REPRÉSENTATIONS SOCIALES ET PRATIQUES COMMUNAUTAIRES DE GESTION DES DÉCHETS PLASTIQUES DANS LE QUARTIER MAMA YEMO À KINSHASA
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SOCIAL REPRESENTATIONS AND COMMUNITY PRACTICES OF PLASTIC WASTE MANAGEMENT IN THE MAMA YEMO DISTRICT OF KINSHASA
PEMBE PUNGA Fanny
Département de Sociologie, Sciences Sociales Administratives et Politiques.

Résumé
Cette étude analyse les représentations sociales et les pratiques communautaires liées à la gestion des déchets plastiques dans le quartier Mama Yemo à Kinshasa. Elle adopte une approche qualitative socio-anthropologique. Et les résultats montrent que le plastique est perçu comme une ressource, dont l’État est considéré comme responsable de la gestion et que des pratiques informelles dominent. L’étude conclut à un décalage entre représentations sociales et politiques publiques.
Mots-clés : Représentations sociales ; Pratique communautaire ; Déchets plastiques ; Gestion plastiques ; gestion urbain ; quartier Mama Yemo
Abstract
This research investigations thé social perception and community Practices regarding plastic waste management in thé mama yemo reighborhood in Kinshasa. IT adopted a socio-anthropological qualitative approch .the results show that plastics are perceived as a resource that the state is considered responsible for Management and that IT pratices dominante. The.study Leards to a gap between social représentations and public policier.
Keywords : Social representations; Community practice; Plastic waste; Plastic management; Urban management; Neighborhood Mama Yemo
1. Introduction
L'explosion démographique et l'urbanisation rapide de la ville de Kinshasa s'accompagnent d'une mutation profonde des modes de consommation, caractérisée par l'omniprésence des emballages à usage unique. Au cœur de cette dynamique, la prolifération des déchets plastiques est devenue l'un des défis environnementaux et sanitaires les plus critiques de la capitale congolaise. Face à cette crise écologique urbaine, les autorités publiques ont multiplié les cadres régulateurs et les initiatives de salubrité.
Malgré l’interdiction officielle de la production et de la commercialisation des sachets plastiques, et en dépit du lancement d'initiatives d'envergure telles que les opérations « Kin Bopeto », le quartier Mama Yemo croule sous le plastique. Les caniveaux obstrués, les décharges sauvages à ciel ouvert et la saturation des espaces publics par les polymères dessinent le paysage quotidien des résidents. Ce paradoxe flagrant révèle que le nœud du problème ne réside pas tant dans l’absence de lois ou de dispositifs juridiques que dans l’inadéquation profonde entre les orientations de la politique publique et les logiques sociales concrètes qui gouvernent le quotidien des populations.
Dès lors, l'analyse ne peut se cantonner à un simple constat d'échec technique ou logistique ; elle doit explorer la dimension cognitive et symbolique qui oriente l'action des citadins. La question centrale de cette recherche est donc la suivante : Comment les représentations sociales du déchet plastique à Mama Yemo structurent-elles les pratiques communautaires de gestion et expliquent-elles l’échec des politiques d’assainissement ?
Pour guider notre démarche empirique et déconstruire ce paradoxe, trois sous-questions fondamentales découlent de cette interrogation principale :
Quelles significations et valeurs symboliques les ménages attribuent-ils au plastique usagé dans leur espace domestique et d'échange ?
Quelles sont les chaînes d’acteurs formels et informels qui configurent le réseau de gestion (ou de non-gestion) du plastique au sein de ce quartier ?
Pourquoi les pratiques dominantes des habitants restent-elles structurellement polluantes (incinération artisanale, rejet de rue) alors même qu'existe une conscience avérée des risques sanitaires et environnementaux encourus ?
En croisant la sociologie des représentations sociales et l'anthropologie des pratiques urbaines, cet article se propose d'analyser les rationalités locales qui font résistance aux modèles d'assainissement top-down, afin d'envisager des alternatives ancrées dans les réalités socioculturelles de Kinshasa.
