DÉMOCRATIE ET INDUSTRIALISATION : UNE INCOMPATIBILITÉ PRATIQUE DANS LA TRAJECTOIRE DES NATIONS
- contacteupcriic
- il y a 21 heures
- 31 min de lecture
Augustin KUPA MUKADI[1]
Augustin Kupa Mukadi Professeur associé à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion. Le domaine de recherche c’est l’économie de développement et questions d’émergence économique. lungeniauguy@gmail.com

Résumé
Cet article explore la tension fondamentale entre les exigences de l’industrialisation rapide et les principes de démocratie pluraliste. Notre objectif est double dans cette analyse. Nous avons d’une part, démontré que de grandes réalisations économiques ayant hissé les nations au rang des pays riches, en occurrence l’industrialisation ; ont effectivement eu lieu sous des régimes politiques autoritaires et demi-autoritaires, ayant une forte capacité d’imposer des décisions impopulaires en faisant taire toutes les oppositions. Et d’autre part, nous avons mis en évidence des limites structurelles des régimes démocratiques face aux exigences de la transformation productive. Soucieux du compromis, de la redistribution et du temps électoral, les régimes démocratiques peinent à adopter des politiques industrielles ambitieuses et cohérentes. Après avoir fait recours aux expériences historiques et à l’analyse comparative, l’article avance que, dans la pratique, la démocratie constitue souvent un handicap structurel à l’industrialisation rapide, notamment dans les pays en développement.
Mots-clés : Démocratie, industrialisation, autoritarisme développemental, Etat développementiste, politiques industrielles, émergence économique, transformation structurelle, Institutions, Capacité de l’Etat.
Abstract
This article explores the fundamental tension between the requirements of rapid industrialization and the principles of pluralistic democracy. Our analysis pursues a dual objective. First, we demonstrate that major economic achievements that elevated nations to the rank of advanced economies—specifically industrialization—have largely occurred under authoritarian or semi-authoritarian political regimes endowed with a strong capacity to impose unpopular decisions while silencing opposition. Second, we highlight the structural limitations inherent to democratic regimes when confronted with the demands of productive transformation. Concerned with compromise, redistribution, and electoral timelines, democracies struggle to adopt ambitious and coherent industrial policies. Drawing on historical experiences and comparative analysis, the article argues that, in practice, democracy often constitutes a structural impediment to rapid industrialization, particularly in developing countries.
Keywords: Democracy, industrialization, developmental Authoritarianism, developmental state, industrial policy, economic emergence, structural transformation, institutions, state capacity.
INTRODUCTION
La construction d’un Etat moderne, passe nécessairement par l’organisation d’une base économique solide et stable, capable de produire des biens et services, pouvant générer les ressources financières nécessaires à l’amélioration de conditions socioéconomiques de la population. La réalisation de toutes ces actions implique un cadre institutionnel approprié, qui fait preuve d’une certaine efficacité managériale, dans la conception et la mise en œuvre de toutes les activités séquentielles indispensables pour cette fin.
Beaucoup de pays dits développés ou émergents, sont effectivement passés par cette étape dans le processus de création de leur prospérité nationale. Par ailleurs, pour bon nombre des pays du Sud qui croupissent encore dans la pauvreté, cette phase demeure encore un rêve, en dépit de diverses initiatives dans le cadre de politiques économiques dans ces pays.
Au niveau de la formation scientifique en la matière, les économistes vont vous parler de l’industrialisation comme passage obligé pour créer les richesses dans un pays : ce, que ce soit dans le cadre des expériences du développement, ou celles d’émergence aujourd’hui. Toutefois, historiquement, les trajectoires d’industrialisation rapide ont été majoritairement pilotées par des régimes autoritaires et centralisés. (Acemoglu, D. et Robinson, J. 2012).
L’idée d’un lien direct entre industrialisation et démocratie ne correspond pas aux trajectoires historiques observées. Comme l’a démontré (Fernand Braudel, 1979), les transformations économiques profondes, notamment la montée des économies-mondes, l’essor des circuits marchands et l’accumulation du capital, précèdent largement les changements politiques modernes.
Les travaux de (François Caron 1997) sur l’histoire des chemins de fer en France, ainsi que l’étude de Christophe Charle sur (la Belle Époque, décrivant les élites économiques et industrielles françaises,1991), soutiennent l’idée selon laquelle : ce ne sont pas les institutions démocratiques qui déclenchent l’industrialisation, mais la capacité de l’État à mobiliser les ressources, organiser les infrastructures et structurer les marchés.
Ainsi, les bases matérielles de l’industrialisation se mettent souvent en place en dehors de régimes démocratiques, dans une temporalité de « longue durée ». Ces transformations créent de nouvelles demandes sociales : transparence, représentativité, accountability de l’État. C’est ce que plusieurs historiens et économistes appellent l’effet d’entraînement institution. La démocratie apparaît donc plutôt comme une conséquence de la transformation économique que comme son facteur déclencheur.
Cependant, au niveau institutionnel avec le temps qui court, le monde développé conseille aux pays pauvres dont la République Démocratique du Congo, de préférer la démocratie, comme mode de gestion favorable au progrès et au développement.
En effet, la démocratie repose sur la liberté d’expression, la pluralité d’opinions, le respect des droits civils et politiques, ainsi que sur un système électoral favorisant la négociation et le compromis. L’industrialisation en revanche, requiert discipline, planification de long terme, investissements massifs, politiques ciblées et parfois autoritarisme économique. Ce contraste soulève une question fondamentale : la démocratie est-elle compatible avec un processus d’industrialisation rapide et efficace ?
L’hypothèse centrale de cet article est que les exigences de l’industrialisation sont, dans la pratique, difficilement conciliables avec les dynamiques propres à la démocratie représentative, surtout dans des contextes où les capacités de l’Etat sont faibles. Cette thèse est soutenue par une revue des trajectoires historiques d’industrialisation, par l’analyse des configurations politiques des pays émergents et par une réflexion théorique sur les fonctions respectives de l’Etat industriel et de l’Etat démocratique.
L’objectif est double :
1. Démontrer que les réussites industrielles majeures ont souvent reposé sur un encadrement autoritaire et technocrate.
2. Mettre en évidence les limitations structurelles des régimes démocratiques face aux exigences de la transformation productive.
Une fois atteint ce double objectif, nous serons en mesure de conclure sur le cas de notre pays la République Démocratique du Congo, en nous posant la question de savoir : si la construction d’un Etat fort et prospère, doté d’une économie productive reposant sur les technologies récentes, sera possible avec un régime politique de démocratie libérale ?
A cet effet, nous avons décidé de passer en revue un certain nombre des pays qui ont réussi sur le plan économique, dans le but de savoir si réellement, les différents régimes politiques à la base de cette prospérité, étaient ceux de démocratie libérale. Ainsi, nous avons au premier point, les anciennes puissances industrielles occidentales, ensuite les économies émergentes.
