INSTITUTIONS ET POLITIQUES DANS LES PAYS EMERGENTS : UNE LECTURE INSTITUTIONNALISTE COMPAREE
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Augustin KUPA MUKADI
Professeur associé à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion. Le domaine de recherche c’est l’économie de développement et questions d’émergence économique.

Résumé
Cet article explore les interactions entre institutions et politiques économiques dans le contexte des pays dits émergents. À travers une comparaison approfondie du Brésil, du Vietnam, de l’Afrique du Sud et du Maroc, il montre que les trajectoires d’émergence ne peuvent être expliquées par les seules performances macroéconomiques, mais nécessitent une analyse contextualisée des institutions, des capacités bureaucratiques et des stratégies politiques. L’article plaide pour une approche institutionnaliste fonctionnelle, sensible aux configurations historiques et aux enjeux de transformation productive, sociale et environnementale. Il propose ainsi un cadre analytique renouvelé pour penser l’émergence dans un monde multipolaire.
Mots-clés : institutions, politiques économiques, pays émergents, développement, comparaison internationale.
Abstract
This article explores the interactions between institutions and economic policies in the context of emerging economies. Through a comparative analysis of Brazil, Vietnam, South Africa, and Morocco, it argues that trajectories of emergence cannot be explained solely by macroeconomic performance, but require a contextualized understanding of institutions, bureaucratic capabilities, and political strategies. The article advocates a functional and situated institutionalist approach, attentive to historical configurations and challenges of structural, social, and environmental transformation. It thus offers a renewed analytical framework to assess emergence in a multipolar world.
Keywords: institutions, economic policies, emerging economies, development, comparative analysis.
Introduction
Depuis les années 1990, l’expression de « pays émergents » s’est imposée dans le langage économique pour désigner un groupe hétérogène d’économies en développement ayant connu des taux de croissance soutenus, une transformation sectorielle accélérée, et une insertion renforcée dans les échanges internationaux. Popularisée par des institutions financières comme Goldman Sachs ou la Banque mondiale, la notion d’« émergence » repose toutefois sur des critères flous, combinant données économiques (PIB, IDE, industrialisation) et appréciations géopolitiques (stabilité, poids régional, capacité d’influence). Si la croissance économique est une caractéristique fréquente des pays émergents, elle ne suffit pas à qualifier une trajectoire d’émergence. Celle-ci suppose en effet des changements structurels profonds, portés par des choix politiques, une évolution institutionnelle et une volonté de modernisation économique durable.
Dans ce contexte, le rôle des institutions et des politiques économiques dans les trajectoires des pays émergents est devenu un champ d’analyse central. L’institutionnalisme, tel qu’illustré par les travaux de North (1990), Acemoglu et Robinson (2012), ou Rodrik (2007), souligne l’importance des règles du jeu – formelles et informelles – dans l’allocation des ressources, la coordination des acteurs, la réduction de l’incertitude et la régulation des conflits. Or, dans les pays émergents, les institutions sont souvent hybrides, mêlant éléments traditionnels, autoritaires et libéraux. Elles sont le produit d’histoires politiques spécifiques, de configurations sociales complexes et d’insertions internationales asymétriques. De plus, les réformes institutionnelles ont été largement influencées, voire imposées, par des bailleurs internationaux dans le cadre de programmes d’ajustement structurel ou de gouvernance dite « moderne », souvent en décalage avec les réalités locales.
De même, les politiques économiques menées dans ces pays reflètent des arbitrages difficiles entre discipline budgétaire, ouverture commerciale, soutien à l’industrialisation, protection sociale et inclusion. Certains pays ont tenté de mettre en œuvre des politiques industrielles actives (Brésil, Maroc), d'autres ont adopté des modèles fondés sur l’attraction des IDE et la compétitivité par les bas salaires (Vietnam), tandis que d’autres encore ont navigué dans des transitions postapartheid ou post-autoritaires (Afrique du Sud), confrontés à des tensions fortes entre équité sociale et efficacité économique.
