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Gouvernance urbaine proximité géographique dans les espaces publics à Kinshasa. Le parking comme cadre de confrontation d’acteurs.

Bienvenu Kobongo, Didier Kipopa et Aline Longandjo

Bienvenu Kobongo, Didier Kipopa et Aline Longandjo sont enseignants-chercheurs au département de science politique de l’Université de Kinshasa, et membres de l’Observatoire de la Gouvernance de l’Université de Kinshasa. Contact : bienvenu.kobongo@unikin.ac.cd, N° ORCID : 0000-0002-6479-507,1 N° HALSHS : 1322982 // mwakanaw@gmail.com //longandjoobonga@cnssap.cd //  


























Résumé 

Cet article examine les conflits qui émergent dans les parkings automobiles de Kinshasa, en raison de la proximité géographique entre les usagers de la route, les vendeurs informels, les parlementaires débout et l’administration urbaine. Nous analysons comment, malgré une désorganisation apparente, des mécanismes formels et informels de régulation sont mis en place pour maintenir un ordre relatif dans ces espaces considérés comme des tiers-lieux en plein air.

L’étude met en lumière la manière dont ces interactions, parfois conflictuelles, contribuent à l’élaboration d’une organisation sociale singulière, où le désordre apparent révèle une résilience et une inventivité particulières, permettant de faire face à la vulnérabilité urbaine.

Le concept de proximité géographique, très prégnant dans cet article, enrichit l’analyse en offrant une grille de lecture plus fine des interactions et des conflits dans les parkings automobiles de Kinshasa. Ce qui permet de comprendre comment des espaces restreints, du reste des lieux de confrontation, sont également des lieux de régulation et d’innovation sociale, participant ainsi à une forme originale d’organisation urbaine.

Mots-clés : Gouvernance-Conflits – proximité géographique – parkings – parlements debout – vulnérabilité. 


Introduction

 

La ville de Kinshasa est une métropole en pleine expansion, où le processus d’urbanisation rapide transforme profondément le cadre de vie urbain. Cette urbanisation effrénée complexifie l’aménagement de l’espace social (Marc Pain, 1984). Depuis les années 1980, l’expansion démographique et spatiale de la capitale congolaise, au lieu d’être un projet de transformation de la capitale en un centre économique structuré et durables, s’est malheureusement vu être opérée dans un cadre institutionnel fragile, souvent incapable d’accompagner la croissance du bâti et la transformation des usages urbains. Les travaux récents de Jean-Pierre Messina Ndzomo et al. (2019) montrent que la croissance morphologique de Kinshasa entre 1979 et 2015 s’est traduite par une densification anarchique et une fragmentation du tissu urbain, marquant une dissociation entre l’espace planifié et l’espace vécu.

Dans ce contexte, la gouvernance des espaces publics est devenue un enjeu majeur pour l’organisation urbaine, d’autant plus que les espaces sont devenus des lieux de confrontations des acteurs privés et publics, au regard de la densité de la population et la quasi-inexistence d’infrastructures sociales de base, en nombre suffisant, pour permettre la réalisation des activités diverses et variées (Eléonore Wolff et Virginie Delbart, 2002).

C’est dans ce cadre que la gestion des parkings automobiles de la ville de Kinshasa constitue actuellement un défi, du fait que les espaces dédiés aux stationnements des véhicules et des usagers, soient à la fois occupés par ces activités, les petits commerçants et les « parlementaires debout[1] » qui y exercent leurs activités (petits commerces, rencontres citoyennes…). Le vocable parlementaire debout désigne, dans le jargon kinois, les débatteurs publics et relayeurs de l’information dans les espaces publics (Camille Dugrand, 2012/3). 

Ces deux groupes, bien que distincts dans leurs fonctions, envahissent des espaces de manière intensive originellement réservés aux activités relatives au transport public provoquant ainsi des frictions et des conflits non seulement entre les usagers des espaces publics, mais aussi avec les autorités municipales qui tentent d’en organiser la régulation.

L’administration urbaine chargée de la gouvernance de ces espaces navigue entre les besoins de régulation et la réalité de l’économie informelle qui caractérise une grande partie de la vie à Kinshasa (Bienvenu Kobongo et Célestin Musao, 2022).  Cette situation, résultant de la crise socio-économique caractéristique de l’économie congolaise, a eu comme effet le repositionnement social, économique, voire politique des parkings automobiles ainsi que des arrêts de bus pour des jeunes en situation de vulnérabilité (Demoustier, 2021).

