LA NOTION DE LA VIOLENCE DANS LES CYCLES HISTORIQUES DE GIAMBATTISTA VICO : DIALOGUE CRRITIQUE AVEC LES PHILOSOPHES DE LA PAIX ET NON-VIOLENCE.
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Emmanuel MAFUMBA, sma.
Université de Kinshasa, Faculté des lettres et sciences humaines, Département de philosophie.
Tel. +243823645785. Email : emmamfb5@gmail.com

Résumé
La violence constitue l’une des réalités les plus constantes de l’histoire humaine. Depuis l’Antiquité à l’époque contemporaine, elle accompagne les transformations sociales, culturelles et politiques des institutions humaines. Giambattista Vico (1668-1744), philosophe Italien du XVIIIe siècle, a exposé dans sa science Nouvelle, une théorie cyclique de l’histoire en présentant l’évolution des peuples à travers trois âges fondamentaux : l’âge des dieux, l’âge des héros et l’âge des hommes. Chacun de ces trois âges étant marqué par des formes spécifiques de violence qui participent à la dynamique historique. Cet article examine la conception de la violence chez Guambattista Vico en la mettant en dialogue avec les réflexions de philosophes occidentaux tels que Emmanuel Kant, Hannah Arendt, John Rawls, Jean-Jacques Rousseau, Leo Tolstoï, Mahatma Gandhi, Hannah Arendt, Jürgen Habermas, Paul Ricœur et d’autres.
On peut noter aussi les contributions des penseurs africains contemporains, notamment Hountondji, Jean-Marc Ela, Anthony Appiah, Mudimbe, Ngoma-Binda, Mutunda, Mbadu, Bongo Pasi, Christian Tumba, Kamwiziku, Eugène Bitende, benoît Okolo et tant d’autres. L’objectif de cette étude est de montrer que la compréhension des mécanismes historiques de la violence permet d’élaborer une éthique de la non-violence orientée vers la construction d’une paix durable.
Mots-clés : Vico, philosophes, violence, éthique, paix durable.
Keywords: Vico, philosophers, violence, ethics, sustainable peace.
English translation:
Violence constitutes one of the most constant realities of human history. From Antiquity to the contemporary era, it has accompanied the social, cultural, and political transformations of human institutions. Giambattista Vico (1668-1744), an eighteenth-century Italian philosopher, presented in his New Science a cyclical theory of history, describing the development of nations through three fundamental ages: the age of the Gods, the age of heroes, and the age of men. Specific forms of violence that contribute to historical dynamics characterize each of these ages. This article examines Vico’s conception of violence by placing it in dialogue with the reflections of Western philosophers such as Immanuel kant, Hannah Arendt, John Rawls, Jean-Jacques Rousseau, Leo Tolstoï, Mahatma Gandhi, Jürgen Habermas, Paul Ricœur and many others.
There is also the contribution of contemporary African thinkers, notably Paulin Hountondji, Jean-Marc Ela, Anthony Appiah, Mudimbe, Ngoma-Binda, Mutunda, Mbadu, Bongo Pasi, Christian Tumba, Kamwiziku, Eugène Bitende, benoît Okolo and many others. The objective of this study is to demonstrate that an understanding of the historical mechanisms of the violence makes it possible to develop an ethic of nonviolence oriented toward the construction of a lasting and sustainable peace.
Introduction
La violence constitue un phénomène universel qui traverse toutes les civilisations. Elle se manifeste sous des formes multiples : guerres, domination politique, exclusion sociale, exploitation économique ou discrimination culturelle. Comprendre ses origines et ses transformations demeure l’une des tâches essentielles de la philosophie de l’histoire. Giambattista Vico propose une interprétation originale du développement historique des institutions humaines. Contrairement à la conception linéaire du progrès, comme le cas chez Hegel, Vico soutient l’idée selon laquelle l’histoire évolue selon les cycles récurrents appelés corsi e recorsi : cours et recours. Cette dynamique permet de comprendre comment les sociétés humaines passent successivement de la barbarie à la civilisation avant de retomber parfois dans de nouvelles formes de barbarie. Cette étude a pour objectif d’analyser a place de la violence dans la théorie cyclique des trois âges de Giambattista Vico et d’évaluer sa pertinence pour les réflexions contemporaines sur la non-violence et la paix durable, dans le monde, en Afrique et particulièrement en République Démocratique du Congo.
