AUTORITES MORALES ET LUTTE DE LEADERSHIP DANS LA GESTION DES INSTITUTIONS POLITIQUES EN REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO (RD Congo).
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René MINANA LALA
e-mail : reneminana2018@gmail.com
Assistant à l’Université de Kinshasa
Reagan KABILANGA VAN
e-mail : reagankavan03@gmail.com
Assistant à l’Université de Kinshasa
Nelly MANATSHITU
e-mail : nellyngudie@yahoo.fr
Chef de Travaux en Droit de l’Université de Kinshasa
PINDI MAYISOSA Patricia
e-mail : patpindi2@gmail.com
Assistante en Droit de l’Université de Kinshasa
Chris MUNTWANI NGAY
e-mail : CMutwani@gmail.com.
Assistant à l’Université de Kinshasa

Résumé
Depuis son accession à la souveraineté internationale le 30 juin 1960, la République Démocratique du Congo (RD Congo) est en proie à des crises politiques et sécuritaires récurrentes. Si l'historiographie classique attribue ces tensions à la fragilité structurelle de l'État ou aux ingérences extérieures (illustrées en 2025-2026 par l'activisme du M23 dans l'Est du pays), notre article propose une grille de lecture diachronique et compréhensive centrée sur les dynamiques internes du pouvoir. En mobilisant la méthode historique et l'analyse de l'histoire constitutionnelle (1964, 1967, 2006), cette dissertation démontre que les crises institutionnelles contemporaines s'enracinent dans un "laboratoire originel" hérité des années 1950. C'est à cette époque, marquée par l'émergence corporatiste des « Évolués » (UNISCO, Abako) et les fractures précoces des premiers partis nationalistes (scission du MNC), que se sont sédimentés des habitus politiques fondés sur le clientélisme de positionnement, la déconnexion des élites vis-à-vis de la base et les luttes fratricides pour le leadership. L'analyse met en lumière la survivance de ces logiques à travers la figure informelle mais omnipotente de l'« autorité morale ». Dans l'imaginaire politique congolais, cette fonction s'est substituée au leadership programmatique au profit d'une domination oligarchique et financière. Ce phénomène aliène les mandataires publics, substitue la redevabilité partisane à l'intérêt général et plonge les institutions politiques (nationales comme provinciales) dans une léthargie de gouvernance qui hypothèque le développement socio-économique de la nation.
Mots-clés : autorité morale, leadership, institutions politiques et lutte d’influence.
Abstract
Since gaining international sovereignty on June 30, 1960, the Democratic Republic of Congo (DRC) has been plagued by recurring political and security crises. While traditional historiography attributes these tensions to the structural fragility of the state or to external interference (as illustrated in 2025-2026 by the M23's activism in the east of the country), our article proposes a diachronic and comprehensive analytical framework focused on the internal dynamics of power. By employing historical methodology and analyzing constitutional history (1964, 1967, 2006), this dissertation demonstrates that contemporary institutional crises are rooted in an "original laboratory" inherited from the 1950s. It was during this period, marked by the corporatist emergence of the "Évolués" (UNISCO, Abako) and the early fractures of the first nationalist parties (the split within the MNC), that political habits based on clientelistic positioning, the disconnect between elites and the grassroots, and fratricidal struggles for leadership became entrenched. The analysis highlights the persistence of these dynamics through the informal yet omnipotent figure of "moral authority." In the Congolese political imagination, this function has replaced programmatic leadership, giving way to oligarchic and financial domination. This phenomenon alienates public officials, substitutes partisan accountability for the general interest, and plunges political institutions (national as well as provincial) into a lethargic state of governance that jeopardizes the socio-economic development of the nation.
Key words: moral authority, leadership, political institutions and the struggle for influence.
Introduction
Les crises dans les institutions politiques en République Démocratique du Congo sont assez criantes. Depuis un temps, certaines institutions surtout provinciales sont dirigées par les intermédiaires. Certains acteurs bien qu’absent dans la gestion de certaines institutions politiques, ne cessent de jouer un rôle politique important. Ce rôle politique qui, jadis, était bien joué par les pairs de l’indépendance malgré les controverses, aujourd’hui, l’autonomisation du champ politique congolais comme l’écrit MULA « se réalise à travers un clientélisme servile : « Autorité morale », RAIS, Béton… se recrute dans un chantage qui plonge l’autorité dirigeante dans la léthargie (yombo, en jargon kinois ou le djalelo) qui dépouille le Chef de l’Etat de sa compétence coercitive par la faiblesse qui s’y installe » (MULA 2023).
Nous constatons que cela est évident dans le jeu du corbeau et du renard : les collaborateurs restent enfermés dans leur logique nuisible de détournements-rétrocommissions. Ces détournements-rétrocommissions assurent le confort des oligarques institutionnels, qui sont coupés de la base pyramidale. En plus de ces bavures, on observe dans la politique congolaise une forte influence des autorités morales. Les autorités morales affirment parfois appartenir au même camp politique, mais, en réalité, elles se livrent une guerre politique fratricide. Le but caché consiste à assurer le leadership dans la gestion des institutions politiques : Assemblée Nationale, Sénat, Assemblée Provinciale, les ministères et les régies financières.
Discuter de cette question, en vue d’apporter une contribution au débat en cours en RD Congo, débat qui se résume en la possibilité du remplacement ou non des animateurs des institutions par l’organisation des élections, s’avère vitale quant à notre rôle d’intellectuel (Mwabila 1995 : 102-107).
Car c’est précisément à travers le mode de désignation des autorités et la lutte de leadership que se joue l’amélioration des conditions de vie des citoyens, ce qu’on appelle communément le développement.
