes études et de la notion de polyarchie de Robert Dahl (2008), ces outils peuvent être synthétisés en cinq indicateurs et leurs 17 indices suivants :

-      1. Le processus électoral et le pluralisme

• Élections libres : Absence de fraudes ou de violences.

• Élections transparentes : Accès équitable aux urnes et dépouillement surveillé.

•       Pluralisme : Possibilité réelle pour l'opposition de se présenter et de gagner des élections.

• Alternance : Capacité du système à transférer le pouvoir de manière pacifique.

-        2. Les libertés civiles et les droits humains

•         Liberté d'expression : Absence de censure étatique.

•         Liberté de la presse : Indépendance et sécurité des journalistes.

•         Liberté d'association : Droit de manifester et de créer des syndicats ou des ONG.

•         Justice indépendante : Égalité de tous devant la loi et procès équitables.

-        3. Le fonctionnement du gouvernement

•         Souveraineté des élus : Les décisions sont prises par les élus, non par l'armée ou des puissances religieuses.

•         Lutte contre la corruption : Présence de mécanismes de contrôle des fonds publics.

•         Transparence : Accès des citoyens aux données de l'administration.

-     4. La culture politique démocratique

·      Soutien populaire : Adhésion de la population aux principes démocratiques.

·      Rejet de l'autoritarisme : Faible désir populaire pour un pouvoir militaire ou un dirigeant unique fort.

·      Consensus : Acceptation des règles du jeu politique par les perdants des élections.

-          5. La participation politique

·      Taux de participation : Mobilisation des citoyens lors des scrutins.

·      Inclusion : Participation active des minorités et des femmes en politique.

·      Engagement : Adhésion aux partis politiques et aux organisations civiques.

 

Il ressort de ce qui précède que les cinq (5) indicateurs du concept de démocratie et leurs 17 indices seront utilisés comme des outils conceptuels dans cette étude pour proposer un bilan politico-historique de la pratique démocratique à l’ère de Kasa-vubu. À cette fin, nous allons démontrer systématiquement dans quel contexte son régime a glissé de la démocratique vers la démocrature.

3.        De la démocratie à la démocrature

Il est essentiel de préciser que notre tâche qui consiste à évaluer le seuil de démocratisation sous le régime politique du Président Kasa-vubu nécessite de recourir aux cinq (5) indicateurs et 17 indices précités. Ainsi, nous allons successivement le processus électoral et le pluralisme, les libertés civiles et les droits humains, le fonctionnement du gouvernement, la culture politique démocratique et la participation politique.

3.1. Le processus électoral et le pluralisme

Le régime du président Kasa-Vubu respectait entièrement les processus électoraux et le pluralisme politique. Élu par la voie des urnes en 1960, ce premier président congolais organisa des élections libres, transparentes et crédibles en juillet 1965.

Cependant, le respect du pluralisme politique et de l'alternance démocratique, pacifique et civilisée, posait de sérieux problèmes sous son règne. Il a fait preuve de dérives autoritaires en limogeant ses opposants qui avaient remporté des élections législatives, leur permettant ainsi de devenir premiers ministres.

La première révocation illégitime fut celle du Premier ministre Patrice Emery Lumumba, le 5 septembre 1960. Il le remplaçant illégalement par Joseph Iléo (Ndaywel 1998). Bien que cette révocation n'ait pas été approuvée par le parlement, dont le MNC de Lumumba était majoritaire, Kasa-Vubu a usé de ses prérogatives présidentielles pour maintenir sa décision  (Young and Turner 1985). Cette situation a provoqué la première militarisation dans l’arène politique congolaise et a marqué les prémices d'un régime dictatorial avec la neutralisation des institutions politiques par le chef des armées, le Lieutenant-Colonel Joseph Desiree Mobutu (Mutamba 2015). Comme le note Ngoma-Binda (2002), ce coup d’état de Mobutu mit fin à la démocratie dans son principe d’alternance au pouvoir.

Plus grave encore, Kasa-vubu organisa l’arrestation de Lumumba et facilita son assassinat en l’envoyant comme un colis chez ses pires ennemis, notamment des sécessionnistes Katangais comme Moise Tshombe, Godefroid Munongo, etc. (Haskin 2005). C’est ainsi que Lumumba était tuée le 17 janvier 1961 ; par conséquent, ses allies et partisans avaient pris des armes pour combattre le régime illégitime de Kasa-vubu . Ces conflits armés transformèrent le pays a un vaste espace du chaos, du désordre et d’anarchie avec comme corolaires des calamites humaines très graves aux débuts des années 1960 (Inaka et al. 2023).