En effet, ces espaces se sont vus ainsi réappropriés pour servir des lieux d’accueil de jour ou même de nuit pour bien de jeunes en même temps qu’ils constituent une ressource entrepreneuriale pour ceux qui y développent des activités de la débrouille (Ayimpam, 2014). Les parkings automobiles à Kinshasa sont un secteur crucial pour la ville qui font face à de nombreux défis. Parmi ces défis, il y a leur insuffisance, la défaillance dans la gestion, le manque de traçabilité des recettes ainsi que la cohabitation parfois difficile entre les acteurs publics et privés. Cette situation met en évidence les défis auxquels la ville est confrontée pour maintenir un ordre social dans un contexte marqué par une forte informalité au même que l’exiguïté de ces espaces la plonge au cœur des conflits territoriaux d’appropriation et d’habitabilité des milieux urbains (Escaffre et Rougé, 2022). Ce qui en fait des espaces de conflit et de confrontation d’acteurs.

Les parkings automobiles sont des espaces publics considérés comme des tiers lieux multifonctionnels en plein air (Krauss et Tremblay, 2019) ; Fédération des acteurs de la solidarité, 2023 ; Tehel, Pasquier et de Guibert, 2023). Ces lieux sont âprement disputés entre les parlementaires debout et les vendeurs à la criée. Les parlementaires debout passent une grande partie de leur journée dans ces espaces publics, s’adonnant à diverses activités informelles pour survivre. Ils forment une sorte de « parlement » informel où discussions, débats et échanges se déroulent reflétant les préoccupations sociales et politiques de la ville (Dugrand, 2012 ; Ngoy-Kangoy, 2009).

De leur côté, les vendeurs informels utilisent les parkings automobiles comme principal lieu d’activités commerciales. Ils y installent des étals de fortune pour vendre une variété de produits, allant des fruits et légumes aux vêtements et autres marchandises (Kobongo et Musao, 2022). Opérant en dehors des circuits formels du commerce, ces vendeurs dépendent fortement de l’afflux constant de clients et de la proximité immédiate de ceux qui fréquentent ces espaces, notamment les parlementaires debout.


Cadre théorique et méthodologique de l’étude

Le concept de proximité géographique développé par Caron et Torre (2006) est central dans cette contribution. Cette théorie permet de comprendre comment la proximité physique influence les interactions sociales, les conflits et les coopérations. Elle explore également la manière dont les contraintes spatiales peuvent à la fois favoriser ou compliquer les relations entre les acteurs. Inspirée des travaux de Krauss et Tremblay, l’idée de la pluralité des tiers-lieux nous permet d’examiner des espaces qui ne sont ni domestiques (premier lieu) ni professionnels (second lieu), mais qui jouent un rôle essentiel dans la vie sociale urbaine. Ainsi, les parkings automobiles peuvent être considérés comme des lieux d’interactions sociales significatives, malgré leur caractère informel.

En les examinant de près, il est possible de mieux comprendre comment les conflits et leurs régulations informelles engendrent des formes d’organisation urbaine inédites, avec des dynamiques locales qui produisent des solutions innovantes pour maintenir un ordre relatif dans un contexte de précarité. Notre étude repose sur des matériaux issus d’une enquête ethnographique en cours depuis 2022, principalement basée sur l’observation empirique. Celle-ci a permis de mettre en lumière la complexité des interactions entre les différents acteurs impliqués dans l’appropriation des espaces publics et les conflits qui en résultent (Ayimpam, Kobongo, Bisa, 2022).

Ces données ont été complétées par des entretiens qualitatifs semi-structurés portant sur les dimensions socio-conflictuelles et organisationnelles des parkings et arrêts de bus à Kinshasa. L’échantillon intègre une diversité d’acteurs impliqués dans les activités formelles et informelles : gargotières, vendeurs à la sauvette, chargeurs ou agents de stationnement aussi appelés contrôleurs membres des associations des chauffeurs du Congo (ACCO), changeurs de monnaie, percepteurs officiels des taxes, parlementaires debout et agents publics. Ces échanges, menés entre 2022 et 2024, ont permis d’identifier les logiques d’action, les jeux d’intermédiation et les mécanismes de régulation souvent tacites mais qui assurent la coexistence dans ces espaces partagés. Comme le souligne Ayimpam (2025), la régulation urbaine à Kinshasa repose sur une articulation mouvante entre acteurs publics et privés, où la frontière entre légalité et informalité se redéfinit en permanence. Cette approche plurielle éclaire ainsi les tensions et ajustements qui caractérisent la gouvernance concrète de l’espace public kinois.