Soulignons-le que depuis son indépendance en 1960, la République Démocratique du Congo a traversé des cycles de conflits militaires et politiques qui structurent son champ du pouvoir. La crise post-indépendance (1960-1965) est marquée par les sécessions du Katanga et du Sud-Kasaï, l'assassinat de Patrice Lumumba, et l'accession au pouvoir de Mobutu. Sous le régime dictatorial de Mobutu (1965-1997), les guerres du Shaba (1977-1978) ébranlent la stabilité, et la Première Guerre du Congo (1996-1997) porte Laurent-Désiré Kabila au pouvoir. La Deuxième Guerre du Congo (1998-2003), qualifiée de « grande guerre africaine », engage neuf nations et entraîne des millions de morts. Un accord de paix et un gouvernement de transition sont établis en 2003. Depuis 2004, la guerre du Kivu perdure avec la présence de plusieurs groupes armés (FDLR, M23, etc.). En janvier 2025, le M23, soutenu par le Rwanda, s'empare de Goma. La prise de Goma illustre l'incapacité persistante de l'État à contrôler l'Est du pays. Les combats continuent en 2026. Ces guerres successives ont sans cesse redessiné les équilibres du pouvoir, fragilisé la légitimité des institutions et renforcé les luttes de leadership au sein de l’appareil d’État.
Pour analyser les crises politiques en RDC, notre démarche argumentative s'appuiera sur la méthode historique. Ainsi, cette analyse proposée s’inscrit dans une perspective diachronique, privilégiant l’étude des évolutions et des ruptures sur la longue durée. Elle repose sur une approche compréhensive qui mobilise l’histoire constitutionnelle et politique pour saisir les continuités et les ruptures qui ont structuré le champ du pouvoir en RD Congo. La démarche combine l’analyse des textes constitutionnels successifs (1964, 1967, 2006), la lecture critique des productions doctrinales et scientifiques, ainsi que l’observation des pratiques politiques effectives. Cette méthode permet de dépasser l’étude formelle des institutions pour interroger le décalage entre les normes proclamées et les logiques d’exercice du pouvoir, notamment autour du rôle informel mais décisif des « autorités morales » dans les luttes de leadership.
Pour rendre claire la démarche diachronique sur le plan sociologique et politique, l’étude se place à l’intersection de deux grands courants de la science politique : le néo‑institutionnalisme historique et le néo‑patrimonialisme. Ce choix théorique permet de dépasser le formalisme juridique des textes constitutionnels et de saisir la vraie complexité du pouvoir en République Démocratique du Congo.
En premier lieu, Le néo-institutionnalisme historique soutient que les institutions, qu'elles soient formelles ou informelles, exercent une influence durable sur les comportements politiques. Le concept clé ici est la « dépendance au sentier », qui indique que les choix structurels initiaux tracent une trajectoire difficile à modifier. En appliquant cette théorie à la RD Congo, la transition des années 1940-1950 est perçue comme un point de départ où les pratiques politiques actuelles ont été mises en place, et ces pratiques continuent de se répéter inconsciemment ou stratégiquement.
En second lieu, Le néo-patrimonialisme, quant à lui, explique comment les structures étatiques affichent des allures modernes tout en étant dirigées par des logiques informelles où l'État fonctionne comme le réseau personnel d'une autorité morale. En RD Congo, l'autorité morale maintient son pouvoir à travers un clientélisme qui favorise des intérêts privés sur ceux de la collectivité.
Ainsi, l'intégration de ces approches théoriques montre comment la lutte de pouvoir en RD Congo s'est écartée des normes constitutionnelles pour se concentrer sur des structures informelles de domination. Elle souligne pourquoi les simples changements de leadership ne suffisent pas à transformer la gouvernance, tant que ces structures historiques néo-patrimoniales persistent.
Ceci dit, en plus de cette introduction et de la conclusion qui suivra, le cheminement discursif de cette réflexion se présente comme suit : d’abord, il est porté un éclairage sur les concepts d’autorité morale et de leadership. Ensuite, il est démontré l’influence des autorités morales dans la lutte pour la gestion des institutions politique en RD Congo. Enfin, il est suggéré une tentative de réponse aux attentes populaires sous ce régime des autorités morales.
1. Du concept d’autorité morale et de leadership
a. Autorité morale
Qu’est-ce qu’une autorité morale ? Avant d’apporter un éclairage sur le terme composé autorité morale, nous allons d’abord clarifier le terme d’autorité, ensuite celui d’autorité morale. Le terme autorité désigne au sens large, selon Olivier Nay, « l’influence ou l’ascendant grâce auquel une personne ou une institution parvient à se faire obéir » (Olivier Nay sous-dir, p. 29.). Cette définition renvoie plus précisément, en science politique, écrit-il, à la forme de pouvoir qui repose non sur l’exercice de la puissance, mais sur le consentement implicite ou explicite de ceux qui le subissent. Elle suppose certes un rapport inégalitaire distinguant ceux qui obéissent, mais celui-ci est considéré par nombre de gouvernés comme étant une chose légitime.
Dans le même ordre d’idée, Boudon et Bourricaud (1982 : p. 32) parlent de l’autorité d’une personne, d’une institution, d’un message, pour signifier qu’on leur fait confiance, qu’on accueille leurs avis, leur suggestion ou leur injonction, avec respect, faveur, ou du moins sans hostilité ni résistance, et qu’on est disposé à y déférer. L’autorité est donc une relation qu’il faut analyser du point de vue de celui (la personne ou l’institution) qui émet le message ou le commandement, et du point de vue de celui qui le reçoit. L’exercice de l’autorité ne dépend pas seulement de la manière dont s’en acquittent ceux qui en sont investis. Mais, il dépend aussi de la manière dont est accueilli le message ou le commandement.
Pour Christophe Salvat (2008 : 74), l’idée d’autorité est associée au rapport de supériorité qu’on trouve présente dans la notion du pouvoir. L’idée d’une obéissance librement consentie à l’exemple de l’obéissance au père de la famille. Elle implique généralement une inégalité naturelle entre celui qui porte l’autorité (le père de la famille, Dieu) et ceux qui lui obéissent (les enfants, les croyants). Dans le cas d’une libre sujétion d’un individu envers son semblable, l’autorité naturelle paternelle ou religieuse est instrumentalisé par ces derniers pour asseoir un pouvoir qu’aucun homme, ne serait capable de conserver par la force.