1. Industrialisation et Autoritarisme : une alliance féconde
Cette première partie explore les configurations historiques dans lesquelles des régimes autoritaires ou centralisés ont porté des projets industriels cohérents, ambitieux et efficaces. Cette logique a été une réalité observée depuis que l’industrialisation a vu jour en Grande Bretagne, malgré la liberté prônée par les théories. Pour mieux orienter notre démarche, nous allons commencer avec les vieux pays industrialisés, en explicitant tous les contours de leur gestion de la société avant de nous appesantir sur les pays émergents.
1.1. Les pionniers européens : industrialisation sans démocratie de masse
Les pays précocement industrialisés en Europe n’ont pas construit puissance et prospérité sous des démocraties libérales modernes, mais plutôt dans des régimes oligarchiques ou autoritaires modérés.
1.1.1 Le Royaume-Uni
La révolution industrielle britannique (1760-1850) s’est déroulée dans un système politique où le suffrage était censitaire, excluant l’immense majorité de la population. Le Parlement représentait essentiellement les propriétaires fonciers et les industriels, facilitant les politiques favorables à l’accumulation du capital.
Loin d’un processus spontané, la révolution industrielle britannique fut initiée, protégée et régulée par des dispositifs coercitifs touchant à la terre, au travail, au commerce et à l’organisation sociale. Nous pouvons le constater à travers les points suivants :
a. Le rôle autoritaire des institutions politiques
La Grande-Bretagne du XVIIIᵉ siècle n’était pas une démocratie inclusive. Ce fait peut être saisi à travers trois aspects suivants :
Le suffrage censitaire excluait la majorité de la population. Le Parlement était dominé par les élites foncières et marchandes, qui légiféraient en faveur de leurs intérêts. Les réformes institutionnelles visaient à consolider la puissance de l’État et de ses élites plutôt qu’à élargir les droits civiques (North & Weingast, 1989).
Ainsi, l’État fonctionnait comme un appareil autoritaire au service de la transformation économique, créant le cadre légal et policier de l’industrialisation. Les relations avec la population n’avaient rien de liberté.
b. La coercition sur la main-d’œuvre
La révolution industrielle exigeait une main-d’œuvre abondante, disciplinée et bon marché. Cela fut obtenu par une série de mesures autoritaires et contraignantes, à savoir :
Les Enclosure Acts : ce sont des lois votées par le parlement britannique, visant l’appropriation des terres communales, qui étaient jusque-là utilisées collectivement par les paysans pour le pâturage, la culture vivrière et les bois. Ainsi, des milliers de paysans furent expulsés et forcés à chercher du travail salarié. Les Poor Laws : c’est un ensemble des lois pour organiser l’encadrement strict des indigents, en accordant aux uns une aide financée par un impôt, et l’obligation aux valides d’accepter des emplois sous peine d’enfermement. Les Combination Acts (1799-1824) enfin, sont des lois qui interdisaient les associations des ouvriers comme des syndicats et autres coalitions, les grèves. La criminalisation de la contestation ouvrière qui était traitée de conspirations contre la liberté de commerce et de l’industrie.
Les mouvements populaires étaient bien surveillés et réprimés dans la mesure du possible (Peter Loo Massacre, 1819).
Ce cadre coercitif permit l’émergence d’un prolétariat industriel contraint, et non volontaire.
c. Protectionnisme et autoritarisme économique
Contrairement au mythe du libre-échange venté dans toutes les théories scientifiques, l’État britannique a longtemps pratiqué un mercantilisme coercitif observé à travers des séries des lois régissant presque tous les domaines de la vie socio-économique. A l’instar de :
Navigation Acts (1651 et suivantes) qui accordait le monopole de transport maritime aux seuls navires britanniques. Corn Laws pour la protection des propriétaires terriens par des droits de douane sur les céréales. Brevet et contrôle de l’innovation : l’État accordait des privilèges exclusifs, sélectionnant les bénéficiaires de la croissance industrielle. Le colonialisme économique impliquait un soutien militaire et diplomatique aux monopoles commerciaux (Compagnie des Indes orientales). L’économie industrielle du Royaume-Uni fut structurée et protégée par un encadrement autoritaire de la concurrence.
d. L’autoritarisme impérial et militaire
La puissance coloniale britannique joua un rôle fondamental dans l’industrialisation, les territoires d’outre-mer dépendants n’étaient pas épargnés.
L’exploitation esclavagiste des Antilles et de l’Afrique, apportait les capitaux et les matières premières nécessaires pour faire fonctionner les industries (Williams, 1944). Par ailleurs, l’ouverture forcée des marchés en Asie (guerres de l’opium), et, la Protection de la Royal Navy, garantissant la suprématie commerciale mondiale, étaient des instruments au service de l’économie. L’industrialisation fut adossée à un impérialisme autoritaire qui imposait par la force l’accès aux ressources et aux débouchés.
e. L’encadrement social et idéologique
L’industrialisation nécessitait une nouvelle culture du travail et de la discipline sociale. L’idéologie de la transformation sociale impliquait la présence des cadres institutionnels de leur transmission : Lois répressives contre le vagabondage et l’absentéisme. Sunday Schools et éducation religieuse inculquant l’obéissance et la morale du travail. Les églises évangéliques et méthodistes de leur côté, valorisent l’effort, la sobriété et la soumission. Cet encadrement idéologique renforçait l’ordre industriel et légitimait la domination sociale.
En effet, la Révolution industrielle britannique (1760-1850) apparaît, à la lumière de cette analyse, moins comme un processus spontané de liberté économique que comme une construction politique et sociale encadrée par un pouvoir autoritaire.
L’État et ses institutions ont discipliné la main-d’œuvre, protégé les élites industrielles et organisé un mercantilisme coercitif. L’empire et la puissance militaire ont imposé à l’extérieur les conditions favorables à l’industrialisation. L’encadrement social et idéologique a garanti la stabilité de ce nouvel ordre productif.
Ainsi, loin du mythe libéral, la Révolution industrielle britannique illustre la thèse de Polanyi : le marché autorégulateur n’existe pas spontanément, il est « planifié et imposé par l’État » au moyen d’un cadre autoritaire. Tel fut aussi le cas en France comme nous allons le constater dans les lignes qui suivent.
1.1.2 La France
L’expansion industrielle a connu une accélération sous second empire de Napoléon III (1852-1870), marqué par une centralisation du pouvoir, une forte intervention de l’Etat dans les infrastructures (chemins de fer, banques, ports) et une politique économique autoritaire mais modératrice.
a. Le rôle autoritaire des institutions politiques
Bonapartisme plébiscitaire : élections contrôlées, plébiscites (1851, 1852, 1870), pouvoir exécutif hypertrophié. Le Corps législatif reste subordonné ; le Sénatus-consulte sert d’outil constitutionnel. La centralisation préfectorale : les préfets (haute administration) orchestrent investissements, concessions, expropriations pour utilité publique ; la chaîne de commandement remonte au ministère d’État et à l’Empereur. Il y avait en plus, le contrôle de l’opinion : censure de la presse (lois de 1852), Sûreté générale (loi de 1858 après l’attentat d’Orsini), limitation de la vie associative.Toutes ces dispositions avaient pour conséquence : la décision économique est rapide, verticale et peu contestable, favorable aux grands programmes d’infrastructure et à la concentration capitalistique.
b. La coercition (et la “discipline”) sur le travail et la société
Le monde ouvrier reste étroitement encadré : le droit de coalition n’est que partiellement reconnu par la loi Ollivier de 1864 (le droit de grève est limité, les pénalités sont maintenues pour « atteinte à la liberté du travail »). Les syndicats ne seront légalisés qu’en 1884. En plus une Police des ateliers et répression des grèves était mise en place et surveillait les activités minière, métallurgique, les bâtiments ; cette surveillance s’étendait aussi aux sociétés de secours mutuels.