Notre travail de terrain mené au parking du « Rond-point Ngaba », à l’Est de la ville, et au « Rond-point Gambela », dans la commune de Kasa Vubu, au centre de Kinshasa, repose sur l’hypothèse que les parkings constituent des lieux de repositionnement social, économique, voire politique pour les jeunes en situation de vulnérabilité.

Cependant, l’exiguïté de ces lieux les place au cœur des conflits territoriaux d’appropriation et d’habitabilité, ce qui en fait des espaces de confrontation d’acteurs dont les pratiques spatiales contribuent à l’image d’une ville de Kinshasa perçue comme désordonnée, insalubre et mal gouvernée.

Le parking au cœur des conflits entre acteurs recherchant une proximité

La proximité géographique peut se révéler, dans certaines conditions, porteuse de tensions et de conflits (Armelle Caron et André Torre, 2006). C’est donc admettre que ce sont les actions et les perceptions humaines qui lui donnent une dimension plus ou moins positive ou négative (Younes Oubaih et Zineb El Andaloussi, 2022). Ce sont in fine les usages qui comptent.

Pour ce qui est des parkings automobiles et des arrêts de bus, les usages sont partagés entre vente à l’étalage ou même à la criée d’articles, gargotes, lieux d’affects (Lise Bourdeau-Lepage, 2019) et de prise de parole (Camille Dugrand 2012/3) sur des questions socio-politiques. Cela dit, C’est en leur sein que se déploient des échanges de biens, de services, de connaissances, d’idées, de sensibilités artistiques au point de conduire à des frictions et donc à des conflits d’appropriation de l’espace.

A Kinshasa, pour faire face à la crise, le recours ultime reste le « kalayi ngangu, kalayi tekinike » (peut se comprendre comme : faire fonctionner son intelligence, sa stratégie, sa ruse pour contourner les contraintes et mobiliser son habileté technique ou pragmatique (artisanale, relationnelle, spatiale) pour créer une activité, trouver une place, ou résoudre un conflit d’usage). Cette maxime illustre bien ce qu’est la vie quotidienne de bien des citoyens de cette ville qui sont en situation de conflits d’usage entre utilisateurs d’un même espace. Cela dit, cette maxime invite à valoriser l’ingéniosité, la ruse, la flexibilité et la créativité pratique comme ressources essentielles pour « s’en sortir » dans un environnement marqué par l’informalité, la précarité et la concurrence. Dans un élan de débrouillardise, certains ont développé des réflexes d’intermédiaire entre les autorités de l’État et la population, quoique la notion d’intermédiation territoriale recouvre des conceptions différentes, catégorielles et hiérarchiques (Fabien Nadou et Magali Talandier, 2020/3).


« Parkings automobiles de Kinshasa » : tiers-lieux des entrepreneurs du « désordre » ou « anticonformistes ? »


Dès le début des années 1990, dans un contexte de délitement des institutions et d’intensification des mobilisations urbaines, Matthieu Kalele ka-Bila a contribué à populariser la figure des « parlementaires debout » à Kinshasa (Kalele ka-Bila, 1991). Il renseigne les parlements debout sont apparus comme formes de sociabilité publique autour de la vente de journaux dans des kiosques, ces rassemblements se sont  structurés progressivement en lieux de débat et d’information, arènes où la parole circule librement et où se joue une socialisation politique populaire.

À la faveur des crises politiques successives, ces forums ont gagné en visibilité : loin d’être de simples attroupements, ils se transforment en espaces de circulation d’énoncés politiques, d’apprentissage discursif et d’intermédiation entre citoyens et institutions. Cette généalogie historique montre que « les parlementaires debout » relèvent d’une longue tradition kinoise de production orale du politique, située aux marges du champ formel mais fondatrice d’une sociabilité politique propre (Dugrand, 2012).

Il convient toutefois de distinguer cette figure des « combattants », terme qui, dans la littérature récente, renvoie à des usages politiques différents. Dugrand (2012) met en évidence que les « parlementaires debout » sont avant tout des acteurs de la parole : ils organisent des débats publics, socialisent à la contestation et servent de relais d’information. Par contraste, l’analyse de Saint José Inaka (2016) sur les combattants et les anticombattants montre comment, dans certains contextes congolais et transnationaux, la catégorie de « combattant » désigne des agents plus explicitement militants et organisés, parfois militarisés ou instrumentalisés politiquement et dont l’action peut dépasser la seule rhétorique pour recourir à la coercition ou à la violence. Autrement dit, si les deux figures peuvent se recouper empiriquement, la différence conceptuelle tient à la primauté de la parole et de la socialisation politique chez les « parlementaires debout », tandis que les combattants incarnent une posture d’action directe et contestataire aux formes parfois extrêmes et souvent structurées politiquement.