2. Méthodologie
Pour appréhender la complexité des logiques sociales sous-jacentes à la gestion des déchets plastiques, cette étude s'appuie sur une approche qualitative rigoureuse. Notre démarche s'inscrit dans la posture épistémologique de la socio-anthropologie de terrain, fortement inspirée par le rigorisme méthodologique théorisé par Jean-Pierre Olivier de Sardan. Ce choix méthodologique se justifie par la nécessité de privilégier le point de vue des acteurs locaux, d'analyser leurs rationalités propres et de contourner les biais normatifs ou moralisateurs souvent associés aux questions de salubrité publique urbaine.
2.1.Espace d'étude et échantillonnage des acteurs
L'enquête s'est déroulée au sein du quartier Mama Yemo, une entité administrative de la ville de Kinshasa caractérisée par une forte densité démographique et une saturation manifeste par les rebuts plastiques.
Pour comprendre la sédimentation des pratiques polluantes et l'ancrage des représentations du plastique, il convient de situer l'espace géographique, historique et morphologique qui sert d'infrastructure à notre recherche : le quartier Mama Yemo.
Créé initialement en octobre 1968 sous l'appellation administrative de « Lemba Mont-Ngafula », le quartier a progressivement été rebaptisé Mama Yemo. Intégré aujourd'hui parmi les 20 entités administratives que compte la vaste commune périurbaine de Mont-Ngafula, ce secteur constitue une zone charnière de l'expansion méridionale de la capitale congolaise.
Sur le plan des limites géographiques et hydrographiques, le quartier Mama Yemo est configuré comme suit :
- Au Nord : Il partage ses frontières avec les communes hautement denses de Selembao et de Makala.
- Au Sud : Il est contigu au quartier Mazamba.
- À l’Est : Il est physiquement borné par le lit de la rivière Funa et le quartier Kindele.
- A l’ouest : Le quartier mama yemo est délimité par la route by-pass et la commune de Selembao
Cette proximité immédiate avec la rivière Funa joue un rôle anthropologique majeur : le cours d'eau subit une double pression, devenant à la fois le réceptacle final des déchets acheminés par ruissellement des communes en amont (Makala, Selembao) et le dépotoir de décharge des résidents locaux.
Sur le plan démographique et urbanistique, le quartier Mama Yemo combine des traits d'urbanisation spontanée et de forte précarité infrastructurelle, des variables sociologiques cruciales pour notre objet d'étude :
- Pression démographique et habitat : À l'instar de la municipalité de Mont-Ngafula qui connaît une croissance exponentielle, Mama Yemo abrite une population dense, majoritairement constituée de ménages à bas revenus engagés dans le secteur informel de subsistance. Cette configuration induit une production massive de déchets d'emballages plastiques (sachets de conditionnement, bouteilles de boissons en PET).
- Topographie accidentée et vulnérabilité : Le relief du quartier se caractérise par des pentes et des sols sujets à une forte érosion. L'absence de voiries asphaltées et de systèmes de canalisation maçonnés favorise la création de ravins. Dans les représentations locales, ces ravins anthropiques et lits de cours d'eau obsolètes perdent leur fonction géologique pour être assimilés collectivement à des espaces de transit ou de stockage des ordures ménagères.
- Déficit des services d'assainissement : Le quartier souffre d'une rupture structurelle avec les circuits officiels de salubrité urbaine. Le déploiement des bennes de la Régie d'Assainissement de Kinshasa (RATKPK) y est quasi inexistant en raison de l'enclavement des avenues. Ce vide institutionnel laisse le champ libre à une gouvernance informelle de l'insalubrité, caractérisée par la prolifération de décharges sauvages à ciel ouvert sur les espaces publics et les axes routiers secondaires.
C'est précisément cette configuration à l'intersection d'un enclavement topographique, d'un abandon politico-administratif et d'une surconsommation de produits manufacturés jetables qui fait de Mama Yemo un laboratoire empirique pertinent pour analyser l'inadéquation entre les politiques publiques descendantes (Kin Bopeto) et les logiques de survie des communautés.
Afin de restituer le pluralisme des points de vue et de cartographier l'ensemble de l'arène locale, nous avons procédé à un échantillonnage par choix raisonné. Le corpus des participants a été structuré autour de quatre catégories stratégiques d'acteurs :
- Les gestionnaires domestiques (ménages) : Acteurs de première ligne, principalement les femmes et les jeunes, interrogés afin de saisir les représentations du sachet dans l'espace privé.