I. La théorie des cours et recours
Dans sa conception cyclique de l’histoire, Giambattista Vico a développé des idées semblables à la ruse de la raison chez Hegel et à l’idée de l’insociable sociabilité chez Kant. Mais, là où Vico est plus originale c’est quand il ne considère pas comme Hegel, moins encore comme Kant que l’histoire suit un progrès permanent et atteindra une fin un jour, et qui soit : la liberté concrète, le progrès en la réalisation totale de la raison universelle. Tout au contraire, Giambattista Vico articule dans sa pensée l’idée d’un progrès à travers l’histoire avec l’idée d’un cycle à travers les âges. Un cycle historique à travers lequel l’humanité est amenée à passer au cours de son histoire. Pour Vico (1744/2001): Les nations passent d’abord par la barbarie des sens, puis par la barbarie de la réflexion, afin de parvenir enfin à l’humanité civile. Giambattista Vico se fonde sur les différents éléments empiriques tout d’abord sur le fait que l’humanité tente naturellement à s’égarer de la barbarie pour pouvoir ensuite vivre dans la civilisation d’avantage plus égalitaire et respectueuse de la vie humaine. D’autre part, Giambattista Vico va s’appuyer sur les trois plus grands vices de l’humanité qui auraient dû anéantir la race humaine, et pourtant ce n’est pas arrivé, grâce à la providence divine. Ces trois grands vices de l’humanité sont : la férocité, l’avarice, et l’ambition.
I.1. Les trois grands vices de la race humaine
Selon Giambattista Vico (1744/2001), l’orgueil féroce de l’homme, l’avarice et l’ambition sont les trois vices fondamentaux qui devraient détruire l’humanité. Mais, au lieu qu’ils anéantissent la race humaine, ces trois grands vices se sont par contre convertis en progrès grâce à la providence divine, qui a fait en sorte que l’orgueil féroce de l’homme lui serve à développer une milice ou une armée qui le protège. L’avarice a conduit l’homme à l’enrichissement et au commerce. Tandis que l’ambition lui a permis le développement d’une cour et d’un système politique hiérarchisé permettant de développer une sagesse républicaine. La grande théorie de la conception cyclique de l’histoire de Giambattista Vico prend ainsi la forme d’un système ternaire : celui des trois âges provenant de la très ancienne sagesse égyptienne qui sont : l’âge divin ; l’âge des héros, et l’âge des hommes que nous allons expliquer dans les lignes qui suivent.
I.2. La violence dans les trois âges par lesquels traverse l’histoire de l’humanité
Selon Giambattista Vico, dans l’évolution de toute société humaine, dans la marche de toute civilisation, les nations parcourent trois âges ou trois périodes qui se présentent comme suit : l’âge divin ou théocratique ; l’âge des héros ou héroïque ; et l’âge humain appelé l’âge des hommes ou l’âge civilisé. Cette répartition correspond à celle de trois temps qui sont : le temps obscur ; le temps fabuleux et le temps historique. Vico nous dit que c’est surtout dans l‘histoire des langues que l’exactitude de cette clarification est manifeste. Il développe ainsi l’idée selon laquelle toute civilisation humaine peut être catégorisée selon ces trois âges. Et que, chaque âge possède une langue, un droit, et une morale spécifique. Nous partirons du langage pour illustrer les deux autres catégories. Au premier âge, les hommes vivent dans la barbarie et ne parlent aucune langue particulière. Parce que, nous dit Vico (1744/2001), cette langue que nous parlons a dû être précédée par une langue métaphorique et poétique et celle-ci par une langue hiéroglyphique ou sacrée. Analysons à présent ces trois différents âges historiques.