L’urbanisme était imposé de façon autoritaire : sous Haussmann (préfet de la Seine, 1853-1870), percement des boulevards, alignements, évictions et expropriations massives sous couvert d’« utilité publique ». L’objectif visé est, d’une part, économique (fluidifier les échanges, assainir) et d’autre part, politique (contrôle de l’espace urbain).En conséquence, on a une formation d’une main-d’œuvre disciplinée et disponible, les coûts sociaux sont externalisés. Bien que la contestation soit contenue, les conditions propices aux grands ateliers et chantiers ont été quand même créés.
c. Protectionnisme, dirigisme financier et encadrement des marchés
L’autoritarisme ne s’est pas limité à la seule sphère politique, il a été étendu jusqu’au domaine financier et économique, pour renforcer et consolider le fonctionnement des marchés en vue des objectifs visés. Les banques ont été mises à contribution avec différents crédits en vue d’une infrastructure dans différents domaines. L’Etat entérine les crédits bancaires comme suit :
Le crédit Foncier (1852) pour l’investissement immobilier et urbain ;
Le crédit Mobilier (1852, frères Pereire), finance les chemins de fer, mines, sidérurgie ; et les
Réformes du droit des sociétés (loi de 1867 sur les sociétés anonymes) facilitant la mobilisation de l’épargne et la concentration des capitaux.
Dans le cadre de Chemins de fer, il a été mis sur pied un système de concessions avec garantie d’intérêt et partage des risques ; les tracés validés au sommet ; alors que le maillage est conçu par le Corps des Ponts et Chaussées (ingénieurs d’État).
Les grands travaux sont les assainissements, construction de ports, de canaux, gares, Halles, les ouvrages d’art. Les commandes publiques massives stimulent le bâtiment, l’acier, la mécanique et le charbon.
La politique commerciale est hybride : maintien d’un protectionnisme sélectif, puis virage négocié et contrôlé vers le libre-échange (traité Cobden-Chevalier, 1860), avec baisses tarifaires graduelles et clauses bilatérales ; l’ouverture se fait à l’initiative et sous le pilotage de l’État.Enfin, on a une industrialisation de conjonction mettant en présence l’État- les banques et les grands groupes. La puissance publique socialise le risque, privatise le rendement et accélère la diffusion des réseaux.
d. Autorité impériale, diplomatique et militaire au service de l’économie
Sous Napoléon III et en pleine phase d’industrialisation, la France fait des expéditions hors d’Europe pour installer un empire favorable aux intérêts français. Pour la France, l’industrialisation ne se limitait pas à la transformation interne de l’économie, mais visait aussi une politique impériale et expansionniste. Ces projections extérieures ont concerné : la Crimée (1853-56), l’Italie (1859) et le Mexique (1861-67) ; sécurisation de routes, prestige et débouchés. Cet empire militaro-industriel de la France avait pour mission de consolider l’Algérie, intervenir en Cochinchine (années 1860) ; ouvrir les marchés, gagner des contrats et des matières premières. Cette volonté expansionniste a été aussi constaté avec le projet de Canal de Suez (concession 1854, percement 1859-69) : qui représentait le symbole d’un capitalisme de grands projets où l’État français joue un rôle d’entremise, de garantie et d’influence.Toute cette entreprise de l’appareil impérial a eu comme conséquence d’élargir l’hinterland économique, sécuriser les flux et soutenir la demande pour l’industrie métropolitaine (acier, chantiers navals, textile, armement).
e. Encadrement social et idéologique
Le Saint-simonisme d’État visant la réforme et l’organisation de la société se focalise sur le culte des ingénieurs, de l’industrialisme, de la circulation (rails, canaux, boulevards) ; l’État se veut “modernisateur en chef”. Le Paternalisme industriel (Schneider au Creusot, Wendel en Lorraine, etc.) : il y avait la construction des cités ouvrières avec toutes sortes d’œuvres sociales, mais la surveillance et la loyauté attendues au bénéfice de l’Etat.
Plébiscites et grands récits : les concepts en vue ont été, la modernité, la prospérité, la paix par le commerce. En effet, c’est une légitimation idéologique qui naturalise, inhibe, en quelque sorte l’option autoritaire comme prix de la croissance.
En conclusion, l’essor industriel de la France sous Napoléon III n’est ni spontané ni purement libéral. Il résulte d’une alliance organique entre un État autoritaire — centralisé, plébiscitaire, censeur — et les intérêts financiers-industriels que cet État crée, agrège et protège.
Au niveau de la vie en société, une organisation est mise en place à travers des Institutions où les décisions verticales prises au niveau de préfectures, ont une facilité d’être exécutées rapidement. Le Travail en société est exécuté avec discipline car toute grève encadrée en 1864), urbanisme autoritaire. Sur le plan Économique : les banques sont promues par l’État, des concessions, garanties d’intérêt, droit des sociétés favorable à la concentration. Enfin à l’Extérieur : l’activisme impérial et diplomatique ouvre les marchés et les routes.
Au total, l’expansion industrielle du Second Empire illustre une modernisation dirigée, où la coercition politique et l’ingénierie administrative et financière furent des conditions constitutives de la croissance.
La trajectoire suivie par l’Allemagne dans le fond, n’avait aucune différence avec l’autoritarisme du Royaume-Uni et de la France.
1.1.3 Allemagne
Sous Bismarck, le développement industriel fut rapide grâce à une alliance entre l’Etat impérial prussien et le capital industriel. La politique douanière protectionniste et le soutien aux grandes entreprises ont été imposés dans un cadre autoritaire, excluant les masses du pouvoir politique. L’industrialisation rapide de l’Allemagne dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle coïncide avec l’ère de Bismarck (chancelier de 1871 à 1890).Souvent interprétée comme le fruit du Zollverein, du dynamisme prussien et de l’unification, elle fut en réalité dirigée et encadrée par un régime autoritaire : monarchie constitutionnelle à suffrage inégalitaire, exécutif puissant, répression sociale et pilotage économique fort.Cette « modernisation conservatrice » (Sonderweg) permit à l’Allemagne de s’imposer comme puissance industrielle, mais au prix d’un contrôle politique centralisé et d’une société encadrée.
a. Institutions politiques autoritaires
De la politique au social en passant par l’économique, tout a été un dirigisme autoritaire sans concession. C’est en fait, cette logique autoritaire qui sert de base à toute organisation politique, économique et sociale. En Allemagne il y a eu :
L’Unification par le haut : la création de l’Empire allemand (1871) ne résulte pas d’un processus démocratique, mais de guerres victorieuses (Danemark 1864, Autriche 1866, France 1870-71) et d’une diplomatie autoritaire orchestrée par Bismarck.