Pour apporter la lumière dans la confusion les concepts d’autorité et celui du pouvoir, Max weber fournit une définition du pouvoir comme suit:
« Toute chance de faire triompher au sein d’une relation sociale sa propre volonté, même contre des résistances peu importe sur quoi repose cette chance. En d’autres termes, c’est la chance de rencontrer, chez une multitude déterminable d’individus, une obéissance prompte, automatique et schématique, en vertu d’une
isposition acquise. La relation de pouvoir s’observe quand un individu accomplit [ou obtient d’accomplir], conformément à la volonté d’un autre individu, une action qu’il n’aurait pas accomplie [ou qu’il aurait accomplie spontanément de lui-même]. ». (Max weber op cit., P. 95).
Elle désigne en d’autres termes, celui qui est capable de commander sans contraindre. Par-là, on parlera de l’autorité morale d’une personne en raison de son caractère, de son ascendant ou de son charisme. C’est une position sociale qui donne de l’ascendance morale d’un individu sur l’autre. Ainsi, l’on distingue l’autorité morale de la parole divine, révélée par la Bible, parfaitement légitime, de l’autorité arbitraire, ou plus exactement du pouvoir déguisé, de ceux qui s’en réclament (Salvat 2008 : p. 75).
L’autorité morale en politique signifie selon Schoutheete celui qui est
« capable de commander sans contrainte […] ce qui constitue l’autorité morale d’une personne, c’est la compétence et la connaissance des dossiers, c’est une capacité d’explication et de communication, c’est l’assurance qui permet d’exprimer sa conviction, même avec hardiesse, et le désintéressement et le souci du bien public qui est l’intégrité morale ». (Schoutheete 2013 : p. 2)
Cette définition semble correspondre à la réalité sous examen. Mais, elle s’éloigne dans le sens où, les critères auxquelles fait allusion l’auteur, ne correspond pas à ce que pense le congolais de l’autorité morale.
Dans l’imaginaire populaire congolais et plus particulièrement kinois, l’autorité morale désigne toute personne qui gère un parti politique, un regroupement politique ou un potentiel électoral. Elle doit posséder et utiliser ses moyens propres pour pourvoir aux dépenses de l’organisation. Plus intéressant encore, elle doit démontrer des capacités de placer ou allouer certaines personnes de son entourage dans la gestion des institutions
Une telle dépendance excessive aux autorités morale semble aliéner plusieurs acteurs politiques. Conscient des conditions dans lesquelles ils ont été recrutés, certains acteurs politiques (député provincial, National, les ministres et mandataires publics) n’hésitent pas à sacrifier l’intérêt général au détriment de l’intérêt partisan ou privé. En clair, ils sont redevables à des autorités morales pour leur survie politique qu’à la population. Cette redevabilité les conduit à agir non selon les critères de la bonne gouvernance de la chose publique mais plutôt selon la ligne de conduite tracée par leur autorité morale qui n’incarne aucun leadership.
b) Leadership
La notion même de leadership ne se laisse pas saisir facilement. Un accord unanime est difficile à trouver sur sa définition, même si la plupart des gens croient savoir le définir en le voyant à l’œuvre (Steven Sample 2005 : p. 14). Le concept de leadership est défini de diverses manières dans la littérature scientifique. Chaque approche lui confère une orientation théorique singulière, étroitement liée à l'objet d'étude de la recherche menée.
Etymologiquement, le concept leadership est un anglicisme dérivé du mot leader, celui qui mène, dirige, conduit ; lui-même tiré du verbe to lead, mener, diriger (Tsambu 2010 : p. 62). Bien qu’utilisé en français à cause de son omniprésence dans toutes les organisations et à tous les niveaux, le terme leadership constitue encore du brouillard aux yeux de ces utilisateurs. Selon lui, leader Est l’individu qui occupe une place privilégiée par le nombre des interactions auxquelles il participe. Il est un meneur du fait des suffrages qu’il recueille dans le groupe. Mais on distinguera le leader du meneur ou du chef parce que la notion est neutre sans résonnances irrationnelles s’attache au meneur et à son obscur charisme. Cette conception du terme leadership demeure réductionniste alors qu’il peut encore s’étendre sur l’exercice du pouvoir ou d’une influence dans des groupes sociaux plus au moins étendus (société, groupe plus au mois formels, nation, monde (Tsambu, p. 62).
A cet effet, l’exercice du leadership s’observe dans tous les domaines, commercial, politique, économique, sportif, musical, social, … Ainsi, le terme leadership peut être définit comme une position de domination qui peut aussi être échelonnée : le leadership au sein de son groupe ne correspond pas leadership de tout le champ. Mais la domination ne s’appuie pas sur le leadership car un dominé sur une position, un champ, peut-être dominant sur la même position par rapport à celui qui occupe une position inférieure dans le champ autant qu’il peut-être dominant dans un autre champ. Il est à noter que le fait de la domination est seulement lié à la présence actuelle d’un individu qui commande avec succès à d’autres, mais il n’est absolument pas lié à l’existence d’une direction administrative ni à celle d’un groupement (Max weber op cit, p. 96).
Pour Lisenga Bolila (2021), le terme leadership est définit comme « l’exercice du pouvoir ou d’autorité dans une entité administrative donnée par un leader ou groupe de leaders ». Partant de cette définition, Il y a lieu de signaler que le terme leadership ne dépend pas d’une position sociale moins encore d’un niveau hiérarchique. On occupe le leadership ou pas, il n’existe pas de position intermédiaire sur le classement (Ken Blanchard et mark Miller 2005 : p. 43). Parce que beaucoup de personnes font preuve en permanence d’autorité sans être en position de leadership ; et beaucoup d’autres personnes, qui sont en position d’autorité, n’exercent aucun leadership.
Pour Bertrand Poulet, le leadership peut se définir comme « le pouvoir (dans le sens capacité, de possibilité) de donner envie aux autres de s’impliquer et d’agir pour réaliser une ambition collective ou atteindre un objectif commun. ». Ce pouvoir est conféré par une autorité d’estime, de confiance, de référence ou de mentor qui ne se décrète pas. Le leadership n’est adossé ni à un statut, ni à une fonction ou à un niveau de responsabilité particuliers. (https://www.demos.fr).