2.1. L’âge des dieux correspondant à l’enfance de l’humanité
Les causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers aujourd’hui, doivent êtres remontées dans les deux premiers âges que Vico qualifie de barbares ou mieux de religieux et poétiques. Parce que toute sagesse humaine y existait déjà. Ainsi, selon Giambattista Vico (1744/2001), lorsque nous essayons de remonter vers les temps si loin de nous, que des difficultés nous arrêtent !. La plupart des monuments ont péri, et ceux même qui existent encore ont été altérés, dénaturés par les préjugés des âges suivants. Ne pouvant expliquer les origines de la société, et ne se résignant point à les ignorer, on s’est représenté la barbarie antique d’après la civilisation moderne.
C’est ce premier âge que Vico considère comme l’enfance de l’humanité. C’est l’âge de la spéculation où l’homme vit dans la barbarie. Puisque, pour Vico, les premiers hommes dispersés dans la vaste forêt couvrant la terre toute entière aux besoins physiques les plus farouches, sans loi, et sans Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles ; plus les phénomènes naturels apparaissaient et par conséquent dignes d’admiration, plus l’habitude les leur rendait indifférents, et plus leur pensée s’émerveillait. En guise d’exemple, pour Vico (1744/2001) : lorsqu’un torrent se fait entendre, ses terribles effets sont remarqués ; les géants effrayés reconnaissent pour la première fois une puissance supérieure, et la nomme Jupiter. Ainsi, dans la tradition de tous les peuples, Jupiter terrasse les géants. C’est l’origine de l’idolâtrie, la fille de la crédulité, et non de l’imposture, comme on l’a tant répété. Pour Giambattista Vico, cette croyance était un mal nécessaire à ces premiers hommes, parce que par cette religion pleine de terreurs, les premiers hommes ont été domptés dans leur stupide orgueil de la force, qui jusqu’alors isolés les uns des autres, il a fallu qu’ils passent par ce rapport religieux des sens et non de la raison, pour parvenir à la vraie raison et à la vraie religion de la foi en un Dieu Unique.
On peut se rappeler ici certaines considérations de Lucrèce et Auguste Comte qui ont tenté d’expliquer la nature comme enfance de l’humanité. Pour Lucrèce (1962) : les hommes étaient alors dans une ignorance profonde des causes des choses, et ils attribuaient tout aux dieux. Tandis que pour Comte (1975) : l’esprit humain, dans son enfance, est essentiellement théologique… Chaque branche de nos connaissances passe successivement par trois états théoriques différents : l’état théologique ou fictif, l’état métaphysique ou abstrait, et l’état scientifique ou positif. Ainsi, chez Lucrèce, comme chez Auguste Comte et Vico, dans tous les cas, l’humanité est pensée comme progression de l’ignorance vers une rationalité, qui est une forme de connaissance supérieure. Mais, là où Giambattista Vico se distingue d’eux, c’est quand il considère le sacrifice et la divination liés à la religion primitive et dominante de cette époque comme étant un mal nécessaire aux premières sociétés humaines, et ont permis de civiliser ses premiers hommes. Les premiers hommes, particulièrement brutaux, auraient besoin de la crainte d’une force divine pour pouvoir cohabiter sans s’entretuer entre eux. Ce qui est véritablement génial chez Giambattista Vico, est que ce premier âge primitif, en évoluant vers l’âge des héros, permet d’expliquer la genèse des images comme moyen d’expression et permet de comprendre pourquoi les images sont si fortes et parviennent aussi bien à toucher notre sensibilité qu’à comprendre les choses mieux que par des simples abstractions.