La Constitution de 1871 : l’Empire est une monarchie fédérale, dominée par la Prusse (roi = Kaiser).
Le Bundesrat (Conseil fédéral) et le chancelier exercent le vrai pouvoir.
Le Reichstag est élu au suffrage universel masculin, mais ses prérogatives sont limitées ; l’exécutif reste maître.
Le Contrôle politique : à ce niveau, il y a eu de lois antisocialistes (1878), une surveillance de la presse et des associations a été mise en place pour limiter l’expression dans une logique qui respecte la ligne de conduite politique.
Le cadre politique était autoritaire, centralisé, militarisé, favorable à des choix économiques rapides et protecteurs.
b. Discipline et encadrement du travail
C’est en effet sur le marché du travail que l’Etat autoritaire ouvrait l’œil, pour que rien ne puisse lui échapper. Des garde-fous étaient présents à chaque étape de l’expression ouvrière, on a é cet effet :
La Répression ouvrière : les partis et syndicats socialistes sont interdits de 1878 à 1890. La police surveille réunions et grèves.
L’Organisation corporatiste encadrée : associations ouvrières tolérées mais étroitement contrôlées par l’État.
Les Mesures sociales autoritaires : paradoxalement, Bismarck crée les premiers systèmes de sécurité sociale (assurance maladie 1883, accidents du travail 1884, retraites 1889) non par libéralisme, mais pour désamorcer la contestation ouvrière et maintenir la loyauté à l’État impérial.
Le travailleur est à la fois réprimé et encadré, dans un système de discipline paternaliste où l’État autoritaire fixe les règles.
c. Protectionnisme et pilotage économique
Les politiques commerciales utilisées par les grandes puissances pour assoir la base économique n’avaient rien de libéralisme. Si aujourd’hui les pays en développement se laissent embourbés par les théories de laissez-faire, la stagnation économique au Sud aura encore de bonnes décennies pour laminer les populations concernées. L’Allemagne avait mis en place les mécanismes suivants dans ce domaine :
ü Zollverein (une union douanière de 1834) déjà structuré, mais Bismarck accentue le protectionnisme industriel et agricole.
Tarif Bismarck de 1879 : hausse des droits de douane pour protéger céréales, acier et industrie naissante face à la concurrence britannique.
ü Railways : en Prusse, les chemins de fer sont progressivement nationalisés dans les années 1870, assurant un pilotage centralisé de l’infrastructure.
ü Banques et cartels : appui de grandes banques universelles (Deutsche Bank 1870, Dresdner Bank 1872) favorisées par l’État et proches des élites politiques.
ü Concentration industrielle : formation de grands cartels (sidérurgie Ruhr, chimie BASF, Bayer, Hoechst), avec tolérance et parfois soutien juridique de l’État.
L’économie allemande croît dans un cadre protectionniste et interventionniste, piloté par des choix politiques autoritaires.
d. Autorité militaire et impériale
L’industrialisation allemande est inséparable de l’État militaire prussien :
L’Industrie lourde (acier, armement) est stimulée par la demande militaire (Krupp devient un symbole).
La stratégie d’unification par la guerre (1864-71) qui mobilise à son tour l’industrie.
L’Expansion coloniale (1884-1885) n’a pas été épargnée : Bismarck s’engage tardivement dans cette expansion, mais obtient quand même des colonies (Afrique orientale allemande, Cameroun, Togo, Sud-Ouest africain) offrant débouchés et matières premières. Dans cette entreprise coloniale, l’armée et la diplomatie servent de leviers autoritaires d’expansion économique.
e. Encadrement social et idéologique
Toute société qui voit ses besoins satisfaits par un régime autoritaire qui fait preuve d’une certaine maitrise des questions économiques, a toujours tendance à légitimer ce dernier, juste à cause de ses réalisations. Souvent, la clairvoyance de certains régimes autoritaires a toujours été constatée à travers une forte cohésion sociale assurée par des structures véhicules de l’idéologie. En Allemagne, l’idéologie est basée sur :
· Le nationalisme et autorité impliquant l’exaltation de la patrie, le culte du Kaiser, et la discipline militaire appliquée à la société civile.
· L’éducation et universités sont pilotées par l’État, orientées vers la science appliquée et l’ingénierie pour servir l’industrie.
· Alliance des élites : Bismarck associe la noblesse terrienne prussienne (Junkers) et la bourgeoisie industrielle dans une coalition autoritaire, assurant la stabilité et la croissance.
Le discours idéologique valorise l’ordre, l’obéissance la loyauté pour légitimer la modernisation industrielle par le pouvoir central.
Sous Bismarck, l’industrialisation allemande ne s’est pas faite sous l’impulsion du marché libre, mais par une modernisation dirigée par un régime autoritaire :
Institutions centralisées, exécutif fort, répression des contestations. Main-d’œuvre disciplinée par la répression et encadrée par un système social paternaliste. Protectionnisme douanier, nationalisation des infrastructures, concentration industrielle encouragée. Expansion militaire et coloniale servant de relais économiques. Idéologie nationaliste et militariste encadrant la société. L’industrialisation allemande sous Bismarck, comme celle de l’Italie sous Mussolini, illustre une voie autoritaire de la modernisation (Sonderweg), où la croissance fut indissociable d’un État fort centralisé et répressif (Berghahn, 1994 ; Blackboum et Eley 1984 ; Gall, 1982).
Les pays que nous venons d’évoquer sont parmi les pays qui ont connu leur succès économique et industriel, soit au XVIIIe ou XIXe siècle. Comme constaté, la puissance économique qu’ils ont construite a été facilitée par des régimes politiques autoritaires qui pouvaient maîtriser la société, l’orienter selon la vision de l’autorité ayant un leadership capable de faire taire toutes les oppositions.
Après cette première vague d’industrialisation, les pays qui ont réussi à augmenter l’importance de leur secteur industriel dans l’économie après cette époque, sont de nouveaux pays industrialisés suivis actuellement des pays émergents. Les régimes autoritaires se sont aussi distingués comme les seuls en mesure de donner de bons résultats. Il s’agit notamment des pays faisant partie du deuxième point suivant.
1.2. L’Asie de l’Est : des régimes autoritaires développementalistes
L’Après-Seconde Guerre mondiale voit l’émergence d’un modèle d’industrialisation autoritaire en Asie qui a permis la modernisation industrielle combinant capitalisme national, planification étatique et répression politique. Nous allons en savoir plus avec les cas des pays suivants :
1.2.1 COREE DU SUD
Le Président Park Chang-Lee (1961- 1979) a mis en œuvre un programme de développement rapide basé sur le contrôle autoritaire, la répression syndicale, des plans quinquennaux ciblant les exportations industrielles, et un soutien massif aux chaebols ou conglomérats [SI1] [A2] (groupe des sociétés industrielles et commerciales dont les activités sont très différentes : samsung, Hundai).