La présente étude vise à explorer les relations entre les institutions nationales, les politiques économiques mises en œuvre, et les résultats de l’émergence économique dans quatre pays aux trajectoires contrastées : le Brésil, le Vietnam, l’Afrique du Sud et le Maroc. Ces cas permettent de comparer des modèles de développement aux fondements institutionnels très différents : État développementaliste asiatique, capitalisme clientélaire latino-américain, transition postapartheid en Afrique australe, et stratégies de montée en gamme au Maghreb. Ils permettent également d’interroger les conditions de durabilité, d’inclusion et de résilience des trajectoires d’émergence.
La problématique centrale de cet article est donc la suivante :Dans quelle mesure les institutions nationales et les politiques économiques contribuent-elles à structurer les trajectoires d’émergence, en influençant la croissance, la cohésion sociale et la soutenabilité du développement ?
Nous faisons l’hypothèse que les trajectoires d’émergence les plus efficaces sont celles dans lesquelles les institutions (formelles et informelles) et les politiques économiques sont complémentaires, c’est-à-dire capables de produire de la confiance, de coordonner les investissements, de garantir un minimum de justice sociale, et d’éviter les effets de verrouillage ou de dépendance au sentier. À l’inverse, l’échec ou l’essoufflement de certaines trajectoires peut s’expliquer par des incohérences entre politiques et institutions, par des blocages.
La comparaison que nous allons faire entre les quatre pays émergents précités, va nous démontrer que les contextes ne sont pas les mêmes, mais ce sont plutôt les pouvoirs étatiques qui se sont investis dans la mise en place des politiques réalistes et adaptées pour chaque réalité. Bien que les situations et les orientations des uns et des autres aient été différentes, les résultats du point de vue de la croissance et de transformations socio-économiques ont été les mêmes dans tous ces pays. Ces expériences démontrent à suffisance combien les institutions nationales ont une responsabilité dans le fonctionnement de l’économie du pays. C’est ici que nous concluons avec Douglass North lorsqu’il souligne « structure créée par les hommes pour organiser leur environnement politico-économique est le déterminant essentiel des performances d’une économie », North Douglass (2005).
A cet effet, notre réflexion à travers cet article est subdivisée en trois parties, où la première est consacrée au cadre théorique et revue de littérature sur l’émergence économique ; la deuxième donne une Analyse comparative mettant en face institutions et politiques économiques dans quatre pays émergents. Enfin, la troisième partie est consacrée à la discussion mettant en évidence les performances, les limites ainsi que les leçons qui peuvent être retenues des institutionnelles de l’émergence.
Partie 1 — Cadres théoriques et revue de littérature
1.1. Le concept d’émergence économique : définitions et limites
Le terme de « pays émergent » n’est pas un concept homogène, ni une catégorie analytique rigoureusement définie. Il est issu d’un usage médiatique et financier (notamment chez Goldman Sachs ou le FMI) visant à désigner des pays en développement affichant un potentiel de croissance significatif, une stabilité macroéconomique relative, une ouverture commerciale accrue et une montée en puissance géopolitique. Parmi les critères souvent mobilisés figurent le produit intérieur brut (PIB) en croissance, le développement des marchés financiers, l’augmentation des investissements directs étrangers (IDE), ou encore l’industrialisation rapide.
Cependant, plusieurs auteurs soulignent l’ambiguïté du concept d’émergence, qui recouvre des réalités nationales hétérogènes et masque des fragilités structurelles (Guillaumont, 2011 ; Bresser-Pereira, 2018). Certains pays, bien que considérés comme « émergents », souffrent de fortes inégalités, d’une dépendance aux exportations de matières premières, ou d’une faible diversification productive. En ce sens, l’émergence ne peut être réduite à un simple indicateur de croissance : elle implique une transformation structurelle durable, appuyée sur des institutions solides et des politiques économiques cohérentes.