- Les autorités locales de proximité (chefs de rue) : Garants de l'ordre public local, pertinents pour évaluer la régulation micro-locale et l'application des directives d'assainissement.
- Les structures de la société civile (associations locales) : Groupements de jeunes ou d'églises engagés de manière formelle ou informelle dans le curage des caniveaux ou le ramassage communautaire.
- Les agents institutionnels (Régie d'Assainissement de Kinshasa - RATKPK / ex-RASKIN) : Techniciens et éboueurs déployés sur le terrain, permettant de confronter la rationalité politico-administrative aux contraintes matérielles du quartier.
2.2.Techniques de collecte des données et triangulation
Fidèles au principe de la triangulation empirique propre à Olivier de Sardan 1995, trois techniques complémentaires ont été mobilisées pour saturer l'information et croiser les discours avec les comportements effectifs :
1. L'observation directe et participante : Des phases d'immersion itératives ont été réalisées dans les espaces d'usage du quartier (marchés pirates, avenues principales, décharges sauvages). Cette technique a permis de documenter les "pratiques en actes" (jets furtifs, incinérations nocturnes, modes de stockage) souvent en décalage avec les discours officiels.
Les entretiens semi-directifs : Conduits à l'aide de guides d'entretien flexibles, ils ont exploré l'histoire de vie du plastique, les perceptions du risque sanitaire et les représentations de la responsabilité étatique. Les entretiens ont été menés en lingala et en français, puis transcrits.
Les focus groups (discussions collectives) : Organisés de manière homogène (groupes de femmes, groupes de jeunes), ils ont servi à faire émerger les consensus sociaux, les conflits d'usage et les représentations partagées autour de l'échec des politiques de salubrité (comme l'initiative Kin Bopeto).
3. Précision terminologique
Représentation sociale : système de sens commun orientant les comportements. Déchet plastique : objet polymère à usage terminé mais réutilisable. Pratiques communautaires : ensemble des actions locales de gestion des déchets.
4. Présentation et analyse des données
L’administration de notre enquête et la phase ultérieure de traitement du matériau empirique ont obéi à un protocole rigoureux, propre aux exigences de la recherche qualitative en socio-anthropologie. Cette démarche garantit la traçabilité des données, de leur captation sur le terrain jusqu'à leur conceptualisation théorique.
4.1.Le déroulement de l’enquête sur le terrain
L'immersion empirique au sein du quartier Mama Yemo s'est articulée autour de trois phases chronologiques majeures :
La phase exploratoire (Négociation de l'accès au terrain) : Cette étape a consisté à réaliser des visites de reconnaissance et à obtenir l'assentiment formel et informel des autorités locales (chefs de quartier et chefs de rue). Ce premier contact a permis de cartographier visuellement les points critiques d'accumulation des plastiques et de briser la méfiance des populations vis-à-vis d'un regard extérieur sur leurs pratiques de salubrité.
La phase d'administration des outils (Collecte active) : Les entretiens semi-directifs et les focus groups ont été menés sur une période intensive. Les discussions ont été conduites de manière itérative, en alternant les entretiens formels à domicile et les observations volantes lors des jours de salubrité collective ou sur les marchés du quartier. L'usage du lingala a été privilégié pour garantir la spontanéité, la fluidité et la charge symbolique des expressions locales liées aux déchets.
La saturation empirique : L'enquête s'est clôturée dès lors que l'organisation de nouveaux entretiens n'apportait plus de catégories sémantiques ou de justifications inédites face au paradoxe de la pollution plastique, signalant ainsi que le seuil de saturation des données était atteint.
4.2.L’approche qualitative du traitement : de l'oralité au texte scientifique
Le traitement des données brutes issues de l'oralité a suivi une chaîne de standardisation rigoureuse :
- Transcription et traduction : Les enregistrements audio ont été transcrits mot à mot en lingala, puis traduits en français de manière minutieuse. Ce travail de traduction a veillé à préserver les métaphores, les tournures idiomatiques et le lexique populaire kinois (ex. expressions liées à l'opération Kin Bopeto, la perception du sachet jetable, etc.), indispensables pour saisir le sens profond des représentations sociales.