2.2. L’âge des Héros : violence politique et sociale
Pour Vico, l’âge des héros, est celui où les hommes se croient d’une nature supérieure aux autres hommes. Autrement dit, c’est un âge où il y a une forme de gouvernance aristocratique et hiérarchisé avec des modèles des gouvernements à suivre. Et où une partie du peuple est dominée par la partie dominante. Les héros remplacent les dieux de jadis, qui autrefois craints, deviennent des modèles imagés. Les hommes s’en remettent ainsi à des révélations divines pour savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais. C’est donc la naissance d’une morale. La superstition domine alors cette époque où une élite ou une autorité héroïque gouverne et décide de ce qui est juste et non juste. Tandis que dans l’âge des hommes, ce gouvernement va s’élargir à des simples hommes pour faire valoir leur expérience de gouverner et où les individus se considèrent comme des égaux.
2.3. L’âge des hommes : égalité juridique
L’âge des hommes est le troisième âge du cycle historique de Vico, où tous les hommes reconnaissent leur égalité naturelle et vivent sous des lois communes. En d’autres termes, cet âge, demeure l’âge où sont promulguées : l’égalité entre les hommes, et un gouvernement égalitaire. C’est un âge, comme nous l’avons exprimé précédemment, où les hommes sont considérés comme des égaux. Il n’y a plus cette distinction hiérarchisée entre une classe qui domine une autre. On constate ainsi une diminution de l’influence divine au profit de l’humain, une réduction de l’imagination au profit des idées abstraites et un développement de la raison humaine. Pour illustrer cette pensée, Vico donne l’exemple de la langue égyptienne qui comportait initialement une écriture hiéroglyphe dans l’âge des dieux et qui faisait office d’une langue sacrée. Puis, dans l’âge des héros, cette langue s’est muée en langue héroïque, utilisant des symboles présents encore dans des anciennes gravures égyptiennes, avant d’arriver aux signes adoptés par convention universelle ou langue parlée composée des caractères et des signes articulés.
Pour Giambattista Vico, l’humanité a développé elle-même sa capacité de penser qui lui permet de faire son propre monde civil. Les trois produits qui fondent la culture humaine sont : la langue, le droit et la morale. Giambattista Vico le prouve en montrant la progression logique à travers les trois âges, en partant des images vers les signes conventionnels. Selon Giambattista Vico, le monde des nations est fait par les hommes. L’humanité commence par un commencement social. Tandis que pour Emile Durkheim (1896), la société existe indépendamment des individus et s’impose à eux. Il l’exprime en disant que la société n’est pas une simple somme d’individus ; elle constitue une réalité spécifique. Ceci distingue Vico de Emile Durkheim qui a fondé la sociologie en voulant établir une physique sociale.
Par ailleurs, Giambattista Vico prend la peine d’analyser les phénomènes culturels et sociaux qui, malgré la multiplicité des civilisations demeurent stables. Vico constante que toute société humaine comporte trois coutumes invariables qui sont : la religion, le mariage, et la sépulture. S’il y a abandon d’un ou de ces trois coutumes, alors c’est la corruption de la société qui se produit. Selon Vico (1744/2001) : nous observons que toutes les nations aussi bien barbares que civilisées, quoi qu’ayant été fondées séparément éloignées, qu’elles étaient les unes des autres par dimensions d’espaces et de temps, gardent trois coutumes humaines : toutes ont quelques religions, toutes contractent des mariages solennels, et toutes ensevelissent leurs morts. Parlant de ces coutumes Giambattista Vico nous donne des régularités et des repères culturels, dans toutes civilisations et à travers les âges, que l’homme produit à travers l’histoire et ce dont il est capable de connaitre.