1.2. Les institutions dans le processus de développement : approches théoriques
Les institutions, définies par Douglass North (1990) comme les « règles du jeu » qui structurent les interactions humaines – qu’elles soient formelles (lois, constitutions, systèmes judiciaires) ou informelles (normes, valeurs, cultures politiques) – sont devenues un pilier central de l’analyse économique du développement. Pour North, le développement passe par la réduction des incertitudes et l’amélioration de la coordination entre acteurs économiques via des institutions qui encouragent les investissements et protègent les droits de propriété. Acemoglu et Robinson (2012) vont plus loin en distinguant institutions inclusives (qui permettent une large participation économique et politique) et institutions extractives (qui concentrent les ressources et le pouvoir au profit d’élites étroites). Selon leur thèse, les pays qui réussissent sont ceux qui disposent d’institutions inclusives, garantes de stabilité, d’innovation et d’égalité des chances. À l’inverse, les institutions extractives entravent la croissance de long terme, malgré des périodes de croissance rapide initiale.
Cependant, ces approches ont fait l’objet de critiques. Dani Rodrik (2007) insiste sur la pluralité des trajectoires institutionnelles : il n’existe pas de « one best way ». Des institutions « non occidentales » peuvent également favoriser le développement, pourvu qu’elles assurent certaines fonctions clés (protection des contrats, gestion des conflits, coordination des acteurs). De plus, le lien causal entre institutions et développement reste débattu : dans certains cas, des réformes institutionnelles ont été introduites a posteriori, en réponse à la croissance (ex : Asie de l’Est).
Enfin, d’autres auteurs comme Ha-Joon Chang (2002) ou Mushtaq Khan (2010) insistent sur l’idée que le rôle des institutions doit être analysé en relation avec la structure sociale, les intérêts des élites, et les capacités bureaucratiques. Il ne suffit pas de copier des « bonnes pratiques » institutionnelles : leur efficacité dépend du contexte historique, politique et social.
1.3. Politiques économiques dans les pays émergents : entre orthodoxie et pragmatisme
Les politiques économiques menées dans les pays émergents oscillent depuis plusieurs décennies entre des modèles inspirés de l’orthodoxie néolibérale (ouverture commerciale, discipline budgétaire, dérégulation) et des formes plus hétérodoxes (politiques industrielles ciblées, subventions, capitalisme d’État).
Dans les années 1980-1990, les programmes d’ajustement structurel (PAS) ont promu une réduction du rôle de l’État, une libéralisation des marchés et des réformes institutionnelles centrées sur la « bonne gouvernance ». Cette approche a souvent entraîné des effets sociaux délétères et n’a pas permis une transformation productive significative (Stiglitz, 2002). En réaction, plusieurs pays émergents ont redéployé à partir des années 2000 des politiques plus actives, sous l’impulsion d’un État stratège (comme au Vietnam ou au Maroc), d’initiatives d’industrialisation (Brésil), ou de programmes sociaux massifs (Afrique du Sud).
Ces politiques peuvent être regroupées selon trois grands axes :
Politiques industrielles : soutien aux secteurs stratégiques, subventions, banques de développement, barrières non tarifaires, création de champions nationaux.
Politiques sociales : lutte contre la pauvreté, couverture santé, éducation, politiques d’emploi.
Politiques macroéconomiques : politique monétaire prudente, discipline budgétaire, gestion de la dette et du change.
Le débat sur leur efficacité reste vif. Certains soulignent leur retour en grâce dans les institutions internationales (Stiglitz, Rodrik), tandis que d'autres mettent en garde contre le risque de capture politique ou d'inefficacité si ces politiques ne sont pas accompagnées d’un environnement institutionnel propice.
1.4. Complémentarité entre institutions et politiques : une lecture intégrée de l’émergence
La littérature récente insiste de plus en plus sur l’importance de la cohérence entre institutions et politiques économiques. Une politique industrielle ambitieuse peut échouer si elle repose sur un appareil bureaucratique faible, corrompu ou clientéliste. À l’inverse, des réformes sociales peuvent avoir des effets durables si elles s’appuient sur des institutions stables, un État légitime, et une capacité d’implémentation effective.
Le concept de complémentarité institutionnelle (Aoki, Hall & Soskice, 2001) suggère que les performances économiques dépendent non seulement de la qualité de chaque institution, mais aussi de leur coordination. Par exemple, une politique d’innovation technologique n’est efficace que si elle est reliée à un système éducatif performant, à un financement adapté, et à un cadre juridique qui protège la propriété intellectuelle.