Comme si cela ne suffisait pas, Kasa-Vubu récidiva avec la révocation du Premier ministre Moïse Tshombe en octobre 1965. Cela représentait une répétition de la situation de 1960. En effet, Kasa-Vubu refusa catégoriquement de revenir sur sa décision malgré le soutien du parlement en faveur de Moïse Tshombe, dont la coalition politique, la Convention Nationale Congolaise (CONACO), avait remporté la majorité des sièges aux élections législatives de 1965 (Ndaywel 1998). Cette crise politique fut une aubaine pour le général Mobutu, qui en profita pour perpétrer et justifier son coup d'État le 24 novembre 1965. Selon lui, le conflit entre Kasa-vubu et Tshombe pourrait encore provoquer le bain de sang au Congo (Inaka et al. 2023).

Somme toute, l’utilisation de l’indicateur du processus électoral et du pluralisme démontre que le régime de Kasa-Vubu était démocratique. Les élections libres, transparentes et inclusives étaient organisées pour que des professionnels de la politique accéder au pouvoir. Bien que Kasa-vubu accepte la participation et la victoire de ses opposants dans ce processus, sa faiblesse de supporter la cohabitions politique et de préparer l’alternance pacifique du pouvoir laissa une tache d’huile sur l’histoire de son régime. Et cela était aussi très manifeste au niveau des libertés politiques et civiques.

3.2 Les libertés civiles et les droits humains

Les libertés civiles et les droits humains furent relativement respectés sous le régime de Kasa-Vubu. Un cadre démocratique était en place en termes de liberté d'expression et de presse, sans exclure le droit de manifester et de s'organiser en syndicats.

Néanmoins, il y eut quelques dérives autoritaires qui ont marqué l'histoire politique de son règne. Par exemple, non seulement il participa de prêt ou de loin à l’assassinat de Lumumba, mais encore il toléra une brutale répression contre des leaders nationalistes (députés, ministres, dignitaires, militants) et/ou lumumbistes. Malgré la chasse à l’homme contre ses opposants caricaturés des communistes par Larry Delvin, Mobutu et ses commissaires généraux, Kasa-vubu ferma ses yeux face aux violations extrêmes des droits humains (Mutamba 2015; Devlin 2008).

Ainsi la plupart de leaders Lumumbistes n’avaient d’autres choix que de s’exiler à l’étranger, précisément au Congo-Brazzaville ou ils formèrent le Front National de Libération du Congo (FNLC). Ils revinrent en RDC pour déclencher des rébellions à l'est (le FLNC de Christophe Gbenye, Anicet Soumialot, Laurent-Désiré Kabila) ou dans le Kwilu (Pierre Mulele) entre 1963 et 1964 (Inaka et al. 2023). En réaction, le régime de Kasa-Vubu fut nomma Tshombe comme premier ministre en juillet 1964 pour écraser des Lumumbistes. Dans cet objectif, Moise Tshombe recouru à ses troupes qui étaient exiles en Angola après la fin de sa sécession. En plus, il invita des mercenaires Français, Belges et Sud-Africains qui étaient d’être des tueurs très cruels et affreux (Passemiers 2016, 2018).

Nous retiendrons ici que, le régime de Kasa-vubu s’était évertuée d’assurer la liberté d’expression, de la presse, d’association, etc. Malencontreusement, cette assurance se réduisit à cause des dérives autoritaires et des actes ‘democraticides’ posés par le régime de Kasa-Vubu.   

3.3 Le fonctionnement du gouvernement

Le fonctionnement du gouvernement ne posait que peu de problèmes durant le mandat de Kasa-Vubu par rapport aux indicateurs de la démocratie tels que la souveraineté des élus, la lutte contre la corruption et la transparence.

En effet, la souveraineté des élus était plus ou moins respectée. Bien que le parlement jouât son rôle du législateur et du contrôleur des institutions, le président Kasa-Vubu recourait à certains stratagèmes pour faire de cette institution comme sa caisse de résonance. Comme nous l’avons déjà analyse ci-haut, il s’était impose pour révoquer et nommer des premiers Ministres sans pourtant respecter la souveraineté des parlementaires dans un régime parlementaire. Bien qu’il fut élu comme le président de la RDC aux suffrages universels indirectes par des parlementaires en juin 1960, Kasa-vubu n’hésita pas de le dissoudre le 29 septembre 1963 pour imposer son opinion sur le changement de la constitution (André Mbata 2017; Gaise 2015).

Cependant, Kasa-Vubu a marqué et continue a marqué l'histoire politique de la DR Congo par son orthodoxie financière légendaire, jamais égalée par ses successeurs qui ont plutôt excellé par la corruption à l’échelle industrielle (Kodi Muzong 2008). Comme il prêchait par l'exemple, le seuil de corruption sous son règne était relativement bas. Etant donné les difficultés financières et économiques auxquelles le pays était confronté à cause de la crise politique, les différentes guerres civiles et sécessions et le fameux contentieux économiques belgo-congolais, certains fonctionnaires se laissent corrompre pour des intérêts egocentriques au détriment d’intérêt national (Bukassa Kadiata and Mulumba-Kapulu 2009). Face aux dégâts causés par la corruption et la malhonnêteté de ces fonctionnaires (Zangela 2010), le président Kasa-Vubu menaçait ou châtiait sévèrement tous les corrompus (Bukassa Kadiata and Mulumba-Kapulu 2009). Vu son excellente éthique financière et ses valeurs morales très poussées (Ngoma-Binda 2002), Kasa-Vubu démontrait son sens d’intégrité en déversant, lui-même, au trésor public les reliquats de ses frais de mission après ses voyages officiels (Zangela 2010).  