- Constitution du corpus de recherche : Le matériau final a été systématisé sous la forme d'un corpus textuel homogène, composé des verbatims transcrits, des notes de terrain issues du journal de bord de l'observateur et des rapports de focus groups.
4.3.L’analyse de contenu thématique et le processus de codage
L'analyse du corpus s'est structurée autour d'une analyse de contenu thématique assistée par un codage systématique, alternant logique inductive et déductive : [
[Corpus Textuel (Verbatims/Notes)] ──> [Codage Hybride (Inductif/Déductif)] ──> [Analyse Thématique] ──> [Modélisation (Noyaux & Trajectoires)]
- Une démarche de codage hybride :
ü Le codage déductif (démarche top-down) : Il a consisté à appliquer des grilles de lecture issues de la littérature socio-anthropologique, notamment les concepts de « noyau figuratif » de la théorie des représentations sociales (Moscovici) ou les notions de « rationalité locale » (Olivier de Sardan).
ü Le codage inductif (démarche bottom-up) : Il a permis de faire émerger des catégories conceptuelles directement inspirées des propos des habitants de Mama Yemo (les usages dérivés du sachet, les accusations de sorcellerie institutionnelle, le sentiment d'abandon étatique).
- L'isolement des noyaux figuratifs : À travers le repérage des récurrences lexicales et des structures d'opposition dans les discours, l'analyse a permis d'isoler les noyaux figuratifs des représentations. Ces noyaux correspondent à la partie stable et partagée de la pensée sociale qui associe, par exemple, le sachet en plastique non pas à une souillure à éliminer, mais à une ressource économique ou à une commodité domestique incontournable.
- La reconstitution des trajectoires du plastique : Enfin, le croisement des données issues des entretiens avec les observations de terrain a permis de cartographier la biographie sociale du déchet. De son introduction dans le ménage sous forme d'emballage marchand jusqu'à sa trajectoire physique et économique finale (revente informelle, abandon dans la rivière Funa, enfouissement ou incinération sauvage), cette analyse thématique restitue la chaîne complète des logiques d'acteurs qui sous-tendent la persistance de la crise plastique à Mama Yemo.
4.4.Présentation des données
4.4.1. Le plastique dans l’imaginaire collectif de Mama yemo : significations, valeurs symboliques et représentations du risque
Pour déconstruire le paradoxe de la prolifération des polymères dans le quartier Mama Yemo, il convient d'analyser en premier lieu le noyau figuratif des représentations sociales qui gouvernent cet objet. Les données de notre enquête révèlent que le déchet plastique n'est pas appréhendé d'emblée comme une souillure ou une anomalie écologique, mais plutôt comme une commodité fonctionnelle intégrée aux tactiques de survie quotidienne.
- L'ethno-sociologie de l'utilité : le sachet comme « facilitateur de vie » Pour une écrasante majorité des enquêtés (80 %), le sachet plastique est associé à un schème de pensée positif résumé par l'expression populaire : « sachet ezali kosala liwa pamba » (le sachet facilite la vie). Trois propriétés physiques et économiques fondent ce noyau figuratif : la gratuité systémique lors de l'acte d'achat marchand, l'imperméabilité indispensable dans un contexte d'habitat précaire et la légèreté qui optimise la mobilité urbaine.Dans cette même grammaire populaire, la bouteille en plastique (PET) subit une requalification sémantique : elle est désignée comme le « bidon du pauvre ». Loin d'être perçue comme un déchet post-consommation, elle est immédiatement réinsérée dans l'économie domestique comme un contenant de substitution accessible, palliant la précarité monétaire des ménages qui n'ont pas les moyens d'acquérir des récipients industriels durables. Les politiques publiques (telles que Kin Bopeto) échouent précisément ici : elles partent du déchet à éliminer, alors que les acteurs locaux partent de l'objet et de ses fonctionnalités.