Dans le contexte des pays émergents, cette approche implique une analyse fine des interactions entre l’État, le marché, les élites économiques, la société civile et les bailleurs internationaux. Elle oblige aussi à considérer les dimensions informelles du pouvoir et des relations sociales – clientélisme, néo-patrimonialisme, pactes sociaux implicites – qui façonnent les trajectoires de développement.
Partie 2 — Analyse comparative : institutions et politiques économiques dans quatre pays émergents
2.1. Le Brésil : des institutions démocratiques fragiles et des politiques industrielles inconstantes
Le Brésil incarne une trajectoire d’émergence marquée par des cycles politiques instables et une forte dépendance aux matières premières. Depuis la transition démocratique dans les années 1980, le pays a mis en place des institutions politiques pluralistes, une Constitution progressiste (1988) et un système judiciaire relativement indépendant. Toutefois, ces institutions souffrent de fragmentation politique, de clientélisme, et d’un niveau élevé de corruption, comme en témoignent les scandales Lava Jato ou Petrobras.
Sur le plan économique, le Brésil a longtemps promu une politique industrielle active, héritée de l’époque de l’ISI (industrialisation par substitution aux importations). Entre 2003 et 2014, les gouvernements Lula et Dilma Rousseff ont combiné croissance sociale (via les programmes Bolsa Família, Minha Casa Minha Vida) et politique industrielle ciblée (soutien aux entreprises via la BNDES). Toutefois, ces politiques ont manqué de cohérence à long terme, souffrant d’un environnement macroéconomique instable (inflation, dette publique), d’une bureaucratie complexe et d’un manque d’investissement en innovation.
Le Brésil illustre ainsi les limites d’une émergence tirée par la consommation et les exportations primaires, sans réformes structurelles durables ni coordination forte entre politiques publiques et institutions de gouvernance.
2.2. Le Vietnam : un État développementaliste autoritaire et efficace
Le Vietnam est souvent cité comme un cas réussi de transition institutionnelle contrôlée, combinant autoritarisme politique et dynamisme économique. Depuis les réformes du Đổi Mới (1986), le pays a maintenu un système politique centralisé sous l’égide du Parti communiste, tout en introduisant des mécanismes de marché, de propriété privée, et d’ouverture au commerce international.
Le succès vietnamien repose sur :
Une capacité bureaucratique forte, notamment au niveau local ;
Une stratégie claire de montée en gamme industrielle (zones économiques spéciales, attraction des IDE) ;
Une stabilité politique, qui rassure les investisseurs.
Les politiques économiques du Vietnam sont coordonnées, hiérarchisées et révisées en fonction des résultats. L'État joue un rôle de pilote stratégique, avec un soutien actif à l’exportation manufacturière, à l’éducation technique, et à l’investissement dans les infrastructures. Le Vietnam a ainsi pu diversifier ses exportations (textile, électronique, composants) et devenir un maillon important des chaînes de valeur asiatiques.
Cependant, cette réussite repose sur un modèle autoritaire, avec peu de contre-pouvoirs, une liberté d’expression limitée, et une dépendance élevée aux investisseurs étrangers et aux importations de technologie. L’enjeu futur réside dans la montée en valeur ajoutée et le développement de capacités d’innovation locales.
2.3. L’Afrique du Sud : institutions démocratiques consolidées mais inégalités structurelles persistantes
Depuis la fin de l’apartheid (1994), l’Afrique du Sud dispose d’un cadre institutionnel démocratique robuste, fondé sur une Constitution progressiste, une séparation des pouvoirs respectée, et une presse libre. Néanmoins, le pays souffre d’un double héritage : d’un côté, des institutions libérales formelles ; de l’autre, une économie profondément duale et inégalitaire, résultat de décennies de marginalisation de la majorité noire.
Les gouvernements de l’ANC ont mis en œuvre plusieurs politiques ambitieuses :
Black Economic Empowerment (BEE) pour promouvoir les élites noires ;
Reconstruction and Development Programme (RDP), puis National Development Plan (2012) pour structurer les politiques de développement ;
Programmes sociaux (pensions, aides alimentaires) relativement étendus.