Au regard de toutes ces définitions, nous considérons que le terme leadership constitue la capacité d’une personne à influencer le comportement des autres personnes pour un objectif commun, à démontrer un sens exceptionnel de créativité, a prédire et anticiper l’avenir et à transformer sa vision en réalité. En effet, un leader n’est pas censé imposer sa vue aux membres de son équipe ou à les contraindre dans son dictat. Cependant, il lui revient de propulser à développer leurs compétences et leur imagination afin d’œuvrer pour les intérêts de cette équipe.
De ce fait, un leader comme le dit Steven Sample, qui ne pense pas hors de sentiers battus, qui est entièrement gouverné par ses passions et ses préjugés, qui est incapable d’avoir une pensée nuancée ou affranchie et qui de surcroit, ne peut même pas utiliser à son compte l’imagination créative et les idées nouvelles de son entourage, est aussi anachronique et inefficace qu’un dinosaure (Steven Sample 2005 : p. 34).
En République Démocratique du Congo, les leaders politiques ont gardé les mêmes tars du passé colonial dans la gestion de la chose publique. Comme on peut l’apercevoir, le processus de recrutement des acteurs politiques au sein des partis politiques et regroupements politiques ne tient plus compte de la compétence du recru mais plutôt du lien sociale (familiarité, l’ancienneté et la loyauté envers l’autorité morale) avec la structure et son responsable. L’enjeu principal de cette influence entre les autorités morales dans cette lutte d’influence qui se vit au sein des institutions politiques nationales et provinciales, demeures le contrôle de l’arène politique afin d’attirer les intérêts matériels. Cette lutte d’influence, liée à la gestion des institutions politiques en RD Congo, ne constitue pas seulement une logique de lutte ouverte entre les acteurs politiques mais un esprit de compétition, de concurrence pour la quête du capital économique.
Ainsi, dans le point qui suit, nous allons démontrer la lutte d’influence des autorités morales pour la gestion des institutions politiques en RD Congo.
2. L’influence des autorités morales dans la lutte pour la gestion des institutions politiques en RD Congo
L’étude ne veut pas ici raconter toute l’histoire de la lutte d’influence des autorités morales sur les institutions politiques en République Démocratique du Congo, parce que l’histoire de la lutte d’influence a déjà été écrite (Lisenga : 2021). L’étude veut plutôt mettre en avant quelques événements qui ont marqué la lutte d’influence. L’étude examine deux périodes. Ces périodes sont la période coloniale et la période de décolonisation.
Il faut noter que la lutte d’influence des autorités morales sur les institutions politiques en République Démocratique du Congo ne sera pas détaillée, car les travaux ont déjà décrit la lutte d’influence. L’objectif de cet article est de présenter quelques événements qui ont caractérisé la lutte d’influence. Cet article examine deux périodes : la période coloniale et la période de la décolonisation
2.1. Pourquoi de la période coloniale ?
Dans cette analyse, nous allons illustrer comment l'élite politique s'est engagée dans une guerre politique fratricide pour le contrôle des institutions politiques. La période coloniale peut être vue comme le catalyseur de l'émergence des luttes d'influence au sein de l'élite politique congolaise pour la gestion des institutions politiques. Autrement dit, c'était une époque où l'opinion congolaise avait radicalement changé, ne croyant plus à « la fable de la mission civilisatrice », car la colonisation était perçue comme une forme d'esclavage moderne (Omasombo Tshonda 2020 : 10).
Avant d’entrer dans la description des luttes d’influence ou de leadership proprement dite, il y a lieu de noter que, la question de lutte d’influence ou de leadership au sein du champ politique congolais n’a pas commencé avec les structures politiques courantes. Elle a plutôt commencé avec des organisations à caractères tribalo-ethniques. Ce fut le cas de : l’association des Bakongo (Abako), Fédération de Batetela (FEDEBAT), Confédération des associations tribale s du Katanga (Conakat), Fédération des associations des Balubas du Kasaï (FEDEKA) , association de Bayanzi (Abazi), etc. Cette diversité de souches ethniques demeure à notre avis l’une des causes réelles de cette lutte acharnée pour le leadership, car les habitudes culturelles étant différentes, chaque groupe ethnique cherche à s’affirmer à partir de ses leaders. C’est ainsi qu’aucun leader ne voulait manquer sa place dans le partage du pouvoir et le colonisateur avait beaucoup misé sur ce facteur pour mieux gérer sa colonie. Malgré le caractère multiethnique et la transformation de ses associations à des structures politiques, c’est de ces rangs que sont sortis la plupart des leaders politiques. Il faut cependant ajouter à l’instar de Young (1965 : pp. 150-153.)que ces associations à caractères ethniques ont servi de terrain d’entrainement et d’expression à certains leaders politiques malgré qu’il fût beaucoup limité par l’autoritarisme du régime colonial au Congo qu’il ne l’était dans les anciennes colonies anglaises et françaises (Young 1965 : pp. 150-153).
L'effervescence sociopolitique des années cinquante a été largement explorée dans la riche historiographie sur le sujet. Les travaux fondamentaux, tels que ceux de Jean-Marie Mutamba Makombo (1998), sur l'émergence du nationalisme congolais et les analyses documentaires de Jean Omasombo(2005 : pp. 96-100), ont brillamment établi la chronologie événementielle et factuelle de cette période de transition.
Toutefois, contrairement à ces historiens qui se concentrent sur la genèse du nationalisme, notre approche se distingue par un changement analytique : il ne s'agit pas de relater une chronologie des faits, mais d'examiner la sédimentation des structures de pouvoir. Notre originalité repose sur une réinterprétation de cette époque en tant que "laboratoire originel" des habitus politiques qui régissent la République Démocratique du Congo actuelle. Dans cet esprit, nous revisitons deux événements majeurs de cette période, non pas comme des faits figés dans le passé, mais comme des matrices des comportements politiques contemporains :
Premièrement, la formation de l'élite des « Évolués » : elle est envisagée ici comme la première tentative de constituer un leadership distinctif. En cherchant à s'émanciper à travers l'imitation des codes coloniaux, cette élite a posé les fondations d'une oligarchie intellectuelle et politique détachée de sa base, préfigurant le comportement des acteurs politiques actuels que MULA (2023) décrit comme déconnectés du social.