- La temporalité du risque : « Le cancer c’est pour demain, la faim c’est aujourd’hui » L’argument de la rationalité écologique se heurte à une friction temporelle majeure. Certes, les habitants de Mama Yemo n'ignorent pas le danger environnemental ou sanitaire lié à la manipulation ou à l'accumulation des plastiques. Cependant, ce risque est structurellement relégué à un horizon temporel lointain et incertain. Les verbatims des focus groups résument cet arbitrage tragique : « Le cancer, c'est pour demain ; la faim, c'est aujourd'hui ». Face à l'immédiateté de la précarité socio-économique, la gestion des risques à long terme est perçue comme un luxe cognitif que les ménages ne peuvent s'offrir. La rationalité économique à court terme l'emporte ainsi sur la rationalité écologique à long terme.
- L'externalisation de la responsabilité et la critique de « l’État-prédateur » Lorsqu'ils sont interrogés sur la responsabilité de la crise environnementale locale, les acteurs communautaires opèrent une externalisation systématique vers une entité désincarnée : « L'État ». Ce dernier est perçu à travers le prisme de la suspicion institutionnelle. Les résidents dénoncent une asymétrie contractuelle, affirmant que l'État « mange l'argent des taxes sans ramasser les ordures ». Cette représentation d'un pouvoir public extractif et défaillant légitime, aux yeux des populations, le recours à l'auto-prise en charge informelle et le siphonage des espaces publics transformés en dépotoirs
4.4.2. Section 2. Les circuits du plastique : genèse des trajectoires et logiques de circulation, de la maison à la rivière
L'analyse des pratiques à Mama Yemo met en lumière la coexistence de quatre filières distinctes qui dessinent la biographie sociale et matérielle du plastique après son usage initial.
- La réutilisation domestique : l'économie de la débrouilleLe premier circuit concerne la réutilisation au sein même des concessions. Près de 70 % des ménages intègrent les bouteilles et bidons plastiques dans le stockage de l'eau potable ou des denrées liquides. Dans un quartier marqué par des coupures récurrentes d'eau courante, le plastique devient une infrastructure de stockage vitale. L'objet subit une extension indéfinie de sa durée de vie, retardant son statut de déchet jusqu'à sa dégradation matérielle complète.
- Le brûlage nocturne : la rationalité de la pacification socialeLe brûlage à ciel ouvert est une pratique structurelle observée sur plus de 60 % des avenues du quartier. Elle s'opère majoritairement à la tombée de la nuit. L'analyse socio-anthropologique montre que cette pratique répond à une stratégie de pacification de l'espace micro-local : elle est déployée pour « éviter les disputes » de voisinage liées à l'encombrement des parcelles ou aux odeurs de putréfaction.Le feu fait disparaître le déchet visible instantanément, résolvant un problème social immédiat (le conflit de proximité), tout en générant un problème environnemental invisible et toxique (les émanations de dioxines), dont les acteurs minimisent la portée.
- Le rejet hydraulique et la saisonnalité des fluxPendant la saison des pluies, les infrastructures de drainage (caniveaux) et le lit de la rivière Makelele (ainsi que la Funa) subissent un détournement fonctionnel. Ils perdent leur rôle hydrographique pour devenir des convoyeurs mécaniques de déchets. Les habitants profitent des fortes averses pour déverser de manière furtive leurs stocks de sachets accumulés. La pluie est ici représentée comme un agent d'épuration naturel et gratuit, déchargeant le ménage de l'immondice pour le déplacer vers les bas-quartiers ou les communes en aval.
- Le recyclage informel : l'entrepreneuriat vert marginalisé. En marge de ces circuits polluants, des initiatives endogènes émergent. C'est le cas des femmes de l'association « Maman Bopeto ». Ces actrices récupèrent les sachets abandonnés, les soumettent à une fusion artisanale et les mélangent à du sable pour fabriquer des pavés de construction et des sacs recyclés. Bien que ces produits trouvent preneurs sur les chantiers locaux, cette filière demeure précaire. Privées de technologies de protection, de broyeuses mécaniques et de soutien financier de l'Hôtel de Ville, ces « entrepreneures environnementales » opèrent dans des conditions de haute toxicité, maintenant leur activité au stade de la pure subsistance.