Mais enfin, toutes ces politiques ont eu un impact qui est resté limité par :
Un taux de chômage massif (environ 30 % en 2024) ;
Une économie dominée par les secteurs minier et financier ;
Des capacités administratives fragmentées et un problème de gouvernance locale (corruption, mauvaise gestion municipale).
Ainsi, malgré des institutions démocratiques solides, la politique économique sud-africaine souffre d’un manque de transformation structurelle, d’inégalités raciales persistantes et d’un climat social tendu. L’émergence sud-africaine est menacée par une absence de croissance inclusive. Les couches entières de la population sont restées hors circuit de l’activité économique.
2.4. Le Maroc : entre réformes institutionnelles progressives et volontarisme économique
Le Maroc illustre une trajectoire d’émergence fondée sur une transition institutionnelle encadrée par la monarchie, et une stratégie de modernisation économique volontariste. Depuis les années 2000, le pays a engagé de nombreuses réformes : régionalisation avancée, nouvelle Constitution (2011), développement du secteur judiciaire et de l’administration numérique. Cependant, la centralisation du pouvoir exécutif et la faible capacité des partis politiques limitent l’approfondissement démocratique.
Sur le plan économique, les autorités marocaines ont mis en œuvre des politiques structurantes :
Stratégies sectorielles ambitieuses : Plan Maroc Vert (agriculture), Maroc Numeric, Plan d’accélération industrielle, Halieutis ;
Développement des infrastructures portuaires (Tanger Med), ferroviaires (LGV), et logistiques ;
Zones franches industrielles, promotion des IDE, montée en gamme dans l’automobile, l’aéronautique et l’offshoring.
Le Maroc combine donc un cadre macroéconomique stable, une gestion prudente de la dette, et un engagement fort de l’État dans la structuration de son appareil productif. Toutefois, les retombées sociales restent limitées, avec un taux de chômage élevé chez les jeunes diplômés et des inégalités territoriales persistantes.
2.5. Synthèse comparative : cohérence et contradictions institutionnelles
Critères | Brésil | Vietnam | Afrique du Sud | Maroc |
Régime politique | Démocratie instable | Autoritarisme à parti unique | Démocratie consolidée | Monarchie constitutionnelle |
Capacité bureaucratique | Fragmentée, clientéliste | Élevée, hiérarchisée | Moyenne, inégale | Moyenne, en renforcement |
Politique industrielle | Fluctuante, dépendante du cycle | Active et cohérente | Faible, orientée vers l’extraction | Structurée, axée export |
Institutions inclusives | Limitées, captation des élites | Faibles (autoritarisme) | Fortes formellement, inégalités fortes | Moyennes, centralisées |
Résultats sociaux | Réduction pauvreté mais fragile | Amélioration rapide mais précaire | Très inégalitaire | Moyenne, chômage jeune élevé |
Cette comparaison met en évidence la diversité des configurations institutionnelles dans les pays émergents. Le succès relatif du Vietnam tient à la cohérence entre ses politiques économiques et ses institutions centralisées, malgré l’absence de démocratie. Le Maroc combine volontarisme économique et centralisation politique, avec des résultats contrastés. Le Brésil et l’Afrique du Sud quant à eux, illustrent les limites d’institutions démocratiques affaiblies par la fragmentation politique, les inégalités et le manque de consensus autour d’un projet productif partagé.
Pour aller plus loin dans notre comparaison, nous faisons recours aux graphiques pour démontrer combien les dirigeants de ces pays ont été engagés dans la transformation de leurs économies.
1. Graphiques comparatifs de différence des situations
Graphique 1 : Indice de qualité de la gouvernance (WGI – Banque mondiale)
Axes : Moyenne des six indicateurs (2022) pour Brésil, Maroc, Vietnam, Afrique du SudIndicateurs : Stabilité politique, efficacité de l'État, qualité de la réglementation, État de droit, lutte contre la corruption, voix et responsabilité.