L’appropriation de l’espace urbain (Veschambre et al., 2005) éclaire les mécanismes par lesquels ces identités se construisent et, parfois, se transforment. La transformation d’un « parlement debout » en dispositif plus radicalisé ne relève pas d’une destinée naturelle mais d’un faisceau de facteurs : instrumentalisation par des acteurs politiques, montée de la répression policière, précarité économique et dynamique de contagion mobilisatrice. Les tactiques spectaculaires comme brûler des pneus, occuper durablement un rond-point, bloquer la circulation sont des formes de mise en visibilité qui oscillent entre stratégie de pression et transgression des normes d’usage de l’espace public.

Ainsi, la plupart des « parlementaires debout » restent avant tout des acteurs de la délibération populaire et de la mise en problème, mais une partie d’entre eux peut, dans des circonstances précises, basculer vers des formes d’action plus radicales proches de ce que la littérature qualifie de « combattant ».

L’administration urbaine tente généralement de réguler les parkings automobiles en y imposant des règles d’utilisation et en y limitant les activités (David Harvey : 2008). Cependant, ces interventions sont souvent perçues comme arbitraires et injustes par les parlementaires debout et les vendeurs informels, qui considèrent ces espaces comme essentiels à leur survie économique. Les raids périodiques pour évacuer les vendeurs ou disperser les occupant des tiers-lieux engendrent parfois des confrontations directes ou violentes avec les acteurs publics.

Les contestations des parlementaires debout paralysent très souvent la ville et s’accompagnent des échauffourées avec les forces de la police. Les combattants brûlent des pneus et laissent la ville en état d’insalubrité. Des pratiques spatiales qui font des parkings de creusets des dynamiques citoyennes et politiques voire des points de repère des contestations politiques se manifestant par des villes mortes, des pillages et mêmes des émeutes (Alban Jacquemart, 2013/2). Cela donne à la ville de Kinshasa l’image d’une ville mal gouvernée, anarchique et désordonnée, une ville dont les espaces publics font l’objet d’occupations particulières et qui la placent au cœur des luttes politiques. 


Mode de régulation de conflits en tiers-lieux kinois

Les conflits dans les parkings automobiles de Kinshasa sont étroitement liés à la proximité géographique des acteurs en compétition pour un espace limité. Les interactions quotidiennes révèlent des tensions persistantes entre les parlementaires debout, les vendeurs informels et l’administration urbaine, chacun cherchant à maximiser ses intérêts dans un contexte de gestion urbaine perçue comme inadaptée. Ces dynamiques mettent en évidence les défis de la coexistence dans un espace public fragmenté où la proximité physique engendre à la fois confrontation et nécessité de régulation.

Les conflits liés à la gestion des parkings automobiles reflètent ce qui apparait comme une désorganisation du système de gouvernance, ainsi que l’échec des nombreuses tentatives pour déloger les occupants des espaces publics dans la ville de Kinshasa. L’exemple le plus marquant est l’opération « coup de poing » initiée par le Gouverneur Jean Kimbunda dans les années 2000. La relation entre les autorités officielles et les acteurs informels dépend étroitement du rapport de forces établi entre les représentants de l’État et les entrepreneurs de rue (Roger Botte, 2004).

D’une certaine manière, les entrepreneurs de rue participent à une forme de socialisation politique (Valérie Becquet, 2013) en faisant la promotion des bienfaits des autorités politiques auprès des passants et en dissuadant ceux qui critiquent ces autorités dans les parkings. Cette pratique permet aux acteurs politiques de se faire connaître rapidement et à moindre coût grâce aux jeunes des parkings qui les honorent en public par des expressions telles que celle-ci : « aliaka na batu » ou encore « a sololaka kitoko » (Cette expression lingala veut-dire il partage avec les gens, les entretient et cause très bien). En retour, les responsables étatiques protègent, habillent et entretiennent ces jeunes désœuvrés qui squattent les espaces publics, allant jusqu’à les inciter à fournir des informations et des services qui garantissent leur survie politique. Notre enquête de terrain a révélé que lorsque les autorités se montrent généreuses envers les jeunes dans les espaces publics, en particulier dans les parkings automobiles et les arrêts de bus, en leur donnant de l’argent, ce geste n’est pas une faveur, même si cela en a l’air pour le public témoin. Il s’agit plutôt d’un paiement pour les services rendus.