3.4 La culture politique démocratique

Le régime de Kasa-Vubu a démontré une faible culture politique démocratique, fondée sur l'adhésion de la population aux principes démocratiques, le rejet de l'autoritarisme et l'acceptation des règles politiques.

D'abord, le peuple congolais n'avait pas expérimenté la socialisation démocratique, encore moins politique, pendant la colonisation. En fait, le régime colonial belge n’avait pas forme une élite congolaise capable de prendre part au gouvernement et d’assurer un leadership compétant après l’indépendance. Autrement dit, la conjonction de la politique anticommunisme implémentée au Congo depuis les années 1920,  la cooptation secrète de certaines rares élites congolaises par le service du régime colonial (Verhaegen 1999) et la lutte des colons contre l’éveil politique, nationaliste et patriotique (Ndaywel 1998; Inaka 2022) est l’une des sources coloniales liée à la mauvaise connaissance des principes démocratiques par des congolais.

Ayant accédé à l'indépendance dans une totale impréparation, ces élites procédaient par une sorte d’essais et erreurs dans leur apprentissage démocratique (Trapido 2015). Ensuite, l'anarchie et le chaos qui régnaient sous le régime Kasa-Vubu entravaient développement d'une culture politique démocratique.Il s’ensuit que le désordre et la violence qui ont apparu dès le lendemain du pays à l’ascension à l’Independence compliquaient l’adhésion de la population aux principes démocratiques .

De même, l’absence d’unité et de conscience nationale (Muhirwa Gassana 2020), des fortes clivages ethniques et idéologiques (fédéralistes vs unitaristes, socialistes vs capitalistes, nationalistes vs régionalistes) (Baraka Akilimali 2021), la course au pouvoir et la crise de légitimité des institutions et de leurs animateurs (Malonga 2016) ont conduit à un faible engagement de la population congolaise envers les principes démocratiques.

Grosso modo, les Congolais, qui venaient a peine de découvrir la politique à la fin des années 1950 s’étaient retrouvés embourbés dans des contractions politico-ethniques incommensurables qui entravèrent leurs adhésions aux principes démocratiques (Malonga 2016).

 

3.5 La participation politique

La participation politique était l’Une des réussites notables du régime de Kasa-Vubu. La longue persistance des troubles et des crises politiques ainsi que les clivages ethniques n'avaient pas empêché les citoyens congolais de se mobiliser pour voter lors des élections (Rubbens 1960; Lemarchand 2021). En réalité, cette participation était façonnée par le militantisme ethnique des populations (Musungayi Bampale 2018) et leurs potentialités d’accumuler des fortunes et de s’assurer de la sureté à travers l’accession aux pouvoirs politiques de leurs frères ethniques  (Jamous 1967). En somme, les élections s'apparentaient davantage à une compétition de recensement ethnique.

Conclusion

Il se dégage de cette étude que la démocratisation congolaise était mal née à cause du contexte politico-historique et internationale de la fin de la colonisation et de la guerre froide. Bien que Kasa-Vubu pourrait être totalement un démocrate, il était contraint de poser des actes purement autoritaires sous la pression des occidentaux anticommunistes, des néocolonialistes belges et de ses partenaires politiques congolais. Par conséquent, le régime de Joseph Kasa-Vubu commença par être un régime parlementaire fragile pour devenir une quasi-démocrature.

Cette étude émerge de l’usage de méthode qualitative, appuyée par l’approche historique et un desk research. Elle a été encapsulée par la mobilisation la théorie de la démocratie alternative de Joseph Schumpeter et celle de la démocratie délibérative de Jürgen Habermas. De même, cinq indicateurs et 17 indices de mesure de démocratie ont été utilisés pour mener une analyse approfondie, minimiseuse et méticuleuse de l’exercice démocratique sous la présidence de Joseph Kasa-Vubu.

Grace a ces outils conceptuels cette a pu relever comment le régime du président Kasa-Vubu respectait plus les processus électoraux, mais moins la cohabitation et l’alternance pacifique du pouvoir. Une autre importante révélation de cette étude est le Président Kasa-Vubu fut souvent contraint par ses alliés de moins respecter les libertés des citoyens congolais. Son régime avait fait preuve d'un manque d'adhésion aux principes démocratiques, mais une forte participation politique teintée d’ethnicité. Fort de tout ce qui précède, nous avons déclaré que la démocratie congolaise fut née prématurément et morte précocement.

 

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