Pays | Moyenne WGI (2022, échelle -2.5 à +2.5) |
|
|
Brésil | -0.14 |
Maroc | -0.32 |
Vietnam | -0.5 |
Afrique du Sud | +0.03 |
|
|
Source : sur base des données de la Banque Mondiale.
A la lecture des données du graphique, l’Afrique du Sud est globalement au-dessus des autres en termes de gouvernance perçue, mais avec des faiblesses locales ; le Vietnam a une efficacité de l’État plus forte que ses scores de libertés civiles ne le suggèrent.
Le deuxième graphique va nous donner la situation relative à l’attractivité des investissements directs étrangers.
Graphique 2 : Taux d’IDE entrants en % du PIB (moyenne 2018–2022)
Pays | IDE (% PIB) |
Brésil | 3.5 % |
Maroc | 2.8 % |
Vietnam | 6.3 % |
Afrique du Sud | 1.7 % |
Selon le graphique, le Vietnam capte une part très importante d’IDE grâce à ses zones franches et à sa politique d’ouverture industrielle. Le Maroc suit une stratégie similaire. L’Afrique du Sud et le Brésil affichent des niveaux plus modestes. Enfin, le dernier graphique fait allusion au taux de chômage de l’économie.
Graphique 3 : Taux de chômage (% de la population active – 2023)
Pays | Taux de chômage (%) |
Brésil | 7.8 % |
Maroc | 11.8 % |
Vietnam | 2.3 % |
Afrique du Sud | 32.1 % |
L’Afrique du Sud présente une situation alarmante malgré une gouvernance démocratique formelle. Le Vietnam, en revanche, maintient un taux de chômage bas grâce à une forte absorption de main-d’œuvre.
Partie 3 — Discussion : Performances, limites et leçons institutionnelles de l’émergence
3.1. Institutions et trajectoires différenciées d’émergence
L’analyse comparée des quatre pays met en évidence une variété de trajectoires d’émergence, qui ne peuvent être comprises sans une lecture contextualisée des institutions. Deux enseignements majeurs émergent :
Premièrement, la présence d’un cadre institutionnel démocratique ne garantit pas une trajectoire d’émergence efficace ni inclusive. Le Brésil et l’Afrique du Sud disposent de systèmes politiques pluralistes et juridiquement solides, mais leur performance économique et sociale est entravée par des failles structurelles : fragmentation des partis, clientélisme, faible coordination des politiques, et inégalités persistantes. Dans ces cas, l’inclusivité formelle ne suffit pas à produire des effets réels sur la transformation productive.
Deuxièmement, certains pays comme le Vietnam montrent qu’un régime autoritaire peut être compatible avec une trajectoire de développement rapide, dès lors que les institutions administratives sont efficaces, les objectifs économiques clairement hiérarchisés, et les politiques mises en œuvre de façon cohérente. Cela rejoint les observations de Dani Rodrik : ce ne sont pas tant les formes institutionnelles qui comptent, que leur fonctionnalité et leur capacité à générer des résultats.
3.2. Complémentarité (ou non) entre institutions et politiques économiques
Les pays qui réussissent à progresser vers une forme d’émergence durable sont ceux qui parviennent à articuler de manière cohérente leurs institutions et leurs politiques économiques. Cette complémentarité prend plusieurs formes, à savoir :
Une capacité bureaucratique capable d’implémenter les politiques (cas du Vietnam et, dans une certaine mesure, du Maroc) ;
Un cadre institutionnel qui limite la captation des ressources par les élites et assure une certaine redevabilité (ce qui fait défaut au Brésil) ;
Une vision de long terme, portée par un État stratège, capable de résister aux pressions à court terme.
Dans les cas où cette cohérence fait défaut (Brésil, Afrique du Sud), les politiques économiques tendent à être inconsistantes, peu ciblées, et sensibles aux cycles politiques ou aux chocs exogènes. Les institutions, bien que démocratiques, n’ont pas la capacité d’orienter l’investissement productif ni de réduire les inégalités structurelles.
3.3. Les limites de l’émergence : croissance sans transformation ?
Malgré leurs succès relatifs, aucun des pays étudiés n’a véritablement consolidé une émergence soutenable, au sens d’une croissance :
structurellement diversifiée,
socialement inclusive,
écologiquement responsable.