Avec la Corée du Sud — et tu vas voir, le parallèle avec la Grande-Bretagne, la France napoléonienne ou l’Allemagne bismarckienne est frappant. L’industrialisation sud-coréenne (1960-1980) est souvent présentée comme un « miracle économique », mais elle s’est faite sous un régime autoritaire, notamment celui de Park Chung-hee (1961-1979).
a. Contexte politique et institutionnel
Après la guerre de Corée (1950-1953), le pays est ruiné. En 1961, le général Park Chung-hee prend le pouvoir par un coup d’État militaire et la mise en place d’un régime autoritaire présidentiel. Concentration du pouvoir dans les mains de l’exécutif ; les partis d’opposition et les syndicats sont réprimés ; la presse est contrôlée. L’État autoritaire devient le chef d’orchestre du développement économique, en initiant plusieurs projets dans divers domaines.
b. L’encadrement autoritaire de la main-d’œuvre
Les syndicats indépendants sont interdits par le pouvoir du Général Park, seuls des syndicats d’État faisant preuve de dociles, sont tolérés. Contrairement à la perception démocratique, les grèves sont réprimées par la police et l’armée. Comme à l’époque de Karl Marx, les salaires sont maintenus bas de manière volontaire pour rendre les exportations compétitives. La discipline de travail (horaires, productivité, fidélité aux entreprises) est imposée par un mélange de coercition et de propagande nationaliste. Comme en Angleterre au XIXᵉ siècle, l’industrialisation passe par une discipline autoritaire des travailleurs.
c. Protectionnisme et encadrement économique
Le gouvernement de Park établit des plans quinquennaux (à la manière soviétique, mais appliqués dans un contexte capitaliste). Sélection des « champions nationaux » : les chaebols (Hyundai, Samsung, LG…) sont choisis par l’État, qui leur attribue crédits bonifiés, protection douanière et accès privilégié aux marchés extérieurs. Le système bancaire est placé sous contrôle étatique : aucun grand projet industriel ne peut se développer sans l’aval du gouvernement. Stratégie d’industrialisation par substitution d’importations, puis par exportations massives (textile, sidérurgie, automobile, électronique).
L’économie est encadrée comme une armée, avec des ordres venant d’en haut.
d. Autorité militaire et impériale
Pas d’empire colonial, mais un soutien militaire massif des États-Unis, garantissant la sécurité face à la Corée du Nord et la Chine. L’alliance militaire avec Washington assure aussi des débouchés économiques (contrats militaires, accès préférentiel au marché américain). Le service militaire obligatoire renforce l’idée d’une société disciplinée, au service du développement national. L’autoritarisme n’est pas impérialiste, mais il est lié à la sécurité nationale et à la militarisation de la société.
e. Encadrement social et idéologique
Dans la propagande nationaliste, l’industrialisation est présentée comme une « mission patriotique » pour rattraper l’Occident. La promotion des valeurs confucéennes est la base culturelle de la Corée, on y trouve le respect de la hiérarchie, la loyauté au supérieur, l’importance du travail acharné. Toute contestation de régime finit dans la répression que ce soient les mouvements étudiants ou intellectuels qui réécrivent des programmes scolaires pour glorifier Park et la modernisation. L’autoritarisme sud-coréen ne se contente pas d’imposer des lois, il façonne les mentalités pour les adapter à l’économie industrielle.
En fait, nous observons que l’industrialisation sud-coréenne ne fut pas un miracle spontané, mais le produit d’un capitalisme d’État autoritaire. Comme en Grande-Bretagne (enclosures, lois antisyndicales), en France (Napoléon III) et en Allemagne (Bismarck), l’État a imposé les conditions de l’industrialisation par la contrainte. Le cas coréen illustre la théorie du « développement autoritaire » : dans certains contextes, la modernisation économique rapide est obtenue au prix de la démocratie et des libertés civiles.
1.2.2 Singapour
a. Contexte politique et institutionnel
Après l’Indépendance en 1965 et la séparation d’avec la Malaisie, Singapour est dirigé par Lee Kuan Yew et son parti, le PAP (People’s Action Party). Avec son parti, Lee domine la vie politique sans partage. Le régime autoritaire contrôle les élections, réduit l’opposition au silence par des procès ou l’emprisonnement, la presse est sous surveillance avec des lois très strictes (ordre public, censure). L’État autoritaire prend le contrôle total du projet de modernisation.
b. Encadrement autoritaire de la main-d’œuvre
Dans la cité-Etat, les syndicats sont regroupés de force dans une fédération unique, contrôlée par le gouvernement. Le droit de grève est fortement restreint, les salaires versés au départ sont contenus, mais avec un système progressif d’élévation contrôlée pour attirer et retenir une main-d’œuvre qualifiée. Au travail, une grande discipline est imposée : les retards, l’absentéisme ou indiscipline sont sanctionnés rapidement. Comme en Corée du Sud, la main-d’œuvre est disciplinée d’en haut.
c. Protectionnisme et encadrement économique
Lee Kuan Yew et son équipe adoptent une stratégie originale : plutôt que de protéger le marché intérieur (qui est minuscule), ils ouvrent l’économie pour devenir un hub mondial du commerce et de la finance. L’État investit massivement dans les infrastructures (ports, aéroports, zones franches). A cet effet, une sélection et un encadrement des grandes entreprises publiques et privées sont assurés par l’Etat, avec une planification étroite (Housing Development Board, Temasek Holdings, etc.).
Par ailleurs, le gouvernement attire les investissements étrangers directs (notamment américains et japonais) avec des lois très favorables, mais sous contrôle étatique. L’économie est ouverte, mais orchestrée par un pouvoir autoritaire qui en assure le contrôle direct.
d. Autorité militaire et impériale
Lee Kuan Yew n’avait pas d’ambition de se créer un empire colonial, au contraire, il s’est appuyé sur l’héritage de la colonisation britannique, pour façonner à sa manière Singapour. Pour assurer la sécurité, l’Etat crée un service militaire obligatoire avec une surveillance permanente ; les lois sont très sévères contre les menaces intérieures.
Au niveau extérieur, la stratégie d’alliance militaire avec les pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie a été jugée nécessaire pour sécuriser le commerce international.
L’autoritarisme sert à maintenir la sécurité et la stabilité dans une cité-État vulnérable.
f. Encadrement social et idéologique
L’idéologie est portée par la propagande autour des valeurs asiatiques où on retrouve l’ordre, la discipline et la primauté de la communauté sur l’individu. L’expression publique est totalement contrôlée travers les médias.
Pour maintenir et renforcer la dépendance des citoyens à l’État, les programmes de logement de masse qui structurent la vie sociale sont initiés par le pouvoir. Pour préparer et encourager la jeunesse à la perfection, on organise une promotion de la méritocratie et de l’élitisme d’où la réussite scolaire et professionnelle deviennent des devoirs patriotiques.