Deuxièmement, les divisions entourant la création et la scission du Mouvement National Congolais (MNC) : au-delà de la simple rivalité partisane de l'époque (MNC-Lumumba contre MNC-Kalonji), cet événement est théorisé dans ce travail comme le moule originel des conflits fratricides et du clientélisme de positionnement. La fragmentation prématurée du MNC montre que, dès le début, la lutte pour le leadership institutionnel a prévalu sur l'institutionnalisation d'une vision commune de l'État.
En adoptant cette perspective pour notre revue de la littérature, l'histoire ne sert plus de simple toile de fond narratif, mais devient une clé d'explication diachronique. Elle permet de comprendre comment le jeu politique congolais est passé des luttes de positionnement des « Évolués » des années 1950 aux guerres d'influence contemporaines menées par les « Autorités morales ».
2.1. a. Lutte pour l’émancipation des Evolués
Au départ de cette lutte pour l’émancipation se trouve les relations inégalitaires entre l’homme blanc et l’homme noir. Ce dernier réclamait des droits et un rôle représentatif dans la société coloniale. Les objectifs que visait cette revendication comme le note Kabuya Lumuna, « étaient encore strictement pour les intérêts des évolués : leur statut et leur lutte en tant que classe montante acceptée par les blancs » (Kabuya Lumuna 1995 : p. 193.) Le statut particulier quémandé constituait pour évolués, une période transitoire qui, dans la mesure du possible, va leurs permettre d’accéder aux avantages au même titre que l’homme blanc. Cet ainsi que les évolués membres de l’Union des Intérêts Sociaux Congolais (UNISCO) en fait leur principale revendication (MUTAMBA MAKOMBO 1998 : p. 46.).
Tout a commencé au moment de l’annonce en 1957 des premières élections de l’histoire du Congo. Avant cette annonce, d’autres facteurs avaient contribué à l’émergence d’un environnement politique nouveau. Pour commencer, le plan de 30 ans pour l’émancipation politique de de l’Afrique Belge proposé par le J.J. Van Bilsen fut le détonateur du processus de la lutte interminable contre la colonisation. En réponse à ce plan, le groupe de Conscience Africaine publia le 29 juin 1956 un manifeste généralement considéré comme le premier indice révélateur de l’éveil politique (MUTAMBA 1998 : p. 233).
Il est probable que la lutte d'influence menée par l'Abako, principalement composé de Bakongo, contre le manifeste du groupe d'Iléo n'était pas seulement due à son absence d'alignement avec le plan Van Bilsen, qui préconisait la participation des Congolais dans son élaboration. En réalité, cette opposition découlait aussi du sentiment d'exclusion ressenti par les Bakongo, alors que les événements se déroulaient dans une région où ils étaient majoritaires. C'est pourquoi l'Abako n'a pas hésité à réclamer immédiatement l'émancipation, ainsi que les droits politiques et toutes les libertés.
Il se constate déjà ici, les prémices d’une lutte d’influence pour la gestion des institutions politiques après le départ du colonisateur. D’un côté, les colonisés entre eux (le tenant du Manifeste de Conscience Africaine et le tenant du Contre-Manifeste) et de l’autre côté, la métropole. Bref, la lutte de leadership qui a caractérisé cette période est celle liée à l’émancipation de population noire.
En réponse à cette provocation, l’opinion belge de la métropole n’a pas tardé de réagir à cette préoccupation si importante pour la survie de sa politique coloniale. A ce sujet, MUTAMBA MAKOMBo écrit : « […dans le discours du Conseil de gouvernement, douze jours avant la parution de Conscience Africaine, le gouverneur général ignora M. Van Bilsen et son plan de trente ans. Pétillon fit une allocution très rapide aux ‘suggestions utopiques de certains’, et défendit longuement la communauté belgo-congolaise et la politique d’association. » (MUTAMBA 1998 : pp. 233-267).
L'émergence des structures pré-politiques en tant que laboratoires du leadership congolais s’inscrit dans une dynamique précise de temps et d’espace. Le point central de cette dynamique était Léopoldville (actuelle Kinshasa), le cœur administratif de la colonie. Chronologiquement, le processus débute avec une première vague d’émergence corporatiste entre 1942 et 1945. Cette vague a été créée en 1942 à l’initiative de l’Association des Anciens Élèves des Pères de Scheut (ADAPES), l’Union des Intérêts Sociaux Congolais (UNISCO) a été reconnue officiellement en novembre 1945 par le service des Affaires Indigènes et de la Main-d'Œuvre (A.I.M.O.). La reconnaissance de l’Union des Intérêts Sociaux Congolais (UNISCO) révèle une forte contradiction : le pouvoir colonial a institué une structure qui remet en cause ses propres bases, en exigeant la suppression des discriminations raciales et l’amélioration des droits des Évolués (Mutamba Makombo, 1998 : 45). S'ensuit Après 1945, on observe une deuxième séquence de politisation par capillarité. Cette séquence se caractérise par la multiplication des associations de diplômés qui s’installent dans les grands centres urbains de la colonie, comme Élisabethville, Stanleyville ou Coquilhatville. Le décret de 1921 sur les associations sans but lucratif tolère les associations de diplômés, mais les associations de diplômés subissent alors une mutation fonctionnelle. Les associations de diplômés deviennent des exutoires institutionnels face au refus de l’administration coloniale d’accorder de vrais droits civiques aux Congolais (Young, 1965 : 112). Finalement, la dialectique de la contestation atteint un nouveau niveau et conduit à une troisième rupture nationaliste en juillet 1956. À ce moment, le groupe d’intellectuels catholiques réuni à Léopoldville autour de la revue Conscience Africaine publie son manifeste historique. Le manifeste rompt avec le corporatisme de l’élite, le manifeste formule un appel à l’émancipation politique globale et le manifeste pose les bases d’un grand mouvement national (Ndaywel è Nziem, 1998 : 532). Ainsi, la lutte d’influence se nationalise progressivement, transformant les doléances socioprofessionnelles locales en exigences de souveraineté étatique.Sur le plan chronologique, ce processus s'ouvre par une première séquence d'émergence corporatiste entre 1942 et 1945 ; créée en 1942 sur l’initiative de l’Association des Anciens Élèves des Pères de