4.4.3. Cartographie des acteurs et articulation des logiques rationnelles
La gouvernance des déchets à Mama Yemo met aux prises une pluralité d'acteurs aux rationalités hétérogènes, souvent contradictoires, qui structurent l'arène locale.
- Les ménages : maximisation de l'utilité sous contrainte budgétaire. La logique des chefs de ménage et des gestionnaires domestiques est gouvernée par deux variables : l'évitement du coût financier lié à l'évacuation des déchets et la maximisation de l'utilité immédiate de l'espace parcellaire. Payer un service d'abonnement pour la salubrité est perçu comme une dépense irrationnelle face aux priorités alimentaires ou scolaires.3.2. Les chefs de rue : une autorité de proximité impuissante Garants théoriques de l'ordre public et de l'application des directives d'assainissement, les chefs de rue se trouvent dans un état d'impuissance structurelle. Sans mandat contraignant clair, dénués de moyens logistiques ou financiers et pris en étau entre la solidarité de voisinage et leur rôle administratif, ils ferment les yeux sur les incinérations et les rejets clandestins pour préserver la paix sociale au sein de leur juridiction.
- Les récupérateurs ambulants : les soutiers d'une filière atomiséeCes acteurs informels, souvent des jeunes en rupture sociale, parcourent le quartier pour racheter les bouteilles plastiques vides à raison de 50 Francs Congolais (FC) la pièce. Leur objectif est de revendre ces stocks à des intermédiaires ou à des usines de recyclage situées dans les zones industrielles de la ville. Cette filière souffre d'une forte atomisation, d'une absence de protection sociale et d'une volatilité des prix qui maintient ces travailleurs dans une précarité extrême.
- La RASKIN / RATKPK : la faillite institutionnelle du service publicL'action de la Régie d'Assainissement de Kinshasa (ex-RASKIN) se caractérise par son caractère erratique et résiduel. Avec un passage aléatoire estimé au mieux à une fois par mois, l'institution brille par son absence. Les pannes chroniques de la flotte de camions bennes, l'enclavement topographique des avenues de Mama Yemo et le non-paiement récurrent des salaires des éboueurs paralysent le service public. L'institution n'est plus un acteur de régulation, mais un spectateur passif de la crise.3.5. Les institutions ecclésiales : l'émergence d'une théologie de la salubrité Au milieu de ce désengagement étatique, les églises (de réveil et traditionnelles) apparaissent comme les seuls espaces où le discours sur la salubrité trouve une résonance auprès des populations. En mobilisant le registre théologique de « la propreté comme prolongement de la volonté de Dieu », ces institutions parviennent à moraliser temporairement les comportements et à organiser des travaux communautaires (salongo) d'intérêt public. Cependant, ces actions restent ponctuelles et échouent à se transformer en pratiques durables de gestion des flux de plastique.
4.5.Analyse
Les résultats consignés dans les sections précédentes confirment que la gestion du plastique à Mama Yemo s'inscrit pleinement dans ce que la géographe Sylvy Jaglin nomme la « coproduction contrainte » des services urbains. En situation de faillite ou d'absence manifeste de l'État central et municipal, les citadins ne restent pas passifs ; ils inventent, bricolent et déploient des micro-services autonomes pour gérer l'urgence matérielle de l'accumulation des déchets. Cependant, ce modèle de coproduction locale recèle un piège systémique : le service même que les habitants inventent pour survivre finit par les intoxiquer. L'incinération à domicile et le rejet dans les cours d'eau règlent le problème de l'encombrement spatial immédiat, mais déplacent la crise vers le domaine de la santé publique (maladies respiratoires, pullulation de vecteurs de la malaria ou de la typhoïde suite à l'obstruction des eaux).Le grand clivage mis en relief par cette recherche réside dans le fait que la représentation du plastique comme « ressource » ou « commodité » bloque l'adhésion collective aux messages institutionnels qui tentent d'en faire une « pollution » ou une « menace ». Le brûlage s'impose comme une solution socialement rationnelle à l'échelle micro-locale : il évite le conflit de voisinage tout en éliminant physiquement l'objet encombrant.Enfin, l'échec structurel des plans successifs d'assainissement de la ville de Kinshasa (dont l'opération Kin Bopeto) s'explique par leur approche exclusivement descendante (top-down). Ces politiques s'obstinent à traiter le sachet comme un problème purement technique et logistique de salubrité, ignorant les rationalités économiques sous-jacentes, les dynamiques d'exclusion des récupérateurs informels et le rôle crucial mais invisibilisé des entrepreneures environnementales locales. Tant que la planification urbaine ne s'ancrera pas dans les logiques sociales et les modes de pensée des citadins kinois, les cadres législatifs d'interdiction resteront de simples incantations juridiques face à une marée plastique indomptable.