Karl Marx (1969) reconnaîtra le génie et la légitimité de Giambattista Vico dans une correspondance quand il met en avant l’intuition géniale de Giambattista Vico, selon laquelle les hommes produisent leurs propres civilisations et leurs propres histoires. Marx voit Vico comme étant le précurseur du matérialisme historique quand il dit que Vico a déjà montré que l’histoire humaine diffère de l’histoire naturelle en ce que nous avons fait la première et non la seconde. Ce qui explique que leurs idées soient liées à leurs cultures et à leurs époques dans lesquelles ils ont évolué. Mais là où Vico s’éloigne de Marx et que Marx semble ignorer cet aspect fondamental, c’est que Vico reste idéaliste et non matérialiste. Vico fait intervenir la providence divine dans l’évolution de l’histoire humaine. Cela le différencie encore de Hegel, puisque le fait que Vico ne soit pas panthéiste, il laisse tout à la providence divine. Pour Vico, même si l’homme connait sa culture, cependant, il ignore à quel moment la providence divine amènera l’âge des hommes à une régression qui refera tomber ces hommes dans la barbarie qui est propre à l’âge des dieux, rempli de superstition, de la barbarie et caractérisé d’enfance de l’humanité. Car, ce n’est pas parce que la raison humaine ou le savoir scientifique se développent qu’une guerre ne peut pas éclater, à cause d’une forte colère du peuple à l’égard de ses dirigeants.
II. Comment dompter la violence pour une culture de la paix ?
Chez Vico comme chez les philosophes modernes, la question de la violence constitue l’un des défis majeurs des sociétés humaines, particulièrement dans les contextes marqués par des crises politiques, sociales et identitaires. Penser à une paix durable suppose non seulement de condamner la violence, mais surtout de la comprendre philosophiquement. C’est ce que nous allons examiner dans ce point consacré à l’origine de la violence et aux moyens de la dompter pour une paix durable.
Partant de l’origine de la violence, Giambattista Vico a développé une idée intéressante semblable à celle de Montaigne et Lévi-Strauss au sujet du jugement que l’on porte sur la civilisation des autres peuples. De ce fait, l’homme a tendance à l’ethnocentrisme et juge les autres cultures mauvaises à la sienne ; en pensant que la civilisation commence avec sa propre culture. Une conception que Giambattista Vico qualifie de vanité ou encore d’orgueil des nations. Cet orgueil renvoie à l’ignorance des premiers hommes barbares et superstitieux, vectrice d’erreurs comme cette enfance de l’humanité, et aussi à celle de ces nations érudites.
C’est pour cette raison que pour Vico (1744/2001), même les sacrifices humains des civilisations païennes constituent un mal nécessaire pour domestiquer les hommes de cette époque : La religion fut le premier fondement des nations païennes ; elle rendit humains les hommes féroces et sauvages. C’est pourquoi, le moyen de dompter la violence dépend de chaque époque dans laquelle on se situe. Car, plus l’homme est barbare, plus il est nécessaire de lui opposer une crainte qui soit plus grande et plus proportionnelle à sa violence. L’homme brutal et violent, ayant une raison à l’état de l’enfance, ne craindra pas un simple homme, mais craindra un dieu. C’est ainsi que la religion a été le moyen le plus adéquat pour dompter la violence des premiers hommes. Ces hommes barbares, ayant une intelligence très peu développée avaient aussi une idée confuse de la divinité. C’est à cause de cela que l’âge des dieux laissera place à l’âge des héros puis à l’âge des hommes qui forment les trois âges historiques. Un cycle à travers lequel l’homme va apprendre à contrôler lui-même sa propre violence, à mesure que son intelligence grandit, le contrôle de ses passions destructrices tend aussi à devenir autonome. L’âge des héros reste l’intermédiaire, puisque l’homme a encore besoin de craindre des hommes faisant figures des héros, parmi eux. Ce qui va réduire la crainte de surnaturel pour canaliser la violence à quelque chose de surhumain.