Scheut (ADAPES), l’Union des Intérêts Sociaux Congolais (UNISCO) fut officiellement reconnue en novembre 1945 par le service des Affaires Indigènes et de la Main-d'Œuvre (A.I.M.O.), consacrant ainsi une profonde contradiction dialectique où le pouvoir colonial institutionnalisait une structure qui contestait ses propres fondements en exigeant la suppression des discriminations raciales et l’amélioration des droits des Évolués (Mutamba Makombo, 1998 : 45). S'ensuit une deuxième séquence de politisation par capillarité après 1945, caractérisée par la multiplication de ces associations de diplômés qui essaiment dans les grands centres urbains de la colonie — tels qu'Élisabethville, Stanleyville ou Coquilhatville — et qui, tolérées par le décret de 1921 sur les associations sans but lucratif, subissent une mutation fonctionnelle en servant d'exutoires institutionnels face au refus de l'administration coloniale d'accorder des droits civiques réels aux Congolais (Young, 1965 : 112). Enfin, la dialectique de la contestation franchit un palier qualitatif et débouche sur une troisième séquence de rupture nationaliste en juillet 1956, moment où le groupe d'intellectuels catholiques réuni à Léopoldville autour de la revue Conscience Africaine publie son manifeste historique, rompant définitivement avec le corporatisme d'élite pour formuler un appel à l'émancipation politique globale et poser les jalons d'un grand mouvement national (Ndaywel è Nziem, 1998 : 532), démontrant ainsi que la lutte d'influence s'est progressivement nationalisée en transformant les doléances socioprofessionnelles locales en exigences de souveraineté étatique.
2.1. b. Conflit au tour de la création du Mouvement National Congolais
Crée en 1958, Mouvement National Congolais (MNC), cette structure politique n’a pas échappé à des conflits. L’avènement des partis politiques comme ceux ici, intensifiera les activités politiques au point de susciter plusieurs ambitions dans le chef des évolués d’hier devenus élites politiques.
Dès les premières tentatives de sa création, cette structure politique majeure a fait face à de multiples formes de luttes d’influence entre ses initiateurs, révélant les divergences fondamentales qui habitaient l'élite intellectuelle de Léopoldville. Le 1er juillet 1956, Joseph Iléo et les dirigeants du groupe Conscience Africaine — parmi eux Albert Nkuli, Cyrille Adoula, Joseph Ngalula et Antoine Ngwenza — annoncent la publication du Manifeste. Le groupe Conscience Africaine veut éveiller une conscience civique unie et nationale. Le projet prend une tournure plus concrète le 26 août 1956, lors d'une réunion d'information et d'échanges. La réunion examine la possibilité de lancer, dans tout le Congo, un grand mouvement unitaire appelé Mouvement National Congolais (MNC). C’est dans le début de cette période que le rôle déterminant, même discret, de l’abbé Joseph Malula se précise. L’abbé Joseph Malula, vicaire de la paroisse Christ‑Roi de Kalamu, agit comme conseiller doctrinal, conseiller spirituel et principal source d’idées du groupe. L’abbé Joseph Malula insiste pour que le futur mouvement s’appuie sur le catholicisme social et le réformisme progressif afin de contrer le danger de l’influence laïque et communiste qui se répand (Mutamba Makombo, 1998 : 114). Cependant, la volonté de Malula de garder le mouvement dans l'éducation civique et l'éthique chrétienne stricte rencontre rapidement les ambitions de politisation immédiate des laïcs du groupe. Les débats sur la création du MNC restent d'abord limités à des généralités théoriques. Finalement, les organisateurs espéraient que la réunion du 26 août 1956 serait constructive, mais cette réunion n’a pas atteint cet objectif (Omasombo et Verhaegen, 2005 : 142). Cette réunion a déjà montré une division entre le nationalisme modéré, soutenu par Malula, et le nationalisme de combat plus radical qui apparaîtra plus tard sous l’impulsion de Patrice Lumumba.
Le manque de ce caractère constructif de cette réunion a poussé le 12 décembre de la même année, quelques étudiants a assisté à une réunion organisée par le membre de Conscience Africaine dont l’Iléo fut l’initiateur pour fixer les modalités pratiques de la création du M.N.C. Pendant que Iléo et quelques étudiants cherchent à réunir toutes les dispositions pratiques, le 1er mars 1957, une autre réunion, à la quelle assistent sept étudiants, désigne les membres de la commission politique du mouvement dont Thomas Kanza, Jacques Massa et Eugène Kamba. En vue d’apaiser ce climat malsain, l’année 1958, lors de l’exposition universelle de Bruxelles, vu la situation dégradante au Congo, un groupe de travail fut créé pour des raisons de principe et de haute politique. Dès sa constitution, il a été rejeté par l’opinion congolaise, impatiente de se prononcer elle-même sur son avenir. Après ce rejet, « une contestation s’est organisée à Léopoldville autour de Présence Congolaise, où Lumumba approche ceux qui deviendront avec lui les signataires de la pétition d’août 1958, et par après ses premiers compagnons dans le M.N.C. » (Omasombo 2005, p. 145.).
À partir de cette situation, nous pensons que le principal défi de cette organisation politique a été la montée en puissance de Lumumba au sein du M.N.C. Cette ascension représente un moment historique crucial, révélant les luttes pour le pouvoir ou le leadership.
Avant les années de l’indépendance, Lumumba accuse Ngalula de se montrer hostile à son projet de lancer un organe du parti, l’indépendance. Le collège des cofondateurs n’a pas su trouver rapidement le moyen de se débarrasser de Lumumba, c’est ainsi que Joseph Iléo et Joseph Malula ont décidé de s’opposer à Lumumba. Mais, il faut noter que cette décision de s’opposer à Lumumba ne venant pas uniquement des deux acteurs cités ci-dessus mais influencé par un Max Bastin qui avait une forte emprise sur Iléo. (Omasombo, p. 226.). Cet ainsi que Malula est considéré comme l’un des instigateurs de la scission de MNC. Brouiller avec son chef de file, Lumumba lors de la Table Ronde de Bruxelles en 1960, Nendaka se désolidarise de ce dernier et créa une aile dissidente du MNC dénommée MNC/Nendaka (MNC/N). Etant déjà implanté dans plusieurs parties du pays, aile Nendaka n’a guère connue de succès, car ayant été battue aux élections de 1960. (Lisenga 2021 : p. 82).