L’autoritarisme ne se limite pas à l’économie, il façonne la société et les mentalités.
En conclusion, l’industrialisation et la transformation de Singapour en « dragon asiatique » se sont faites sous un régime autoritaire planificateur. Comme pour la Corée du Sud, l’État a imposé l’ordre, la discipline et la direction stratégique de l’économie. La différence majeure est que Singapour a choisi l’ouverture totale et le rôle d’« intermédiaire mondial », plutôt que le protectionnisme. Ce modèle illustre bien la tension entre libéralisme économique et autoritarisme politique, prospérité matérielle obtenue au prix d’un encadrement sévère des libertés.
1.2.3 La CHINE
Industrialisation et autoritarisme : le cas de la Chine (1978-2000)
Introduction
L’industrialisation de la Chine contemporaine est l’un des phénomènes économiques majeurs de la fin du XXᵉ siècle. À partir des réformes lancées par Deng Xiaoping en 1978, le pays a connu une croissance industrielle et urbaine sans précédent, transformant une économie essentiellement agricole en puissance manufacturière mondiale. Les travaux de Loren Brandt et Thomas Rawski (2008) sur la transformation économique de la Chine contemporaines offrent un exemple majeur de développement industriel rapide sous un régime non démocratique. Cette mutation a été impulsée, contrôlée et consolidée par un régime autoritaire dirigé par le Parti communiste chinois (PCC).
Cet article démontrera que l’industrialisation chinoise a non seulement eu lieu sous un régime autoritaire, mais qu’elle en a largement dépendu pour se développer. L’Etat centralisé était capable de coordonner, investissements, innovations et d’assurer un contrôle social efficace comme le soutiennent (Huang, 2008) et (Chow, G.C, 2002). Nous allons le constater à travers les points suivants :
a. La décision politique d’ouvrir l’économie : un choix autoritaire
Contrairement aux trajectoires occidentales où l’industrialisation est souvent liée à des dynamiques de marché, la Chine a connu une industrialisation initiée par le sommet de l’État.
Deng Xiaoping a imposé les réformes économiques dans un cadre strictement contrôlé : ouverture limitée des « zones économiques spéciales » (Shenzhen, Zhuhai, Xiamen, etc.) mais maintien du monopole politique du PCC.
Comme le souligne Barry Naughton (The Chinese Economy : Transitions and Growth, 2007), les réformes n’étaient pas une libéralisation politique, mais une expérimentation économique autoritairement encadrée, ayant connu préalablement une opposition.
Ici, le régime autoritaire est à l’origine même du processus industriel qui a totalement transformé le pays de Mao. C’est ce que nous précisons au point suivant.
b. Le rôle central de l’État dans la planification industrielle
L’industrialisation chinoise s’est appuyée sur un État-développeur qui a orienté les capitaux, les ressources et la main-d’œuvre vers les secteurs jugés stratégiques. Après avoir mobilisé l’épargne domestique à travers les banques de l’Etat pour financer les entreprises publiques et privées, le pouvoir a assuré :
- Le maintien de la propriété publique sur les grandes industries ayant permis au régime de contrôler l’allocation du crédit et des investissements (Barry Naughton, 1995). En plus,
- la Chine a utilisé le contrôle autoritaire pour « discipliner » les entreprises et exiger des performances à l’exportation comme en Corée, selon Alice Amsden (The Rise of “the Rest”, 2001). L’autoritarisme est donc un levier pour diriger l’industrialisation sans laisser le marché décider.
c. La répression politique comme condition de la stabilité économique
La croissance industrielle chinoise a été possible grâce à une stabilité politique imposée par le régime.
Les événements de Tian’anmen en 1989 sont révélateurs de cette imposition : face à un mouvement démocratique, le Parti a choisi la répression violente, confirmant que la libéralisation économique n’impliquait pas de libéralisation politique
Cette stabilité autoritaire a rassuré les investisseurs étrangers, qui cherchaient un environnement sûr pour implanter leurs usines Arrighi, Giovanni (Adam Smith à Pékin, 2008). L’industrialisation est ici liée à la capacité du régime à neutraliser toute contestation.
d. Le contrôle social et idéologique au service du développement industriel
Pour construire sa puissance et façonner une société disciplinée et tournée vers le travail industriel, le régime chinois a combiné réformes économiques et contrôle idéologique.
Le « hukou » (système de permis de résidence) a permis de contrôler les flux migratoires internes, alimentant les usines côtières avec une main-d’œuvre abondante mais restreinte dans ses droits (Chan & Zhang, 1999).
Par ailleurs, les syndicats indépendants étant interdits, l’État a pu contenir les revendications sociales et maintenir des coûts salariaux bas, stimulant ainsi la compétitivité industrielle.
L’autoritarisme se traduit ici par une maîtrise de la main-d’œuvre au profit de l’industrialisation.
Ainsi, nous constatons que l’industrialisation chinoise n’a pas été le produit d’une libéralisation démocratique, mais bien celui d’un capitalisme d’État autoritaire. Le Parti communiste a initié les réformes, dirigé les investissements, réprimé les oppositions et contrôlé la société pour transformer la Chine en puissance industrielle mondiale. Loin d’entraver la croissance, l’autoritarisme en a été la condition et l’instrument. Le cas chinois confirme donc, à l’instar de la Corée du Sud ou de Singapour, que l’industrialisation peut être étroitement associée à un pouvoir autoritaire, surtout dans les contextes de rattrapage rapide et de modernisation accélérée.
1.3 Raisons fonctionnelles de cette alliance entre autoritarisme et industrialisation
Trois mécanismes clés expliquent pourquoi les régimes autoritaires ont historiquement été mieux adaptés aux exigences de l’industrialisation :
1. Planification à long terme : l’absence de cycles électoraux permet une vision stratégique sur 10, 20, voire 30 ans.
2. Neutralisation des oppositions : les conflits sociaux, écologiques ou politiques sont souvent écartés ou réprimés, assurant une stabilité favorable au capital productif.
3. Mobilisation centralisée des ressources : l’Etat peut canaliser l’épargne nationale, les crédits publics et l’aide extérieure vers des secteurs jugés prioritaires.
En conclusion à ce voyage, l’histoire économique suggère que les phases initiales de l’industrialisation exigent un pilotage centralisé, autoritaire, et peu sensible aux pressions sociales immédiates. Ce constat n’est pas une apologie de l’autoritarisme, mais un rappel empirique sur les conditions concrètes de l’accumulation industrielle.
Partie 2. Les limites structurelles de la démocratie dans les pays en développement
Si l’autoritarisme a pu faciliter l’industrialisation dans de nombreux cas, les régimes démocratiques, surtout dans les pays du Sud, rencontrent des obstacles structurels à la mise en œuvre de politiques industrielles ambitieuses. Ces contraintes ne sont pas accidentelles : elles découlent directement de la logique du fonctionnement démocratique, de la pluralité des intérêts et de la recherche du consensus politique. En dehors des obstacles crées par la logique démocratique pour embrasser les politiques industrielles de grande envergure, il y a aussi au Sud, surtout dans les pays africains ; le fait de la subordination internationale, et la qualité même douteuse de cette démocratie, qui jusque ce jour, ressemble à une imitation non réussie.