Dans l’âge des hommes, une fois la forme républicaine établie, tous les hommes accèdent à une certaine égalité juridique, le respect de la vie humaine semble être restauré, comme le cas des valeurs de la Révolution Française (égalité, liberté et fraternité). Selon Giambattista Vico, toutes les civilisations traversent ces trois âges par une ascension puis par une décadence, avec une chute inexorable : une fois la République est établie avec des dirigeants comme Alexandre et César, dirigeants tyranniques et sanguinaires, referont basculer dans le chaos et dans l’obscurité un Etat égalitaire et puissant. En conséquence, toutes formes d’Etats, et même la démocratie, ne sont pas faites pour durer longtemps. Le retour brusque à la superstition, à la violence, à la barbarie et à l’obscurantisme est possible à tout moment. Plusieurs autres philosophes qui ont réfléchi explicitement à la non-violence et à la prévention de la guerre, pour une paix durable nous donnent quelques moyens pour dompter la violence. Il s’agit de Emmanuel Kant, Jean-Jacques Rousseau, Leo Tolstoï, Mahatma Gandhi, Hannah Arendt, John Rawls, Jürgen Habermas, Paul Ricœur, Emmanuel Levinas, Karl Jaspers, Albert Einstein, Karl Popper, pour ne citer que ceux-ci parmi tant d’autres.
III. Vico et les philosophes occidentaux de la non-violence
Emmanuel Kant (1795), est le premier philosophe moderne à proposer un projet rationnel d’une paix mondiale durable. Selon lui, la guerre disparaît lorsque les Etats deviennent républicains, un droit international institué et une fédération des peuples garantit la paix. La paix n’est pas seulement morale. Elle doit être aussi juridiquement organisée. Dans son ouvrage Du Contrat Social (1966), Jean-Jacques Rousseau explique que la guerre ne vient pas des hommes, mais plutôt des Etats qui sont mal organisés. Selon lui, une paix durable exige la souveraineté populaire, la justice politique, ainsi que l’égalité civile. Car, une société juste réduit la violence extérieure. Leo Tolstoï 1987) a lui aussi fondé une philosophie radicale de la non-violence chrétienne, quand il affirme que la violence engendre toujours la violence et que l’Etat et la guerre reposent sur la contrainte. Seule la non-résistance peut instaurer la paix. Les idées de Tolstoï influenceront Gandhi. Mahatma Gandhi (1969) développe une non-violence active (Ahimsa), en transformant la non-violence en une méthode politique concrète qui prône une résistance sans haine, une désobéissance civile, et une recherche de la vérité. Pour Gandhi, une paix durable suppose une transformation morale des individus et des peuples. Hannah Arendt (1972), va distinguer le pouvoir et la violence, en montrant qu’un pouvoir véritable exclut la violence. Selon lui, la violence apparaît quand le dialogue politique échoue. Puisqu’une paix durable doit exiger une participation politique et un espace public.
Dans son ouvrage intitulé Le Droit des peuples (The Law of people de 1999), John Rawls nous parle de la paix internationale qui doit être reposée sur la justice politique et le respect mutuel entre les peuples. Jürgen Habermas (2000), qui vient de nous quitter (paix à son âme) nous parle du dialogue, de la démocratie délibérative et de la communication non violente. Pour lui, la paix naît du dialogue rationnel entre les citoyens et leurs nations. Paul Ricœur (2004) à son tour a développé les notions de la justice, du pardon et de la réconciliation. Selon lui, le pardon, la mémoire et la justice constituent des moyens philosophiques de sortir de la violence. Chez Jacques Derrida (1997), l‘hospitalité, la justice et le pardon sont des conditions d’une coexistence pacifique non violente. Pour Axel Honneth (2000), les conflits violents proviennent du mépris social ; la reconnaissance mutuelle produit la paix. De son côté, Hans Jonas (1990) insiste sur la responsabilité éthique envers l’humanité et la nature, pour éviter les catastrophes violentes futures. Les philosophes africains ont aussi développé une éthique de la non-violence.
IV. Vico et les philosophes africains et congolais de l’éthique de la non-violence
Plusieurs penseurs congolais et africains ont développé une réflexion approfondie sur la non-violence, la paix durable, la réconciliation et la reconstruction politique en Afrique et en République Démocratique du Congo. Nous allons citer quelques-uns avec leurs pensées maitresses : Valentin-Yves Mundimbe, Valentin-Yves Mudimbe et Kwame Anthony Appiah, Ka-Mana, Tshiamalenga Ntumba, Bénézet Bujo, Ngoma-Binda, Léon Matangila Musadila, Mutuza Kabe, et tant d’autres.