Dans cette situation de frictions permanentes et de désunion au sein du M.N.C., illustrent bien les intrigues et les difficultés de parcours des premiers partis congolais. Et, cela, constituait déjà un signal fort du danger que courait le pays de par le comportement de ses élites politiques qui, par ailleurs, par un favoritisme colonial, semblait inoculer la même pathologie dans d’autres structures politiques du pays. C’est le même comportement qui a continué jusqu’à l’heure de la décolonisation.
2.2. La période de la décolonisation et la rupture de l'ordre institutionnel (1960)
Après plusieurs années sous la domination coloniale, les premiers pas de l’Etat congolais postcolonial sont marqués par des incertitudes. La crise de 1960 a exposé le pays des plusieurs enjeux tant nationaux qu’internationaux. Ici, nous allons mettre l’accent particulier sur l’opposition qu’il y a eu autour du gouvernement Lumumba et conséquences qu’elle a engendrées dans l’arène politique congolais et l’imbroglio qu’il y a autour de la création de Lamuka, la rupture entre FCC et Cach.
L'accession de la République Démocratique du Congo à la souveraineté internationale le 30 juin 1960 inaugure une trajectoire étatique immédiatement hypothéquée par des incertitudes structurelles et des luttes d'influence exacerbées au sommet de l'État. La crise politique de l'été 1960 ne doit pas être lue comme un simple accident de l'histoire, mais comme la première manifestation diachronique d'une contestation systémique de la légitimité institutionnelle, où s'affrontent deux visions antinomiques du leadership postcolonial. En effet, le gouvernement de coalition dirigé par le Premier ministre Patrice Emery Lumumba s'est d'emblée heurté à une opposition multidimensionnelle et asymétrique : d'une part, les manœuvres néocoloniales de l'ancienne métropole belge soucieuse de préserver ses intérêts économiques, et d'autre part, la résistance fédérale de l'Alliance des Bakongo (ABAKO) menée par le Président Joseph Kasa-Vubu (Gérard-Libois, 1963 : 89). Cette fragmentation du leadership national s'est radicalisée lors de la crise constitutionnelle de septembre 1960, déclenchée par la révocation mutuelle des deux têtes de l'exécutif, illustrant l'incapacité des acteurs politiques à inscrire leurs divergences dans un cadre démocratique au détriment des arrangements partisans. La neutralisation de l'arène politique par le coup d'État du colonel Joseph-Désiré Mobutu le 14 septembre 1960, suivie de l'arrestation et de l'assassinat de Patrice Lumumba en janvier 1961, consacre l'effondrement précoce de l'ordre légal (Young, 1965 : 310). Cette élimination physique et politique du chef du gouvernement plonge durablement le pays dans un imbroglio institutionnel fait de sécessions et de rébellions, inaugurant ainsi une culture politique où la force, le positionnement et le contrôle coercitif de l'appareil étatique l'emportent définitivement sur la légitimité des urnes (Ndaywel è Nziem, 1998 : 585).
En ce qui concerne la coalition Lamuka, elle a été créée en novembre 2018 par des membres de l’opposition congolaise, notamment pour désigner un candidat commun à l’élection présidentielle de 2018. Il sied de retenir que Lamuka a été formée pour réaliser l’alternance démocratique par des élections libres et transparentes, et pour mettre fin à la crise politique actuelle en RDC. Malheureusement chose qui ne semble pas être observée sur la scène.
La rupture entre le Front Commun pour le Congo (FCC) et Cap pour le Changement (CACH) a également eu des répercussions significatives sur la scène politique congolaise. Le FCC, dirigé par l’ancien président Joseph Kabila, et CACH, dirigé par le président actuel Félix Tshisekedi, ont formé une coalition après les élections de 2018. Cependant, des désaccords et des tensions ont conduit à la rupture de cette coalition, exacerbant les divisions politiques et les conflits internes au sein du gouvernement, jusqu’à accuser leur ancien allié de soutenir l’agression qui se vit dans la partie Est du pays.
2.3. Autorité morale sous le régime dictatorial (1965‑1997)
Le régime de Mobutu Sese Seko (1965-1997) repose sur une personnalisation extrême du pouvoir. L’autorité morale n’y est pas une contre‑puissance citoyenne mais un instrument de domination, absorbée dans le culte de la personnalité du « Guide » (Jean-Pierre Langellier et Olivier Guez, 2019) et dans la logique du parti‑État, le Mouvement Populaire de la Révolution (MPR). Pendant 32 ans, cette dictature féroce, mêlant crimes de sang, corruption et pillage des richesses nationales (Mobutu Sese Seko, Consulté le 13 juin 2026.https://fr.wikipedia.org/wiki/), façonne un régime où toute figure indépendante susceptible d’incarner une autorité morale est soit récupérée, soit éliminée. Si le dictateur se présente comme l’incarnation suprême des vertus nationales (à travers une mise en scène quasi mythologique de son enfance face au léopard), cette « autorité morale » de façade n’est qu’un instrument de coercition et de légitimation du pouvoir personnel. Dans ce contexte, l’émergence d’un leadership véritablement moral se réfugie dans des espaces étouffés : société civile clandestine, Églises ou figures de l’opposition intérieure (« Qui est notre autorité morale ? » AFDC RDC. https://afdcrdc.cd/page-d-exemple), comme le professeur Modeste Bahati Lukwebo, président de la Société Civile du Congo (SOCICO) dès les années 1990. Parallèlement, le pouvoir traditionnel, bien que bénéficiant d’une autorité morale enracinée, voit son autonomie grignotée par l’État moderne et sert souvent de rouage pour assoir la domination de l’exécutif (Mambi Tunga‑Bau, Héritier 2010). La chute du Mur de Berlin et le désengagement occidental sonnent le glas de ce système.