Evoquant le cas de l’Inde, les alternances entre le congrès et le BJP ont perturbé la continuité des politiques industrielles. En Amérique Latine, les politiques industrielles sont souvent abandonnées ou revues à chaque changement de gouvernement.
2.1 Le court-termisme électoral : un obstacle à la vision stratégique.
Les cycles électoraux, surtout lorsqu’ils sont courts (4 ou 5 ans), poussent les gouvernements à privilégier les résultats visibles à court terme, au détriment d’investissements productifs dont les effets n’apparaissent qu’au bout d’une décennie (North, D et Weingast,1989, Polanyi 1944). Cela se traduit par trois modalités pratiques, à savoir :
Une préférence pour les politiques sociales clientélistes (subventions, embauches publics) au détriment des infrastructures industrielles.
Des changements de priorités à chaque alternance, qui fragilisent les plans industriels.
Une réticence à imposer des mesures impopulaires (rigueur budgétaire discipline salariale) pourtant indispensables à la compétitivité industrielle.
2.2 Conflits distributifs et coalition contre l’industrie
Dans la démocratie représentative, les gouvernements doivent composer avec une diversité d’intérêts sociaux. L’industrialisation, surtout à ses débuts, exige pourtant :
· Une mobilisation du capital vers les secteurs productifs, ce qui limite les marges de redistribution immédiate.
· Une modération salariale, incompatible avec les revendications syndicales dans les régimes pluralistes.
· Des politiques de rigueur ou de concentration (privatisation, impôts industriels, subvention ciblées) qui suscitent des résistances populaires.
Les classes moyennes urbaines, les bureaucraties locales, ou encore les groupes d’intérêts informels forment parfois une coalition de statu quo, peu favorable à un changement structurel profond.
EX. En Afrique du sud, l’alliance ANC-Syndicats a freiné plusieurs réformes industrielles du gouvernement postapartheid, par peur d’impacts sociaux négatifs à court terme.
2.3 Faiblesse de l’Etat démocratique dans les pays pauvres
Les démocraties du Sud sont souvent marquées par des Etats faibles, fragmentés ou clientélistes, qui peinent à élaborer et appliquer des politiques industrielles cohérentes. Selon (Bouvier 1961 et Plessis 1982), cette faiblesse se manifeste par :
· Une dépendance au financement extérieur (FMI, Banque mondiale), qui limite la souveraineté industrielle.
· Une incapacité à encadrer le capital privé, souvent orienté vers la rente plutôt que la production.
· Des réseaux de patronage politique qui détournent les ressources publiques vers des usages électoralement rentables, mais économiquement stériles.
Au Nigeria, la démocratie a coïncidé avec la désindustrialisation continue, en partie à cause de la captation des ressources pétrolières par des élites politiques locales, (Bello, walden 2009 ; Arrighi, 2007). En Haïti par contre, l’Etat n’a jamais disposé de la capacité institutionnelle pour initier une quelconque politique industrielle, malgré une façade démocratique.
En conclusion, les régimes démocratiques des pays en développement sont confrontés à un dilemme structurel : ils doivent répondre aux attentes sociales immédiates d’une population pauvre, tout en ayant à investir dans des transformations industrielles à long terme, souvent douloureuses. Cette tension non résolue limite leur efficacité en matière de politique industrielle (Landes, 1969 ; Pomeranz, 2010 ; Verley 1997).
Après avoir montré que l’industrialisation fut historiquement portée par des régimes autoritaires, et que la démocratie dans les pays en développement présente des limites structurelles à l’industrialisation, une question essentielle se pose : existe-t-il des cas où démocratie et industrialisation ont été conciliables ? Peut-on envisager des formes de gouvernance hybrides permettant à la fois développement économiques et respect du pluralisme politique ?
3.1. Les démocraties industrialisées après une phase autoritaire
Nombre de pays aujourd’hui démocratiques ont connu une phase d’industrialisation accélérée sous des régimes autoritaires ou fortement centralisés, avant d’évoluer vers la démocratie une fois la base productive installée.
Le cas illustratif est d’abord celui de Japon, où la démocratie parlementaire actuelle ne s’est réellement stabilisée qu’après 1945. Or l’essentiel de l’industrialisation du pays a été initié dans l’ère Meiji (1868-1912), dans un cadre impérial autoritaire (Ezra Vogel, 2011).
Ensuite, l’Allemagne et l’Italie où l’industrialisation lourde s’est faite sous les régimes impériaux (Bismarck) ou autoritaire (Mussolini), même si les structures démocratiques se sont consolidées plus tard, (Hobsbawm,1962 ; Hobsbawm, 1975 ; Berghahn, 1994 ; Nipperdey, 1990).
Dans ces cas, la démocratie semble être davantage un résultat qu’un déclencheur de l’industrialisation. Elle est donc un modèle de la gestion d’une puissance initiée et construite par l’autoritarisme.
3.2. Le modèle nordique : une exception structurée
Certains pays comme la suède, la Norvège ou la Finlande sont souvent cités comme exemples de démocratie ayant réussi leur industrialisation. Cependant, ces cas sont très spécifiques :
Il s’agit des sociétés homogènes, hautement éduqués, avec une forte tradition de compromis social. Les capacités institutionnelles de l’Etat y sont anciennes et solides. L’industrialisation a été progressive, soutenue par des politiques publiques efficaces et une culture de planification consensuelle (Acemoglu et Robinson, 2012 ; Alice Amsden, 2001).
La remarque importante est que ces pays étaient déjà relativement avancés en capital humain et en infrastructures avant la démocratisation. Ils ne sont donc pas représentés par des pays en développement actuels.
3.3. Les tentatives de réconciliation : des résultats mitigés
Certaines démocraties du Sud ont tenté de mettre en œuvre des politiques industrielles dans un cadre pluraliste, avec plus ou moins de succès :
· Brésil (LULA) : politique industrielle active via les BNDES, soutien aux champions nationaux, mais entravée par les conflits politiques et les scandales de corruption (Barry Naughton, 2007).
· Afrique du Sud postapartheid : volonté de relancer l’industrie par la réforme foncière et la réindustrialisation, mais enlisée dans les compromis internes à la coalition ANC-Syndicats (Bello, Walden 2009).
· INDE (Manmohan Singh) : tentative de relance industrielle libérale avec des partenariats public-privé, entravée par les blocages bureaucratiques et les résistances locales (Arrighi, 2008 ; Fairbank et Goldman, 2012).
Ces exemples démontrent que l’intention industrielle peut exister en démocratie, mais que sa mise en œuvre rencontre souvent des obstacles politiques, sociaux ou institutionnels.
La réconciliation entre la démocratie et l’industrialisation demeure l’exception plutôt que la norme. Elle suppose des conditions institutionnelles solides, une culture politique du compromis et une population prête à accepter des arbitrages économiques difficiles. Dans les pays à faible capital institutionnel, la démocratie reste souvent un frein à l’efficacité industrielle, en dépit de ses vertus en termes de liberté et participation.