Valentin-Yves Mudimbe (1988) fait une analyse sur la violence coloniale et postcoloniale en proposant une reconstruction critique du savoir africain comme étant la condition d’une paix durable et d’une libération intellectuelle. Dans un autre ouvrage sur les dialogues africains sur la paix intellectuelle, Valentin-Yves Mudimbe et Kwama Anthony Appiah (1994), défendent la décolonisation mentale comme un moyen d’éviter les violences identitaires. Le philosophe théologien Kä-Mana (1991), va proposer une éthique de la reconstruction africaine, fondée sur la responsabilité, la réconciliation et la non-violence active. Dans son ouvrage intitulé Philosophie africaine et ordre mondial, Tshiamalenga Ntumba (1983) va développer une philosophie du dialogue interculturel, de la tolérance et du vivre-ensemble comme bases d’une paix durable en Afrique. Bénézet Bujo (1997), philosophe et théologien congolais, trouvera que la paix africaine repose sur une éthique communautaire, sur la solidarité et sur la réconciliation, plutôt que sur la violence politique. Fabien Eboussi Boulaga (1993) pense que la paix en Afrique exige la libération politique, la critique du pouvoir autoritaire et la reconstruction citoyenne. Pour Paulin Hountondji (1976), la violence africaine provient de l’aliénation intellectuelle ; la paix passe par une autonomie critique du savoir africain.
Nelson Mandela (1994) a parlé de la Transformation politique par la réconciliation et la non-violence stratégique, et Jean-Marc Ela (2003), pour qui : la justice sociale, la dignité humaine et la participation populaire sont des conditions de la paix. Le philosophe Kamwiziku (2012) aborde la question de la violence dans le cadre de la morale sociale, de la responsabilité politique et de la reconstruction humaine après les conflits en Afrique. Pour lui, la violence détruit l’homme avant même d’atteindre sa victime, car elle nie la dignité humaine qui fonde toute société morale. Charles Mbadu (2005) insiste sur le civisme qui consiste pour le citoyen à respecter les lois de la République, à protéger les biens publics et à participer activement à la promotion du bien commun. La Constitution de la RDC (2006), elle-même aussi invite les citoyens à un sens plus élevé du civisme quand elle dit que tout congolais a le devoir sacré de défendre la Patrie et son intégrité territoriale face à une menace ou une agression extérieure. Pour Christian Tumba (2011) : la violence surgit lorsque la parole cesse d’être méditation entre les hommes et que la force remplace la raison dans l’organisation du vivre-ensemble. Pour éviter la violence, Tumba (2015) soutient l’idée selon laquelle la paix véritable est une œuvre permanente de justice, de responsabilité et de dialogue entre les membres d’une même communauté humaine.
Le professeur Ngoma Binda (2006) est aussi l’un des grands penseurs congolais de la politique éthique et de la non-violence. Dans sa pensée philosophique, il nous dit que la démocratie ne se construit pas par la violence mais par la responsabilité citoyenne, le dialogue et le respect de la dignité humaine. Dans son ouvrage intitulé Ethique et politique en Afrique (2001), Ngoma Binda nous dit encore que la crise africaine est avant tout une crise éthique : sans moralisation du pouvoir politique, il ne peut y avoir ni démocratie véritable ni paix durable. Ainsi, suite à cette crise, Ngoma Binda va parler de la Justice transitionnelle et de la reconstruction politique en République Démocratique du Congo, en faisant appel à une double philosophie « transitionnelle et inflexionnelle » : la première vise à penser les conditions de passage d’un ordre politique de crise vers celui démocratique fondé sur la responsabilité, la justice, ainsi que la reconstruction de l’Etat (Ngoma Binda 2012); tandis que la seconde cherche à orienter la société vers un nouveau sens historique éthique (après la crise), dans le but de transformer la conscience et la direction de la société (Ngoma Binda 2005). Léon Matangila (2003) nous parle de l’Etat de droit, de la gouvernance démocratique et de la prévention des conflits, quand il dit que la démocratie ne peut pas s’enraciner durablement en Afrique sans une culture politique fondée sur participation citoyenne, le respect de la loi et le rejet de la violence comme mode d’accès au pouvoir.