Les jeunes en situation de vulnérabilité qui entreprennent dans la rue sont bien conscients qu’ils sont un point de contact pour des produits illégaux ou en vente informelle, tels que les drogues, les préservatifs, les produits pharmaceutiques (modernes et traditionnels) liés à la virilité sexuelle, ainsi que d’autres articles généralement vendus sans ordonnance médicale. La vente de journaux et d’autres petites activités à la sauvette ne représente pour eux qu’un trompe-l’œil, une façade sans véritable lendemain.

De plus, des leaders informels émergent parmi les vendeurs ou les parlementaires debout, jouant un rôle de médiateurs en cas de conflits (Lola Salès, 2016). Ces leaders, respectés par leurs pairs, contribuent à maintenir une forme de discipline et à rétablir l’ordre (Virginie Milliot, 2015). Il existe également des ententes non écrites où certains espaces du parking sont tacitement réservés à certains groupes. Par exemple, un coin du parking peut être dédié à un type particulier de commerce informel, tandis qu’un autre espace est laissé libre pour les parlementaires ou les véhicules.


Inventivité face à la vulnérabilité urbaine et cohésion sociale dans le désordre à Kinshasa

Les interactions conflictuelles dans les parkings de Kinshasa, loin de représenter uniquement du désordre, illustrent une organisation sociale résiliente et inventive. Cette organisation repose sur des régulations informelles, une adaptation créative, et une cohésion sociale nourrie par la confrontation (Caroline Guibet Lafaye, 2012/1 ; Hélène Thomas, 2008). Le désordre apparent masque une réalité où les acteurs parviennent à gérer la vulnérabilité urbaine grâce à leur ingéniosité collective, contribuant ainsi à la création d’une forme originale d’ordre social dans un contexte de précarité extrême.

Malgré les tensions, ces interactions contribuent à une certaine cohésion sociale. Les relations entre vendeurs, parlementaires debout automobiles, et même agents de l’administration, bien que conflictuelles, s’inscrivent dans un réseau de dépendances mutuelles qui renforce les liens communautaires. La solidarité qui se développe parmi les acteurs informels face à l’administration crée une forme de cohésion qui, paradoxalement, est nourrie par le désordre (Gilbert de Terssac, 2003 ; Adama Ndiaye et Jocelyne Abraham, 2016/3). Cette cohésion permet de maintenir un ordre social là où les règles formelles ne parviennent pas à s’imposer.

L’apparente désorganisation cache une inventivité qui émerge de la nécessité de faire face à la vulnérabilité urbaine. Les acteurs des parkings inventent des solutions pour surmonter les contraintes spatiales et économiques, telles que la création de micro-espaces commerciaux, l’utilisation des parkings comme lieux de rencontres économiques informelles, ou l’exploitation des failles administratives pour maintenir leurs activités. Cette inventivité se traduit par une capacité à transformer les conflits en opportunités de survie et de développement, participant ainsi à l’élaboration d’une organisation sociale originale.

Les interactions conflictuelles aboutissent à la mise en place d’un ordre social flexible, où les règles sont continuellement négociées et ajustées. Cet ordre n’est pas rigide, mais plutôt fluide, capable de s’adapter aux conditions changeantes du quotidien urbain.

Par exemple, l’autogestion des espaces par les acteurs eux-mêmes, via des leaders informels ou des réseaux de solidarité, constitue un système de régulation qui pallie les défaillances de l’administration formelle. Ce système flexible maintient un équilibre précaire, mais fonctionnel, entre les différents groupes.

 

 


 

 

Conclusion 

Cette étude a montré les tiers-lieux multifonctionnels et en plein air à Kinshasa et révèlent une dynamique sociale complexe où des mécanismes de régulation formels et informels coexistent et s’adaptent constamment. Loin d’être simplement des lieux réservés au secteur de transport, où les automobiles et les usagers sont seuls maitres, les parkings automobiles sont devenus des microcosmes d’une organisation urbaine unique où les autorités urbaines voient ces espaces être envahi par des acteurs privés confrontés à une vulnérabilité économique et spatiale, mais qui font preuve de résilience et d’ingéniosité pour maintenir un équilibre précaire mais fonctionnel.

Ces interactions contribuent à l’émergence d’une forme d’ordre flexible où les règles sont négociées au quotidien permettant une coexistence malgré des intérêts divergents. Ce phénomène souligne la capacité des populations urbaines à s’auto-organiser et à innover en réponse à des conditions de vie difficiles, illustrant comment le désordre apparent peut en réalité cacher une résilience sociale robuste.


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[1]. Les parlementaires debout sont ainsi appelés en référence à leur posture debout pour discuter avec virulence (parler et mentir).

 
 
 

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