Plusieurs limites structurelles sont observables, il s’agit notamment de:
Dualisme productif : avec des poches de modernité coexistant avec une large part d’économie informelle ou peu productive ;
Inégalités sociales persistantes : notamment en Afrique du Sud et au Brésil, mais aussi au Maroc (inégalités territoriales) ;
Dépendance technologique : notamment au Vietnam et au Maroc, où les chaînes de valeur sont dominées par des firmes étrangères ;
Vulnérabilité macroéconomique : instabilité des prix des matières premières, endettement, volatilité des IDE.
Ces constats confirment les critiques adressées au concept d’émergence : il ne suffit pas de croître rapidement pour « émerger ». Il faut transformer en profondeur la structure productive, renforcer les capacités d’innovation, et construire un modèle social cohérent avec les objectifs économiques.
3.4. Vers une relecture institutionnaliste contextuelle de l’émergence
À la lumière des résultats, il apparaît nécessaire de relire le processus d’émergence à partir d’un institutionnalisme contextuel, c’est-à-dire :
sensible aux trajectoires historiques ;
attentif aux configurations de pouvoir (élites, coalitions dominantes) ;
soucieux des capacités administratives réelles et des règles informelles.
Cette approche rompt avec une vision normative qui opposerait « bonnes » et « mauvaises » institutions. Elle invite à évaluer les institutions selon leur capacité à produire des effets concrets : cohérence des politiques, coordination intersectorielle, légitimité politique, inclusion sociale.
Elle oblige aussi à intégrer les défis contemporains :
transition écologique : comment les institutions peuvent-elles piloter un changement structurel bas carbone ?
digitalisation : quel rôle des politiques publiques dans la montée en compétence et la souveraineté technologique ?
gouvernance globale : comment les pays émergents peuvent-ils défendre leurs marges de manœuvre face aux normes internationales ?
En résumé, cet article s’est attaché à analyser, à travers une approche institutionnaliste comparée, la manière dont les institutions nationales et les politiques économiques façonnent les trajectoires d’émergence dans quatre pays : le Brésil, le Vietnam, l’Afrique du Sud et le Maroc. L’examen de ces cas révèle que l’émergence économique ne peut être réduite à une dynamique de croissance macroéconomique. Elle repose avant tout sur une transformation structurelle, appuyée sur des institutions efficaces et des politiques cohérentes, capables de produire des effets durables en matière de développement productif, d’inclusion sociale et de soutenabilité.
Nos analyses montrent que les trajectoires d’émergence les plus prometteuses sont celles qui s’appuient sur une complémentarité fonctionnelle entre les institutions et les politiques. Le Vietnam illustre, de ce point de vue, un modèle de pilotage centralisé, coordonné, qui a su articuler planification stratégique, montée en gamme industrielle et stabilité macroéconomique, malgré l’absence de démocratie formelle. À l’inverse, le Brésil et l’Afrique du Sud montrent que des institutions démocratiques, en l’absence de capacité administrative, de stabilité politique et de vision économique claire, ne suffisent pas à structurer un développement inclusif. Le Maroc, quant à lui, illustre un cas intermédiaire : réformes progressives, volontarisme industriel, mais persistances d’asymétries institutionnelles et sociales.
Nous basant sur le contenu de cette réflexion, ce travail apporte plusieurs contributions à la littérature sur l’émergence économique :
1. Il souligne la nécessité de dépasser les approches normatives et simplificatrices des institutions. Il plaide pour une lecture contextuelle, fonctionnelle et comparative, tenant compte des trajectoires historiques, des configurations politiques, et des capacités effectives de mise en œuvre.
2. Il met en lumière le rôle décisif de l’État comme coordinateur stratégique du processus d’émergence. Qu’il soit autoritaire ou démocratique, ce qui importe, c’est sa capacité à formuler une vision cohérente, à arbitrer entre les intérêts sociaux, et à mettre en œuvre des politiques compatibles avec les contraintes et les objectifs du développement.