Mutunda Mwembo Pierre, influencé par la logique d’Aristote, de René Descartes, de Emmanuel Kant, et celle moderne enseignée dans les Universités francophones, nous donne une pensée originale et géniale de la maîtrise ou du contrôle de la violence par des moyens logiques. Selon Mutunda (2004), la logique n’est pas seulement un moyen technique ; elle possède une dimension éthique et sociale. Puisqu’un citoyen formé à la logique résiste aussi bien à la manipulation politique, qu’au refus de la propagande, et participe rationnellement à la démocratie. La logique est pour lui, non seulement un outil d’une citoyenneté responsable, mais aussi et surtout, elle est la condition nécessaire de toute connaissance scientifique ou philosophique vraie : c’est le fondement même de toute liberté intellectuelle. Puisque, selon Mutunda Mwembo (2008) : toute démarche scientifique exige un raisonnement rigoureux ; sans logique, il n’y a ni démonstration valable ni connaissance scientifique véritable. Dans un autre ouvrage sur la paix, Mutunda (2010) nous dit que la paix véritable ne résulte pas seulement de l’absence de la guerre, mais de l’instauration d’un ordre fondé sur la raison, la justice et la reconnaissance mutuelle des hommes.
La pensée philosophique de Benoît Okolo (2011) va dans le même sens que celle de Mutunda quand il dit que la violence est le signe de l’échec de la raison et du dialogue ; elle traduit l’incapacité de l’homme à résoudre humainement ses contradictions sociales. Pour le professeur Pangadjanga (2008): la violence apparaît lorsque l’homme cesse de reconnaître l’autre comme partenaire d’humanité et le réduit à un objet de domination. Willy Bongo Pasi Sangol (2013) conçoit la violence comme une rupture du lien social qui naît lorsque la dignité humaine cesse d’être la norme régulatrice des relations politiques et communautaires. Aussi, dans sa pensée philosophique, Eugène Bitende (2014) souligne que la violence provient de l’injustice sociale et politique quand il dit que la violence détruit le tissu communautaire tandis que la paix se construit par la responsabilité éthique et le respect de la dignité humaine. En définitive, disons que chez Vico comme chez les philosophes occidentaux, africains et congolais de la paix et de la non-violence, la violence est une réalité récurrente. D’où, dompter la violence signifie : humaniser le pouvoir et réhabiliter la dignité humaine comme fondement du vivre-ensemble.
Conclusion
La théorie cyclique de Vico des trois âges montre que la violence accompagne les différentes étapes du développement historique. Toutefois, cette violence n’est pas une fatalité. L’analyse croisée entre Vico et les philosophes occidentaux et africains contemporains révèle la possibilité d’une transformation éthique des sociétés humaines. Ce qui exige plusieurs principes: une reconnaissance de la dignité humaine, une justice sociale, une éducation éthique, un dialogue interculturel et une gouvernance responsable. Ainsi, a paix durable apparaît non comme un état naturel, mais comme une construction historique, morale et politique exigeant l’engagement constant des individus et leurs institutions.
Biographie de l’auteur : Le révérend père Emmanuel MAFUMBA est prêtre missionnaire dans la Société des Missions Africaines (SMA). Né dans le secteur de Gananketi, territoire de Feshi dans la province du Kwango, le 02 avril 1966. Ordonné prêtre en 1998, il est porteur d’un diplôme de Baccalauréat en théologie et en Psychologie et un diplôme de Licence en philosophie. Actuellement il est en DES/DEA à l’Université de Kinshasa.
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