Conclusion
En définitive, la présente étude qualitative menée au sein du quartier Mama Yemo à Kinshasa met en lumière la force structurante des représentations sociales sur l'organisation de l'espace urbain. Les données recueillies confirment que les dynamiques de pollution environnementale ne relèvent pas d'une simple incivilité ou d'un déficit d'instruction civique des populations. Elles résultent d'arbitrages rationnels dictés par la précarité socio-économique et d'une réinterprétation fonctionnelle de l'objet.
Tant que le sachet plastique conservera son statut de ressource gratuite et indispensable dans l'imaginaire domestique, et tant que l'État s'illustrera par son absence infrastructurelle, les communautés locales continueront à brûler et à rejeter leurs déchets, sacrifiant leur avenir sanitaire sur l'autel de la survie immédiate. L'échec des initiatives de type Kin Bopeto prouve que la solution n'est plus d'interdire de manière coercitive, mais d'accompagner la reconversion économique des flux de polymères.
Perspectives opérationnelles pour une gestion circulaire
Pour rompre avec le paradigme de la « coproduction contrainte » qui intoxique le quartier, trois pistes concrètes d'action publique se dégagent de nos résultats :
La formalisation et la sécurisation du secteur informel : Il est impératif de rompre avec la marginalisation des acteurs de l'ombre. Les femmes de l'association « Maman Bopeto » et les récupérateurs ambulants doivent être reconnus comme des partenaires de la salubrité urbaine. Cela implique de leur octroyer une reconnaissance légale, des équipements de protection thermique et respiratoire, ainsi que des points de collecte intermédiaires sécurisés au sein du quartier.
La monétisation du geste propre : Afin d'aligner la rationalité économique des ménages sur la rationalité écologique, la gestion des déchets doit intégrer les mécanismes du marché. Inspiré de la filière des bouteilles en verre, le rachat du plastique usagé au poids permettrait d'injecter du pouvoir d'achat dans les ménages pauvres. Le déchet, ayant désormais une valeur marchande post-consommation, cessera d'être abandonné dans la rivière Makelele.
La reconstruction du contrat de confiance institutionnel : La restauration de l'autorité publique passe par sa visibilité matérielle. La RATKPK (ex-RASKIN) doit contractualiser son service en assurant des collectes fixes et prévisibles chaque semaine le long d'avenues pilotes. En parallèle, les chefs de rue doivent être redynamisés en tant que gestionnaires de proximité à travers l'octroi d'un budget participatif dédié à l'achat d'outils de salubrité pour les séances de Salongo.
En définitive, la salubrité urbaine ne redeviendra une norme sociale acceptée et respectée que si elle s'adosse à un service public visible, régulier et générateur de revenus locaux. En opérant ce changement de perspective, le quartier Mama Yemo dispose des atouts nécessaires pour s'affranchir de son statut de « décharge à ciel ouvert » et s'ériger en véritable quartier-laboratoire de l'économie circulaire et de la socio-anthropologie appliquée à Kinshasa
Bibliographie
- Douglas, M. (2001). De la souillure. Paris : La Découverte.
- Jaglin, S. (2005). Services urbains en Afrique subsaharienne. CNRS Éditions.
- Moscovici, S. (1961). La psychanalyse, son image et son public. PUF.
- Olivier de Sardan, J.-P. (1995). Anthropologie et développement. Karthala.
- Piermay, J.-P. (2003). Kinshasa : une ville en suspens.
- Trefon, T. (2016). Parcours administratifs dans un État en faillite. L’Harmattan.

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