3. Il rappelle que l’émergence ne peut être dissociée des dimensions sociales et territoriales : les inégalités persistantes, les poches de pauvreté, les tensions sociales et les fractures spatiales peuvent fragiliser la légitimité du projet de développement.
Cependant, comme toute démarche comparative, cette recherche présente des limites :
Le nombre de cas étudiés reste restreint. Une généralisation à d’autres contextes (ex. Turquie, Indonésie, Égypte, Éthiopie) mériterait des analyses supplémentaires.
L’approche retenue reste majoritairement qualitative. L’intégration d’indicateurs quantitatifs de qualité institutionnelle (Worldwide Governance Indicators, Doing Business, IDE, indices de transformation structurelle) pourrait enrichir l’analyse.
Enfin, les effets du changement climatique, de la transition numérique ou des tensions géopolitiques mondiales n’ont été que brièvement évoqués : ce sont pourtant des variables clés à intégrer dans une future recherche.
En termes des perspectives, l’étude des institutions dans les pays émergents mérite d’être approfondie dans plusieurs directions :
D’un point de vue théorique, il est urgent de construire une théorie du développement institutionnel située, c’est-à-dire qui articule les spécificités locales avec les dynamiques globales.
D’un point de vue empirique, il serait intéressant d’examiner la résilience institutionnelle face aux crises récentes (Covid-19, inflation mondiale, tensions géopolitiques).
Enfin, du point de vue normatif, il importe de penser l’émergence non seulement comme une transition économique, mais aussi comme un projet social et écologique, capable de garantir la soutenabilité des trajectoires nationales dans un monde en recomposition.
Conclusion générale
Loin de constituer une catégorie homogène, les pays dits « émergents » présentent des trajectoires variées, souvent fragiles, parfois contradictoires. Si certains ont su articuler institutions et politiques dans une logique de transformation, d’autres restent prisonniers de leurs failles institutionnelles ou de modèles économiques peu inclusifs. Plus que jamais, la compréhension de l’émergence économique exige une approche attentive aux configurations nationales, aux rapports sociaux, et aux rapports de pouvoir qui structurent les choix de politique publique. L’institutionnalisme, dans sa version critique et contextualisée, offre un cadre pertinent pour appréhender ces dynamiques complexes.
Références
Acemoglu, D., & Robinson, J. A. (2013). Pourquoi les nations échouent : les origines du pouvoir, de la propérité et de la pauvreté, Pearson France.
Chang, H.-J. (2008). La stratégie du développement dans une perspective, Paris, du Seuil.
North, D. (1994). Institutions ; changement institutionnel et performance économique, Paris, Diderot.
Rodrik, D. (2008). Une économie, plusieurs recettes ; mondialisation, institutions et croissance économique, Bruxelles, De Boeck.
Stiglitz, J. E. (2002). La grande désillusion, Paris, Fayard.
Evans, P. (1995). Embedded Autonomy: States and Industrial Transformation. Princeton University Press.
Hall, P. A., & Soskice, D. (2009). Variétés du capitalisme : les fondements institutionnels de la compétitivité comparée,Paris, Presses de Sciences Po.
Études spécifiques sur les pays émergents :
Bresser-Pereira, L. C. (2018). Rentier-financier capitalism: A new model of capitalism. Brazilian Journal of Political Economy, 38(4), 691–709.
Guillaumont, P. (2011). Vulnérabilité et résilience : les nouveaux critères de classement des pays en développement. Revue d'économie du développement, vol 19(2), 79–100.
Khan, M. (2010). Political Settlements and the Governance of Growth-Enhancing Institutions. SOAS Working Paper.
Sources de données empiriques :
· https://info.banque mondiale.org/gouvernance/wgi/ (2003). Banque Mondiale, Indicateurs de gouvernance.
CNUCED. (2023). Rapport sur l’investissement dans le monde.
IMF. (2023). Perspectives de l’économie mondiale.
Banque Africaine de Développement. (2022). Perspectives économiques en Afrique.
Haut-Commissariat au Plan (HCP, Maroc). (2023). Rapport économique et social.
General Statistics Office (GSO, Vietnam). (2023). Statistical Yearbook of Vietnam.

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