2.4. Autorité morale pendant la démocratie (de 1990 à nos jours)
Le processus de démocratisation engagé au début des années 1990, marqué par la Conférence Nationale Souveraine, fait émerger de nouvelles figures d’autorité morale issues de la société civile, des Églises ou des partis politiques. La transition constitutionnelle de 2003 et la Constitution de 2006 (qualifiée de « plus belle constitution de la IIIe République ») sont censées fonder la légitimité des institutions sur le suffrage universel et la séparation des pouvoirs. Pourtant, la pratique politique révèle la persistance d’une « crise inouïe de légitimité (Malonga, Telesphore Muhindo, 2016)», tiraillée entre deux principes contradictoires : une légitimité démocratique (élections) et une légitimité traditionnelle/monarchique (autorité morale héritée ou charismatique), ce qui entraîne des comportements ambivalents des gouvernants, tour à tour monarques absolus ou élus populaires. Dans ce contexte, le concept d’« autorité morale » désigne aujourd’hui des figures influentes qui, bien que n’occupant pas toujours de fonction officielle, disputent le leadership au chef de l’État et aux institutions légitimes (Kabamba, Bob, et Geoffroy Matagne 2025). Ces « autorités morales » (chefs coutumiers, leaders religieux, barons politiques, « parrains » ou « béton ») captent des segments de l’autorité publique via des réseaux clientélaires, créant une « gouvernementalité léthargique » où le pouvoir central se trouve dépouillé de sa capacité coercitive. Comme le souligne MULA, l’autonomisation du champ politique congolais se réalise alors à travers un clientélisme servile qui plonge l’autorité dirigeante dans une paralysie fonctionnelle (MULA R., 2023). Cette lutte d’influence entre autorités morales concurrentes, toutes revendiquant un même camp politique, sape la cohérence de l’action publique (Mwabilay, Kalombo Kandu, 2016 ) et entretient une instabilité chronique au détriment du développement national.
3. La tentative de réponse aux attentes populaires sous le régime des autorités morales
L'évolution historique du leadership en République Démocratique du Congo met en lumière une importante rupture de paradigme entre le style politique qui a émergé lors de la décolonisation et les dynamiques oligarchiques actuelles. Durant l'époque coloniale, l'efficacité et la légitimité d'un leader politique reposaient principalement sur un charisme personnel et des compétences rhétoriques, utilisés pour contester l'ordre établi. Le leader était alors perçu comme l'interprète fidèle des aspirations d'émancipation du peuple. Cependant, il est clair qu'après l'indépendance, et plus encore sous le régime actuel des « Autorités morales », ce modèle de leadership fondé sur la conviction a été remplacé par un leadership basé sur la transaction et le positionnement. Dans ce contexte, la scène politique congolaise fonctionne comme un marché fermé où les acteurs ne sont plus motivés par la défense de l'intérêt général, mais par l'accumulation et la transformation de divers types de capitaux, selon la définition bourdieusienne. Les acteurs s'engagent dans des luttes d'influence acharnées pour acquérir un capital politique institutionnel (contrôle des ministères, des parlements, des régies financières), qu'ils s'empressent de convertir en capital économique privé (gains matériels, enrichissement illégal, rétrocommissions), dans le seul but d'améliorer leur statut personnel et d'assurer la survie de leur clientèle. En conséquence, les institutions représentatives, telles que l'Assemblée nationale, le Sénat ou les assemblées provinciales, se trouvent structurellement paralysées, devenant de simples chambres d'écho pour les décisions des Autorités morales. Les mandataires publics, choisis par le parrain politique plutôt qu'élus par la population, transfèrent leur responsabilité de la population vers l'Autorité morale qui assure leur maintien au pouvoir. Cette privatisation de l'appareil d'État, nourrie par les anti-valeurs du tribalisme, du régionalisme et du clientélisme servile, perpétue l'immobilisme du développement national et souligne l'urgence de rompre avec cette logique prédatrice au profit d'un leadership transformateur, capable de replacer la compétence et l'intérêt public au cœur de la gouvernance congolaise.
Conclusion
Au terme de cette réflexion menée de manière diachronique et approfondie, il apparaît que les crises récurrentes qui secouent les institutions politiques en République Démocratique du Congo ne peuvent pas être simplement attribuées à une fatalité conjoncturelle. Elles résultent d'un enchevêtrement historique d'habitudes politiques qui ont émergé à la veille de l'indépendance. La trajectoire politique du pays, allant des revendications statutaires des « Évolués » dans les années 1940-1950 aux divisions initiales du Mouvement National Congolais (MNC), a structuré le champ du pouvoir comme un espace de captation des ressources et de promotion personnelle, plutôt que comme un lieu consacré à l'institutionnalisation du bien commun.
L'analyse de la configuration politique actuelle met en évidence une pathologie institutionnelle majeure : la déviation du concept théorique d'« autorité morale » (initialement fondé sur le charisme, la compétence et l'intégrité) vers une pratique de pouvoir fondée sur le clientélisme et le patrimonialisme. En RD Congo, l'autorité morale est devenue le centre d'un oligarchisme financier et tribal qui contrôle les partis politiques et manipule l'appareil d'État. Ce système de "parrainage servile" crée un écart déplorable entre les normes constitutionnelles proclamées (notamment celles de la Constitution de 2006) et les pratiques réelles du pouvoir. Les responsables des institutions (ministres, députés, mandataires), placés par et pour ces autorités morales, développent une loyauté exclusive envers leurs mentors, au détriment d'une population congolaise structurellement appauvrie et marginalisée.
Ainsi, face au débat crucial sur l'alternance et le renouvellement de la classe politique par la seule voie électorale, cette étude tempère l'idée d'une solution purement formelle. Si l'organisation des élections est essentielle pour renouveler la légitimité juridique des institutions, elle reste insuffisante pour démanteler les structures informelles de domination, à moins qu'elle ne s'accompagne d'une rupture épistémologique et éthique du leadership.
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