CONCLUSION
L’analyse historique et comparative menée tout au long de cet article aboutit à un constat clair : la démocratie et l’industrialisation rapide apparaissent comme deux logiques institutionnelles difficilement compatibles, du moins dans les premières phases du développement.
En effet, la démocratie repose sur la négociation, la pluralité des intérêts, la contestation, et l’alternance. L’industrialisation, en revanche, requiert souvent une capacité de décision centralisée, de l’autorité politique, et la capacité à imposer des sacrifices à court terme pour obtenir des bénéfices à long terme. Ce décalage temporel est au cœur du paradoxe.
Ce que montre l’histoire, c’est l’Etat développeur centralisé, autonome, parfois autoritaire a été un vecteur efficace de modernisation industrielle. A l’inverse, les Etats démocratiques fragiles, soumis à des contraintes sociales immédiates, ont rarement pu bâtir une base productive robuste.
Ce constat n’est pas une condamnation normative de la démocratie. Il souligne que les contraintes structurelles de la démocratie dans les pays pauvres sont incompatibles avec les exigences d’une politique industrielle ambitieuse, sauf dans des cas exceptionnels et historiquement contingents (pays nordiques, certains pays latino-américains pendant des cycles courts).
La logique électorale, la pression redistributive, l’absence de consensus productiviste, et la faiblesse des administrations sont autant de freins qui empêchent les démocraties jeunes ou instables de reproduire les trajectoires industrielles du Japon, de la Corée ou de la Chine.
Si la question est posée de savoir la possibilité qu’il peut y avoir de concevoir une démocratie capable d’assurer une politique industrielle efficace, cela suppose une société au sein de laquelle les trois conditions suivantes seraient réunies, à savoir :
· Une vision partagée de long terme à travers des institutions planificatrices autonomes ;
· Un pacte productif national incluant les élites, les syndicats et les entreprises, et enfin
· Un état suffisamment fort pour résister aux pressions de court terme, sans pour autant devenir autoritaire.
Nous sommes en face d’une question fondamentale d’un des grands défis du développement au XXIè siècle, mettant en présence le cadre institutionnel, politique et culturel.
Le voyage à travers les réussites de l’industrialisation dans les pays dits industrialisés et émergents, a pour but, de mettre en évidence la logique opérationnelle qui a toujours accompagné les premières phases que nous nommons « phase de la mise en place de la base de prospérité nationale ». Nous avons là une étape sine qua non pour toute nation qui se veut puissante et prospère.
Comme nous l’avons évoqué dans notre introduction, cette phase est caractérisée par l’introduction de l’économie nationale dans les activités industrielles, qui assurent la transformation structurelle de celle-ci, et son fonctionnement en profondeur.
Si partout les réussites ont été accompagnées par un pouvoir autoritaire, ayant fait preuve de sa capacité à maîtriser la société, avec toutes les prises de positions gouvernementales dans divers secteurs de la vie sociale comme décrit dans cette analyse ; est-il réellement possible que les pays africains en général, et la République Démocratique du Congo en particulier, puissent accéder à la puissance et à la prospérité avec la démocratie à l’africaine comme nous font croire les puissants de ce monde ?
Il est tout à fait clair que cette prise de position, si elle n’est pas un piège pour l’Afrique, elle constitue une volonté manifeste de la mauvaise foi. Toutefois, la décision finale sur la position à adopter revient aux Africains, soit on se lance dans l’imitation continuelle de formalisme de l’occident dans la mise en place des institutions selon le modèle occidental, soit le prenons à cœur le problème de notre développement, et décidons sur le modèle institutionnel qui devra être une innovation originale.
Bibliographie
Acemoglu, D. & Robinson, J. (2012), Why Nations Fail, New York, Crown.
Alice Amsden, (2001). The Rise of “the Rest” : Challenges to the West from Late-Industrializing Economies, Oxford UP.
Arrighi, Giovanni. (2008). Adam Smith à Pékin : origines et fondements du XXIᵉ siècle. Paris, Max Milo.
Barry Naughton, (1995). Growing Out of the Plan : Chinese Economic Reform, 1978–1993, Cambridge UP.
Barry Naughton, (2007). The Chinese Economy : Transitions and Growth, MIT Press.
Bello, Walden. (2009). La fabrique de la famine. Paris : Éditions Agone.
Berghahn, V. (1994), Imperial Germany 1871-1914, Oxford, Berghahn Books.
Hobsbawm D. & Eley, G. (1984), The Peculiarities of German History, Oxford, OUP.
Bouvier, J. (1961), Le Crédit Mobilier (1852-1867), Paris, PUF.
Brandt, Loren, et Thomas G. Rawski, dir. (2008). China’s Great Economic Transformation. Cambridge : Cambridge University Press.
Braudel, Fernand. (1979). Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe–XVIIIe siècle. Paris : Armand Colin.
Caron, F. (1997), Histoire des chemins de fer en France, Paris, Fayard.
Charle, C. (1991), La Belle Époque : La France de 1900 à 1914 (pour la filiation des élites économiques), Paris, Seuil.
Chow, Gregory C. (2002). China’s Economic Transformation. Oxford : Blackwell.
Ezra Vogel, (2011). Deng Xiaoping and the Transformation of China, Harvard UP.
Fairbank, John King, et Merle Goldman. (2012). Histoire de la Chine : des origines à nos jours. Paris : Tallandier.
Gall, L. (1982). Bismarck. Der weisse Revolutionär, Frankfurt, Propyläen.
Hobsbawm, E. (1962). The Age of Revolution : Europe 1789–1848, London, Weidenfeld & Nicolson.
Hobsbawm, E. (1975). The Age of Capital, 1848-1875, London, Weidenfeld & Nicolson..
Huang, Yasheng. (2008). Capitalism with Chinese Characteristics: Entrepreneurship and the State. Cambridge : Cambridge University Press.
Kam Wing Chan & Li Zhang, (1999). « The Hukou System and Rural-Urban Migration in China », The China Quarterly.
Landes, D. (1969), The Unbound Prometheus, Cambridge, CUP (comparaisons européennes).
Naughton, Barry. (2007). The Chinese Economy : Transitions and Growth. Cambridge : MIT Press.
Nipperdey, T. (1990), Germany from Napoleon to Bismarck, 1800-1866, Princeton UP.
North, D. & Weingast, B. (1989), “Constitutions and Commitment”, The Journal of Economic History, 49(4).
Plessis, A. (1982). La Banque de France et ses deux cents actionnaires (1800-1914), Paris, EHESS.
Polanyi, K. (1944). La Grande Transformation, Paris, Gallimard.
Pomeranz, Kenneth. (2010). Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale. Paris : Albin Michel.
Verley, P. (1997). L’Échelle du monde. Essai sur l’industrialisation de l’Occident, Paris, Gallimard.
Williams, E. (1944). Capitalism and Slavery, Chapel Hill, University of North Carolina Press.

Commentaires